A table, elle riait à tout propos, commençait une phrase et
l'interrompait pour une autre, parlait vite, commandait le service d'un
regard bref, cherchait l'esprit et disait mille riens avec de brusques
gestes d'enfant gâtée; mais au milieu de tout, elle restait féline et
caressante.
Pierre l'appelait: «Petit oiseau.» Elle s'ingéniait à mériter ce nom. Il
la nommait aussi «Merizette», comme la fée de sa maison.
Elle interrogeait, répondait, sans trêve, sans objet, pour s'entendre,
pour s'aimer, pour être aimée.
Georges s'impatienta bientôt de cette exubérance qui lui rappelait trop
sa propre vie et tout ce qu'il voulait oublier ici: tant de volubilité
sonnait faux à son oreille. Il se ressouvint de l'inimitié sourde qu'il
avait éprouvée d'abord, aux premiers mots de son ami, contre la femme
qu'il allait voir. C'était maintenant comme une vieille rancune qui
s'accentuait de minute en minute, et que chaque parole, chaque
intonation, chaque mouvement justifiaient et rendaient plus vive.
--Je l'avais pressentie...
Sa vanité de psychologue se trouvait engagée à ne rien voir que de
répréhensible en elle. Il s'inquiéta pourtant de savoir si, dans cette
hostilité, n'entrait pas quelque jalousie d'amitié.
Le repas, sans elle, eût été presque recueilli; la foule de ses mots
tranchait et taillait les bonnes phrases émues, si insignifiantes pour
ceux qui surviennent et si précieuses pour ceux qui s'aiment, nids de
souvenirs et de tendresses où se réchauffe tout le passé, mais dont les
trilles s'effarouchent au moindre bruit d'une voix étrangère.
Jeanne s'agitait, raillait, et ses mains voletaient, prestes, au bord
des larges manches, ouvertes sur une ombre où se perdaient les bras nus.
Desreynes, malgré sa malveillance, ne pouvait pourtant s'empêcher de la
trouver jolie: elle avait le nez droit et fin, les lèvres un peu minces,
mais d'un rouge excessif, qui fleurissaient sur des dents fort belles;
ses yeux, d'un bleu gris, étaient perçants plutôt que profonds, et son
front se cachait à demi, sous deux bandeaux plats qui descendaient
durement vers les tempes: physionomie ambiguë, d'impression double,
énigmatique, car le bas du visage brillait d'une gaîté jeune, plein du
rire et de la chaleur des lèvres, tandis que le front et les yeux
gardaient une impitoyable sévérité; le cou mat, les épaules rondes, un
peu frêle...
--Comme vous me regardez, tous les deux! Vous me faites rougir...
Elle rougit, en effet, mais sans trouble, et éclata de rire.
Le déjeuner s'achevait.
--Ah! dit Pierre, quand nous étions de maigres lycéens, si j'avais pu
voir tout ceci dans la carafe de Cagliostro: cette chambre, ce couvert,
et nous trois ensemble!
Il renversa légèrement sa chaise et frappa la table du bord de ses
doigts.
--Mon Dieu, je ne pourrai lui faire perdre cette horrible manie de jouer
à la main chaude avec les meubles!
Georges sourit, sans effort cette fois, car il souriait d'un jour passé.
--Te rappelles-tu le soir où ce geste nous joua un si méchant tour? On
sommeillait studieusement dans l'étude, sous les lampes à gaz qui nous
cuisaient le crâne: tout à coup, oh! ce fut un vrai cri d'admiration que
tu poussas, et un vrai coup de poing qui sonna sur le bureau. «M.
Arsemar, privé de sortie!» Tu avais l'air de ne pas entendre, et tu
lisais; toute la classe, excepté moi, pouffait derrière ses
trente-quatre mains: et ce fut bien pis quand tu levas la tête d'un air
si étonné, avec deux grands yeux tout pleins de larmes...
--Quel fou!
--Je me souviens! Je venais de lire pour la première fois cette phrase
du cher de Thou qui, allant à l'échafaud pour le crime de Cinq-Mars,
disait simplement: «Il m'a cru son ami sincère et véritable et je n'ai
pas voulu le tromper.» Il n'y a pas à dire, tu sais, c'est une des plus
superbes choses du monde, cette phrase-là.
