Desreynes s'exaltait dans ce triomphe imprévu; il avait repris son
insouciance et son humour: chaque soir l'endormait heureux. Il trouva
sublime un proverbe espagnol: «Songer à demain, c'est ne pas croire en
Dieu.» Tout lui paraissait logique ou du moins explicable depuis ces
révélations qui venaient de lui dévoiler l'intime caractère de Jeanne.
Mais elle en jugeait autrement et l'expansion d'un jour n'était plus
revenue. Elle ne comprenait pas comment une telle lâcheté avait pu
l'aveulir; elle rougissait devant elle-même de s'être oubliée à ce
point, elle qui faisait sa gloire d'ignorer les faiblesses de femme.
Elle disait avec dégoût: «S'oublier!» Comme si la confiance, l'abandon
de toutes les vanités dans une minute d'émotion, n'étaient pas la joie
suprême permise à nos misères! Une grande honte la tenait, et en même
temps une grande rancune contre elle et surtout contre lui. Elle
estimait avoir commis une faute ridicule, et, comme il arrive toujours,
elle en gardait contre elle moins de colère que contre l'homme qui
l'avait vue: elle croyait s'être avilie devant lui, et ne lui pardonnait
pas.
Elle avait, en lui parlant, de brusques hostilités, de sèches
intonations de dépit, des regards durs. Georges ne s'en blessait point;
même, il s'en réjouissait. «Les choses suivent leur cours: c'est bien.»
Venant d'une nature plus douce, cette irritation l'eût inquiété; ici,
elle le rassurait. Il ne doutait pas que Jeanne ne dût revenir à lui, un
matin de lassitude nouvelle, devant quelque beau paysage; puisqu'elle
avait enfin goûté la paix des larmes, elle voudrait encore en éprouver
le charme consolant, et puisqu'elle avait ouvert devant lui le secret
qu'elle cachait à tous, elle redemanderait la pitié qui presque nous
fait un bonheur de nos tortures elles-mêmes.
La pitié, ce que Jeanne ne voulait pas! Elle avait été un objet de
compassion, elle! Et pour cet homme! Son excès de honte lui donnait un
excès d'orgueil.
Georges, sans pénétrer exactement les subtilités vaniteuses de cette
âme, en comprenait à demi la souffrance: sa sympathie se développait
doucement. Il entourait de soins l'épouse de son ami, se faisait frère,
se faisait soeur. Il voyait la guérison prochaine; il songeait à la vie
de Pierre, il attendait. Mais comme les jours passaient sans rien
amener, il s'intrigua, devint plus assidu, plus caressant encore.
Jeanne était obsédée de le voir prévenir ses moindres fantaisies; ce qui
l'eût séduite en d'autres temps la révoltait comme une insulte, à cause
de la raison qu'elle devinait à ces bontés. La galanterie l'eût charmée,
l'affection la froissait. Et plus l'ancienne animosité de Georges s'en
allait mourante, plus la sienne grandissait. A ses pieds, il l'avait
vue, humiliée et pleurant! Elle l'aurait battu, pour sa tendresse.
Certes, elle aimait mieux la lutte des premiers jours.
Elle se souvenait bien, pourtant, d'avoir été presque heureuse, ce
matin-là. Du bonheur à ce prix, non, non, elle n'en voulait plus!
Georges, soit qu'il eût enfin un soupçon de la vérité, soit qu'il fût
las de ses efforts inutiles, se remit à plus de réserve. Jeanne en fut
soulagée; mais la vie, maintenant, lui apparaissait, avec cet hôte,
aussi banale qu'auparavant. Pour se distraire, elle inventa de donner un
dernier bal, et l'amour de cette idée nouvelle dispersa aussitôt sa
pensée et occupa toute sa tête.
Desreynes s'en allait parfois en compagnie de son ami, qu'il suivait aux
ateliers, et c'était alors une délicieuse matinée. Georges appelait
cette fête le jeudi de sortie: c'était congé! Auprès de Jeanne, il avait
le devoir et la tâche.
La dame se calmait.
Peu à peu, sa colère d'oiseau s'était transformée en un ardent besoin de
revanche, qui devenait de plus en plus pressant. Cette pensée remontait
en elle comme un liège qu'on plonge et qui surnage toujours, et
l'obsession ne laissait pas de lui être infiniment sympathique. Elle
s'habitua si bien à cette idée, que la réalisation lui en apparut
bientôt comme un devoir. Sa raison de tacticienne se réveilla dans ce
désir qui la hantait. Elle s'en voulut d'avoir négligé si longtemps son
rôle de conquérante, et, à dater de cet instant, regarda Georges sans
courroux: elle l'étudiait du coin de l'oeil, dans la convoitise
vaguement désintéressée d'un chien de chasse qui guette le gibier mais
ne le mangerait pas. Voulait-elle un amant? Non, rien qu'un triomphe! Il
ne la séduisait plus, d'ailleurs, depuis qu'il l'avait moralement
possédée. Elle se demanda si l'on garderait autant de honte devant
l'homme à qui on a livré son corps: elle répondait non.
