A l’accent et à la manière dont ces paroles furent dites, Catherine

eut une révélation du vrai caractère de son fils et reçut un coup de

boutoir dans le sein. Il me parle ainsi, à moi qui l’ai fait roi!

pensa-t-elle.--Monsieur, lui répondit-elle, le métier de roi, par le

temps qui court, est bien difficile, et vous ne connaissez pas encore

les maîtres à qui vous avez affaire. Vous n’aurez jamais d’autre ami

sincère et sûr que votre mère, d’autres serviteurs que ceux qu’elle

s’est attachés depuis longtemps, et sans les services desquels vous

n’existeriez peut-être pas aujourd’hui. Les Guise en veulent et à votre

trône et à votre personne, sachez-le. S’ils pouvaient me coudre dans

un sac et me jeter dans la rivière, dit-elle en montrant la Seine,

ce serait fait ce soir. Ces Lorrains sentent que je suis la lionne

qui défend ses petits, qui arrête leurs mains hardies étendues sur la

couronne. A qui, à quoi tient votre précepteur! où sont ses alliances!

quelle est son autorité? quels services vous rendra-t-il? De quel poids

sera sa parole! Au lieu d’un étai pour soutenir votre pouvoir, vous

l’avez démuni. Le cardinal de Lorraine vous menace, il fait le roi,

il garde son chapeau sur la tête devant le premier prince du sang;

n’était-il donc pas urgent de lui opposer un autre cardinal revêtu

d’une autorité supérieure à la sienne? Est-ce Amyot, ce cordonnier

capable de lui nouer les rubans de ses souliers, qui lui rompra en

visière? Enfin, vous aimez Amyot, vous l’avez nommé! que votre première

volonté soit faite, monsieur! Mais, avant de vouloir, consultez-moi

de bonne amitié? Prêtez-vous aux raisons d’État, et votre bon sens

d’enfant s’accordera peut-être avec ma vieille expérience pour décider,

quand vous connaîtrez les difficultés.

--Vous me rendrez mon maître! dit le roi sans trop écouter sa mère en

ne voyant que des reproches dans sa réponse.

--Oui, vous l’aurez, répondit-elle. Mais ce n’est pas lui, ni même ce

brutal de Cypierre, qui vous apprendront à régner.

--Ce sera vous, ma chère mère, dit-il adouci par son triomphe et en

quittant cet air menaçant et sournois naturellement empreint sur sa

physionomie.

Catherine envoya chercher le nouveau Grand-Aumônier par Gondi. Quand

le Florentin eut découvert la retraite d’Amyot, et qu’on eut dit à

l’évêque que le courtisan était envoyé par la reine, il fut pris de

terreur et ne voulut pas sortir de l’abbaye. Dans cette extrémité,

Catherine fut obligée d’écrire elle-même au précepteur dans de tels

termes, qu’il revint et reçut d’elle l’assurance de sa protection, mais

à la condition de la servir aveuglément, auprès de Charles IX.

Cette petite tempête domestique apaisée, Catherine, revenue au Louvre

après une absence de plus d’une année, y tint conseil avec ses

intimes sur la conduite à tenir avec le jeune roi, que Cypierre avait

complimenté sur sa fermeté.

--Que faire? dit-elle aux deux Gondi, à Ruggieri, à Birague et à

Chiverny devenu gouverneur et chancelier du duc d’Anjou.

--Avant tout, dit Birague, changez Cypierre. Ce n’est pas un homme de

cour, il ne s’accommoderait jamais à vos vues et croirait faire sa

charge en vous contre-carrant.

--A qui me fier! s’écria la reine.

--A l’un de nous, dit Birague.

--Par ma foi, reprit Gondi, je vous promets de vous rendre le roi

souple comme le roi de Navarre.

--Vous avez laissé périr le feu roi pour sauver vos autres enfants, eh!

bien, faites comme chez les Grands-Seigneurs de Constantinople, annulez

les colères et les fantaisies de celui-ci, dit Albert de Gondi. Il aime

les arts, les poésies, la chasse, et une petite fille qu’il a vue à

Orléans, en voilà bien assez pour l’occuper.

--Vous seriez donc le gouverneur du roi? dit Catherine au plus capable

des deux Gondi.

--Si vous voulez me donner l’autorité nécessaire à un gouverneur,

peut-être faudrait-il me nommer maréchal de France et duc. Cypierre est

de trop petite taille pour continuer d’avoir cette charge. A l’avenir,

le gouverneur d’un roi de France doit être quelque chose comme maréchal

et duc...