--Était-ce une raison pour assommer un pupitre innocent?
--Sotte! marmonnait Georges... Avouez, madame, que ce massacre-là ne
saurait damner votre mari: il a frappé un pupitre, c'est mal; innocent,
c'est pis; même dans une émotion qui pourrait vous paraître religieuse,
mais citerez-vous des cultes qui n'aient pas un crime en leur histoire?
--Pierre a donc un culte?
--Oh, si peu! La religion d'aimer: la lui reprochez-vous?
--Des mots! Pierre n'est qu'un abominable païen et je désespère de sa
conversion.
--Nos efforts seront comptés en jours de paradis, madame.
--Je ne suis pas si loin de toi, Merizette, que tu le penses.
--Un païen!
--Pourquoi? Les âmes d'athées ne sont souvent que des âmes de croyants,
venues trop tard. J'aime le Christ pour sa force si douce et son conseil
d'amour: et si je pouvais encore me prosterner... ailleurs que devant
toi, ma Dame, je voudrais être chrétien: mais c'est une religion si
haute qu'elle semble n'avoir jamais pu exister humainement.
--Voyez le renégat! Tu n'as aucune foi.
--J'ai foi en vous, mignonne.
--Profane! Si tu n'as que celle-là...
--Qu'ai-je à faire d'une autre? D'ailleurs, je le confesse: de vos trois
vertus théologales, je n'ai jamais compris que la charité, et c'est elle
que Jésus prêchait par-dessus tout.
--Et la foi? Et l'espérance?... Nous prendrons le café ici, n'est-ce
pas?
--L'espérance et la foi sont des vertus égoïstes, consolatrices des
faibles, utiles, par cela seul; mais qu'importeraient-elles à Dieu?
Crois-tu qu'il distingue les cultes comme fait le fanatisme des hommes?
Quelle que soit la religion qui adresse la prière, c'est toujours une
prière; quel que soit le nom sous lequel on invoque la conception
divine, c'est toujours vers elle...
--L'invoques-tu, mécréant?
--Mais, chérie, prétendre qu'il y a pour Dieu des païens ou des
mécréants selon qu'ils ont pris leur formule en tel ou tel dogme, dire
qu'il s'indigne et punira ceux qui ont adoré Jupiter, Allah, Isis,
Ormuzd, Bouddha, ou simplement l'amour, c'est comme si l'on disait qu'il
ne veut être adoré qu'en une seule langue, qu'il n'entend et ne comprend
que celle-là, et maudit ceux qui lui parlent dans les autres. Pour Dieu,
les religions ne sont que des idiomes.
--Dans quel évangile as-tu pris ces horreurs? Continue.
--Elle en joue, pensa Desreynes.
--Je n'ai vu aux évangiles que cette sentence: «Aimez-vous, aidez-vous!»
Je n'ai rien compris au delà.
--D'abord, tu nous ennuies avec ta théologie. Est-ce une façon, que de
recevoir les gens par un sermon, mauvais diacre?
--Laissez-le dire, madame, il me réchauffe; quand nous vivions ensemble,
il était ma conscience et notre bonté...
--Bon? Je ne suis qu'heureux, mais...
--Ah! vous êtes sans pitié, il recommence! Quelle trahison, vous qui
deviez égayer mon ennui...
--Vous vous ennuyez donc bien fort?
Georges se reprocha sa phrase inopportune, qui soulignait un mot cruel.
--Mais... parfois. Vous en jugez à votre aise, vous qui vivez, et qui
courez les théâtres, les fêtes et les musées...
Elle sourit en détachant ce mot. Elle continua:
--Tandis que je n'ai, moi, recluse, pour me distraire, que les livres
vieillots d'une bibliothèque.
Elle s'arrêta. Pierre semblait confus; Georges songeait nerveusement à
l'Orient qui mure les femmes dans les sérails.
Elle reprit, résolue, d'une voix vaillante, mais harmonieuse toujours,
une voix enlaçante comme des serpents, et qui ferait adorer les
blasphèmes:
--Qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai eu? Jeune fille, les couvents;
jeune femme, les champs! Vous trouvez cela réjouissant?... Vous autres,
du moins, vous avez un passé.