--Il faudra bien qu'il y vienne! Je veux.
Une semaine était perdue, cependant.
Mais elle eut une joie subite, lorsqu'en réfléchissant davantage elle
s'aperçut que son pouvoir avait grandi par sa faiblesse d'une heure: que
son abandon de nature avait mieux préparé la victime que toutes les
sciences de la coquetterie; et qu'elle tenait cet homme en sa main,
perdu désormais dans une confiance aveugle. N'importe! elle ne
pardonnait pas encore tout à fait.
Un peu d'humiliation la chagrinait aussi d'avoir acquis un résultat de
hasard, et dans lequel sa volonté n'avait tenu qu'un rôle pitoyable:
elle eût préféré ne rien devoir qu'à ses complots. Mais puisque la place
était reprise, tant mieux enfin!
--Ah! nous sommes bien fortes, puisque nous n'avons, pour vaincre, qu'à
nous montrer telles que nous sommes!
Elle croyait à la supériorité de son sexe, et pourtant n'estimait pas
les autres femmes. Elle les trouvait sottes, et se reconnaissait du
génie: lequel? Du génie, simplement. En défendant le sexe, c'est elle
seule qu'elle défendait. A peine admirait-elle dans l'histoire quelques
rares personnalités féminines: Cléopâtre, Thaïs, Catherine; elle
n'aimait que les implacables et n'hésitait guère à se sentir la filleule
des grandes reines. Elle s'enthousiasmait de vieilles conspirations
ourdies par de savantes mains aux ongles roses, et rien ne la révoltait
comme d'entendre dire que les femmes sont des êtres irréfléchis et
spontanés, guidés bien moins par leur raison que par l'imprévu de leurs
bons ou mauvais sentiments. Ses lectures favorites l'entretenaient dans
cette foi; les livres l'avaient abecquée de fausse sagesse, et, avec sa
petite ténacité de tourterelle têtue, sa mignonne logique, sa volonté
froide, elle s'acheminait vers une croissante sécheresse d'âme,
momifiant son coeur: tel lui apparaissait l'idéal de la femme royalisée;
telle elle prétendait être, et à force d'y croire, elle l'était presque
devenue.
Desreynes ne savait pas que le mal fût si grave: il avait connu des
femmes plus banales et il jugeait celle-ci semblable à toutes les
siennes.
Aussi n'eut-il point d'étonnement quand Jeanne reprit avec lui cette
douceur affectueuse qu'il espérait; il s'expliqua son retour par une
évolution normale de sa féminité: ne l'avait-il pas admirablement prévu?
Il se félicita d'avoir laissé la belle amie plus seule avec elle-même,
et se loua d'une discrétion grâce à laquelle disparaissaient par degrés
les derniers restes de fausse honte.
Jeanne fut exquise, en effet.
Elle eut soin de ne plus rappeler sa confidence désolée, dans la crainte
de n'être pas assez forte pour dissimuler pleinement l'impression
toujours un peu rageuse qu'elle en gardait; Georges eut aussi le tact de
n'y faire aucune allusion, si sympathique qu'elle fût: il attendait qu'à
cela aussi elle revînt d'elle-même. Romance étrange, où le chevalier
avait une attitude féminine, et la dame un rôle viril.
Elle le vit clairement et en fut très fière.
Cette constatation lui rendit un peu d'indulgence et quelque pardon pour
le témoin de sa courte faiblesse; son jeu de séduction en devint
aussitôt plus facile.
Elle se montrait affable, vive, changeante, pleine de soins délicats,
et, ne voulant pas être femme, faisait la femme. Georges s'y méprit. Et
qu'elle était féline et captivante ainsi!
Chaque jour, ils recommençaient leurs promenades à travers le hasard;
Jeanne admirait des paysages, pour être poétique, et sans trop d'effort,
car elle éprouvait devant le beau une impression confuse, plus proche de
la sensation que du sentiment, mais réelle.
Elle se jetait dans de subites gaietés, rencontrait des mots piquants,
s'alanguissait en de sereines émotions, et reprenait son rire, tout à
coup.
--Vous êtes bien femme, lui dit Georges, un jour.
Ce mot faillit amener un désastre. Jeanne dissimula son humeur, mal;
mais elle se consola bientôt et finit même par s'amuser de cette phrase,
qui ne prouvait, en somme, que la perfection de sa comédie.