--Il a raison, dit Birague.

--Poëte et chasseur, dit Catherine du ton de la rêverie.

--Nous chasserons et nous aimerons! s’écria Gondi.

--D’ailleurs, dit Chiverny, vous êtes sûre d’Amyot, qui aura toujours

peur du boucon en cas de désobéissance, et avec Gondi vous tiendrez le

roi en lisière.

--Vous vous êtes résignée à perdre un enfant pour sauver vos trois fils

et la couronne, il faut avoir le courage d’_occuper_ celui-ci pour

sauver le royaume, peut-être pour vous sauver vous-même, dit Ruggieri.

--Il vient de m’offenser gravement, dit Catherine de Médicis.

--Il ne sait pas tout ce qu’il vous doit; et s’il le savait, vous

seriez en danger, répondit gravement Birague en appuyant sur ses

paroles.

--C’est entendu, reprit Catherine sur qui cette réponse produisit un

effet violent, vous serez gouverneur du roi, Gondi. Le roi doit me

rendre pour un des miens la faveur à laquelle je viens de souscrire

pour ce pied-plat d’évêque. Le drôle vient de perdre le chapeau; oui,

tant que je vivrai, je m’opposerai à ce que le pape l’en coiffe!

Nous eussions été bien forts avec le cardinal de Tournon pour nous.

Quel trio que le Grand-Aumônier, L’Hospital et de Thou! Quant à la

bourgeoisie de Paris, je songe à la faire cajoler par mon fils, et nous

allons nous appuyer sur elle...

Et Gondi devint en effet maréchal, fut créé duc de Retz et gouverneur

du roi quelques jours après.

Au moment où ce petit conseil finissait, le cardinal de Tournon vint

annoncer à la reine les envoyés de Calvin, l’amiral Coligny les

accompagnait pour les faire respecter au Louvre. Aussitôt la reine prit

ses redoutables filles d’honneur et passa dans cette salle de réception

bâtie par son mari, et qui n’existe plus dans le Louvre d’aujourd’hui.

Dans ce temps, l’escalier du Louvre était dans la tour de l’Horloge.

Les appartements de Catherine se trouvaient dans les vieux bâtiments

qui subsistent en partie dans la cour du Musée. L’escalier actuel du

Musée a été bâti sur l’emplacement de la salle des ballets. Un ballet

était alors une espèce de divertissement dramatique joué par toute

la cour. Les passions révolutionnaires ont accrédité la plus risible

erreur sur Charles IX à propos du Louvre. Pendant la Révolution, une

croyance hostile à ce roi, dont le caractère a été travesti, en a

fait un monstre. La tragédie de Chénier a été composée sous le coup

d’un écriteau placé sur la fenêtre du corps avancé qui donne sur le

quai. On y lisait cette inscription: _C’est de cette fenêtre que

Charles IX, d’exécrable mémoire, a tiré sur des citoyens français._ Il

convient de faire observer aux historiens futurs et aux gens graves,

que toute cette partie du Louvre, appelée aujourd’hui le vieux Louvre

en hache sur le quai et qui relie le salon au Louvre par la galerie

dite d’Apollon et le Louvre aux Tuileries par les salles du Musée, n’a

jamais existé sous Charles IX. La plus grande partie de l’emplacement

où s’élève la façade du quai, où s’étend le jardin dit de l’Infante,

était employée par l’hôtel de Bourbon, qui appartenait précisément à

la maison de Navarre. Il a été matériellement impossible à Charles IX

de tirer du Louvre de Henri II sur une barque chargée de Huguenots

traversant la rivière, encore bien qu’il pût voir la Seine des fenêtres

aujourd’hui condamnées de ce Louvre. Quand même les savants et les

bibliothèques ne posséderaient pas de cartes où le Louvre sous Charles

IX est parfaitement indiqué, le monument porte la réfutation de cette

erreur. Tous les rois qui ont coopéré à cette œuvre immense n’ont

jamais manqué d’y graver leur chiffre ou une anagramme quelconque. Or,

cette partie vénérable et aujourd’hui toute noire du Louvre qui a vue

sur le jardin dit de l’Infante, et qui s’avance sur le quai, porte

les chiffres de Henri III et de Henri IV, bien différents de celui de

Henri II, qui mariait son H aux deux C de Catherine en en faisant un

D qui trompe les gens superficiels. Henri IV put réunir au domaine du

Louvre son hôtel de Bourbon avec ses jardins et dépendances. Lui le

premier, il eut l’idée de réunir le palais de Catherine de Médicis au

Louvre par ses galeries inachevées et dont les précieuses sculptures

sont très-négligées. Ni le plan de Paris sous Charles IX, ni les

chiffres de Henri III et de Henri IV n’existeraient, que la différence

d’architecture donnerait encore un démenti cruel à cette calomnie.