Elle s'interrompit encore, et, changeant son visage comme un masque,
elle se tourna vers Georges, toute gaie.
--Dites-moi donc! Est-il vrai qu'il n'ait jamais eu de maîtresse, de
vraie maîtresse?
--Jamais.
Elle fit une moue.
--Vous le jureriez? Quel drôle de corps! Ah bien, si j'avais été homme,
moi!
--Jeanne!
--Quoi? Puisque je suis femme! Quelle liqueur préférez-vous? La tyrannie
de nos maîtres ira-t-elle jusqu'à nous défendre d'avouer que nous ne
vaudrions que ce qu'ils valent, si nous avions leurs droits? Sommes-nous
des anges? Je crois peu aux anges de la terre!
Personne ne répondait.
--D'ailleurs, opprimez-nous, c'est bien! Puisque nous sommes assez
faibles pour ne pas résister à vos lois, faites-nous des lois! Suis-je
conciliante, et vous le confesserai-je encore? Je ne vois aucun mal à
toutes vos libertés. Usez-en! Que serons-nous dans trente ans?
Poussière! Et que restera-t-il alors de votre vertu, ou de la nôtre?
--Eh! madame, vous voici à votre tour en des théories peu orthodoxes.
--J'ai l'esprit plus large que vous ne pensez. Je pardonne beaucoup aux
pécheurs. Quel crime y a-t-il, si vous rencontrez une inconnue dont la
taille vous séduit, à glisser un billet doux entre ses doigts?
Elle regarda Georges en plein visage, avec un défi ironique.
--Ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui me contredirez? car vous êtes
coutumier, dit-on, de ces assauts...
Desreynes baissa la tête vers sa tasse, qu'il porta lentement à ses
lèvres.
Jeanne, triomphante, éclata de rire:
--Moi, pauvre femme, pour une lettre d'amour que j'écrivis, j'ai cru que
le ciel allait crouler... Pourquoi nous fais-tu cette grimace?
L'histoire est vénielle, et je ne te l'ai pas cachée avant notre
mariage... Figurez-vous (j'étais alors au couvent) que je me pris d'une
belle passion pour l'abbé qui nous sermonnait. Ce n'est pas que j'aime
les sermons! Mais l'aumônier était le seul... homme qui entrât dans le
cloître. Compterai-je le jardinier, qui défrisait ses soixante ans?
L'abbé avait le nez en trompette, trois cheveux au front, juste autant
que Cadet-Roussel, et des yeux rouges, comme un lapin blanc. Mais je
m'étais donné la tâche de l'aimer; à l'office, je le contemplais avec
extase, autant d'extase que j'en pouvais, et je me demandais, le soir en
me couchant: «Est-ce que je l'aime?--Non, pas assez encore,» et je me
poussais, je me poussais, si bien que ma flamme se déclara un jour dans
une épître que le monstre porta à notre supérieure.
--A quel âge aviez-vous donc le coeur si tendre, madame?
--Treize ans! Je ne veux plus que vous m'appeliez madame, vous!
D'ailleurs, on m'a mise à la porte du couvent.
--Quelle injustice!
--Eh bien, ma petite Jeanne, je pense que tu te confesses!
--Ne sommes-nous pas en famille? Ne m'as-tu pas dit que M. Georges était
la moitié de toi-même, et pourvu que je ne me trompe pas de moitié, de
quoi te plains-tu?
Elle se leva, égayée de son inconvenance, et, s'approchant de Georges
qui se levait:
--Dites-moi franchement. Vous ne me trouvez pas trop provinciale?
Georges s'inclina:
--Au contraire, madame.
Elle le menaça du doigt.
--Cela, c'est une pierre dans mon clos! Je ne vous en veux pas.
Son mari était venu vers elle.
--Tu es une grande enfant, dit-il; et lui prenant la tête dans ses
mains, il se pencha pour la baiser au front, mais elle le repoussa:
--Oh, tu m'ennuies. Tiens, tu me fais rougir encore... C'est vrai: je
n'aime pas les sentimentalités, comme ça, en plein jour...
Elle s'appuya au bras de Georges.
--Défendez-moi!