Elle était en ceci dupe de sa vanité; car elle mettait dans son
personnage moins d'étude qu'elle ne pensait: sa jeunesse et sa futilité
éclataient malgré tout et crevaient ce masque de futilité même qu'elle
avait voulu prendre.
Triste vie! Elle y trouvait un charme incessant.
Parfois, lorsque Georges se levait tard, elle venait frapper à sa
fenêtre, et le raillait.
Il prit des habitudes plus matineuses; souvent il fut debout avant
qu'elle descendît. Il sellait un cheval et suivait Pierre, ou tous deux
s'en allaient à pied. Alors, outre la joie intime de ces courses, il
prenait plaisir à se savoir désiré, à la savoir vexée un peu, et
s'amusait de coquetterie ainsi qu'avec une maîtresse. Contraint par sa
nature, il avait entrepris cette conversion comme une conquête d'amour
et catéchisait en abbé Louis XV.
Jeanne, dans le dépit que lui donnaient ces fugues, redoublait d'aisance
et d'amabilité.
A propos de tout elle questionnait et se faisait instruire. Elle avait
lu qu'il est doux d'enseigner, et voulait donner cette douceur à la
vanité de son ami, sachant bien que rien n'est plus reconnaissant que
notre vanité. Aussi voulait-elle, en prenant la science et les idées du
maître, l'attacher à elle comme l'auteur s'attache à son oeuvre.
Georges savait parfois; Jeanne écoutait souvent. Elle devinait plutôt
qu'elle ne comprenait les choses supérieures, avec cet art qu'ont les
femmes de s'insinuer dans les yeux d'un homme qui leur parle et en qui
elles croient, de voir en ses regards afin de voir par eux, et de
pénétrer, non pas la vérité elle-même, mais l'opinion qu'en a leur
interlocuteur: elles savent saisir votre pensée si vite qu'elles ont eu
le temps de la dire avant vous: génie d'assimilation, de substitution
même, qui est la plus réelle intelligence de l'autre sexe.
Ils s'occupèrent longuement des préparatifs de ce grand bal. Ils
discutaient l'ornementation des jardins et des salles, traçaient des
plans, prenaient des notes, et s'égayaient à imaginer d'irréalisables
décors.
Quand ils marchaient dans la campagne, Jeanne s'appuyait à son bras, et
inclinait son torse vers la gauche pour qu'il la sentît de bien près. Au
bout des silences, elle levait son visage joli, et le regardait avec un
sourire lent qui se déroulait, tout rouge, sur la blancheur humide de
l'émail; ses belles dents luisaient.
--Nous sommes bons amis, maintenant, n'est-ce pas? disait-elle.
Elle avançait sa main jusqu'à celle du jeune homme, et jouait des doigts
dans ses doigts.
--Combien avez-vous laissé de maîtresses à Paris?
Elle voulait attiser son imagination par des souvenirs d'amour, mais
Desreynes demeurait, sur ce point, d'une réserve britannique.
--Voilà quatre semaines bientôt qu'elles vous attendent: ne vous
manquent-elles pas?
--Insinuez-vous qu'il soit temps que je parte?
--Oh, cher!
Sa parole se faisait tendre alors comme un baiser, et son bras pesait
plus lourdement.
Lorsque Pierre était là, elle se mettait entre eux: elle les appelait:
«Mes enfants.» Elle avait des joies folles et s'accrochait à leurs
manches pour sauter des mètres de cailloux ou de sable. Ces promenades à
trois l'amusaient, car sa perversité y trouvait un piment nouveau, mais
elle préférait leur solitude à deux, qui la laissait plus libre.
Ils se mirent ensemble à préparer les cartes d'invitation: au passage de
chaque nom, Jeanne faisait du personnage une peinture rapide et qui
toujours était moqueuse, souvent cruelle.
--Le baron Nigault de Valtors, mon amoureux, homme de cheval et de
devises: sait par coeur la généalogie et le blason des Arsemar, pour me
flatter. Je l'appelle baron Nigault, son vrai nom, ce qui le met en
rage.
--Il vous aime?
--Le demandez-vous? Il le dit.
--Et vous l'aimez?
--Il est trop nul!
La vertu était médiocre; Georges hocha la tête.
--Vous savez bien que je n'aime que vous, fit Jeanne.
Elle rougit malgré elle, à cette phrase, et remua vivement ses papiers.
Toujours baissée, elle ajouta: «Et vous?» Desreynes, assez gêné,
répondit:
--Mais comment donc? Je vous adore. Est-ce que je n'aime pas toutes les
femmes?
--M. le substitut Perrenet... Rien de commun avec le peintre.