Les bossages vermiculés de l’hôtel de la Force et de cette partie du

Louvre marquent précisément la transition de l’architecture dite de

la Renaissance à l’architecture sous Henri III, Henri IV et Louis

XIII. Cette digression archéologique, en harmonie d’ailleurs avec les

peintures par lesquelles cette histoire commence, permet d’apercevoir

la vraie physionomie de cet autre coin de Paris duquel il n’existe

plus que cette portion du Louvre dont les admirables bas-reliefs se

détruisent tous les jours.

Quand la cour apprit que la reine allait donner audience à Théodore

de Bèze et à Chaudieu, présentés par l’amiral Coligny, tous les

courtisans qui avaient le droit d’entrer dans la salle d’audience y

accoururent pour être témoins de cette entrevue. Il était environ

six heures, l’amiral venait de souper, et se récurait les dents en

montant les escaliers du Louvre, entre les deux Réformés. Le maniement

du cure-dents était devenu chez l’amiral une habitude involontaire,

il récurait son râtelier au milieu d’une bataille en pensant à faire

retraite. _Défiez-vous du cure-dents de l’amiral, du non du connétable

et du oui de Catherine_, était un proverbe du temps à la cour. Lors

de la Saint-Barthélemi, la populace fit au cadavre de Coligny, qui

resta pendu pendant trois jours à Montfaucon, une horrible épigramme

en lui mettant un cure-dents grotesque à la bouche. Les chroniqueurs

ont enregistré cette atroce plaisanterie. Ce petit fait au milieu d’une

grande catastrophe peint d’ailleurs le peuple parisien qui mérite

parfaitement ce travestissement plaisant du vers de Boileau:

Le Français né malin créa la guillotine.

Le Parisien, de tout temps, a fait des lazzi avant, pendant et après

les plus horribles révolutions.

Théodore de Bèze était vêtu comme un courtisan, en chausses de soie

noire, en souliers fenestrés, en haut-de-chausses côtelé, en pourpoint

de soie noire à crevés, avec le petit manteau de velours noir sur

lequel se rabattait une belle fraise blanche à tuyaux. Il portait

la virgule et la moustache, gardait une épée au côté et tenait une

canne. Quiconque parcourt les galeries de Versailles ou les recueils

d’Odieuvre, connaît sa figure ronde, presque joviale, aux yeux vifs,

surmontée de ce front remarquable par son ampleur qui caractérise les

écrivains et les poëtes du temps. De Bèze avait, ce qui le servit

beaucoup, un air agréable. Il contrastait avec Coligny, dont l’austère

figure est populaire, et avec l’âpre, avec le bilieux Chaudieu qui

conservait le costume des ministres et le rabat calviniste. Ce qui

se passe de nos jours à la Chambre des Députés, et ce qui se passait

sans doute à la Convention, peut servir à faire comprendre comment,

dans cette cour, dans cette époque, les gens qui devaient, six

mois après, se battre à outrance et se faire une guerre acharnée,

pouvaient se rencontrer, se parler avec courtoisie et plaisanter. A

son arrivée dans la salle, Birague, qui devait froidement conseiller

la Saint-Barthélemi, le cardinal de Lorraine qui devait recommander à

Besme, son domestique, de ne pas manquer l’amiral, vinrent au-devant

de Coligny, et le Piémontais lui dit en souriant:--Eh! bien, mon cher

amiral, vous vous chargez donc de présenter ces messieurs de Genève!

--Vous m’en ferez peut-être un crime, répondit l’amiral en raillant,

tandis que si vous vous en étiez chargé, vous vous en feriez un mérite.

--On dit le sieur Calvin fort malade, demanda le cardinal de Lorraine à

Théodore de Bèze. J’espère qu’on ne nous soupçonnera pas de lui avoir

donné des bouillons?

--Eh! monseigneur, vous y perdriez trop! répondit finement de Bèze.

Le duc de Guise, qui toisait Chaudieu, regarda fixement son frère et

Birague, surpris tous deux de ce mot.

[Illustration: THÉODORE DE BÈZE

Était vêtu comme un courtisan...

CATHERINE DE MÉDICIS.]

--Vrai Dieu! s’écria le cardinal, les hérétiques ne le sont pas en fine

politique.

Pour éviter toute difficulté, la reine, qui fut annoncée en ce moment,

prit le parti de rester debout. Elle commença par causer avec le

connétable qui lui parlait vivement du scandale de recevoir les envoyés

de Calvin.

--Vous voyez, mon cher connétable, que nous les recevons sans cérémonie.

--Madame, dit l’amiral allant à la reine, voici les deux docteurs de

la nouvelle religion qui se sont entendus avec Calvin, et qui ont ses

instructions relativement à une conférence où les Églises de France

pourraient accommoder leurs différends.

--Voici monsieur Théodore de Bèze, que ma femme aime très-fort, dit le

roi de Navarre en survenant et prenant Théodore de Bèze par la main.

--Et voici Chaudieu, s’écria le prince de Condé. _Mon ami_ le duc de

Guise connaît le capitaine, dit-il en regardant le Balafré, peut-être

sera-t-il content de connaître le ministre.

Cette gasconnade fit rire toute la cour, et même Catherine.

--Par ma foi, répondit le duc de Guise, je suis enchanté de voir un

gars qui sait si bien choisir les hommes et les employer dans leur

sphère. L’un des vôtres, dit-il au ministre, a soutenu, sans mourir et

sans rien avouer, la question extraordinaire; je me crois brave, et ne

sais pas si je la supporterais ainsi!...

--Hum! fit Ambroise Paré, vous n’avez rien dit quand je vous ai tiré le

javelot du visage, à Calais.

Catherine, au centre du demi-cercle décrit à droite et à gauche par ses

filles d’honneur et par ses courtisans, gardait un profond silence. En

examinant les deux célèbres Réformés, elle cherchait à les pénétrer par

son beau regard noir et intelligent, elle les étudiait.

--L’un semble être le fourreau et l’autre la lame, lui dit à l’oreille

Albert de Gondi.

--Hé! bien, messieurs, dit Catherine qui ne put retenir un sourire,

votre maître vous a-t-il donné licence de faire une conférence publique

où vous puissiez vous convertir à la parole des nouveaux Pères de

l’Église qui sont la gloire de notre État?

--Nous n’avons pas d’autre maître que le Seigneur, dit Chaudieu.

--Ah! vous reconnaissez bien un peu d’autorité au roi de France?

reprit Catherine en souriant et interrompant le ministre.

--Et même beaucoup à la reine, fit de Bèze en s’inclinant.

--Vous verrez, répliqua-t-elle, que mes sujets les plus soumis seront

les hérétiques.

--Ah! madame, s’écria Coligny, quel beau royaume nous vous ferions!

L’Europe profite étrangement de nos divisions. Elle a toujours eu la

moitié des Français contre l’autre, depuis cinquante ans.

--Mais sommes-nous là pour entendre chanter des antiennes à la gloire

des hérétiques? dit brutalement le connétable.

--Non, mais pour les amener à résipiscence, lui dit à l’oreille le

cardinal de Lorraine, et nous voudrions essayer de les attirer par un

peu de douceur.

--Savez-vous ce que j’aurais fait sous le père du roi? dit Anne de

Montmorency. J’aurais appelé le prévôt pour pendre ces deux pieds-plats

haut et court au gibet du Louvre.

--Hé! bien, messieurs, quels sont les docteurs que vous nous opposerez?

dit la reine en imposant silence au connétable par un regard.

--Duplessis-Mornay et Théodore de Bèze seront nos chefs, dit Chaudieu.

--La cour ira sans doute au château de Saint-Germain, et comme il

serait malséant que ce _colloque_ eût lieu dans la résidence royale,

nous le ferons en la petite ville de Poissy, répondit Catherine.

--Nous y serons en sûreté, madame? dit Chaudieu.

--Ah! répondit la reine avec une sorte de naïveté, vous saurez bien

prendre vos précautions. Monsieur l’amiral s’entendra sur ce sujet avec

mes cousins de Guise et de Montmorency.

--Foin de ceci! fit le connétable, je n’y veux point tremper.

--Que faites-vous à vos sectaires pour leur donner tant de caractère?

dit la reine en emmenant Chaudieu quelques pas à l’écart. Le fils de

mon pelletier a été sublime...

--Nous avons la foi! dit Chaudieu.

En ce moment, la salle offrait l’aspect de groupes animés où s’agitait

la question de cette assemblée qui, du mot de la reine, avait déjà pris

le nom de colloque de Poissy. Catherine regarda Chaudieu, et put lui

dire:--Oui, une foi nouvelle!

--Ah! madame, si vous n’étiez pas aveuglée par vos alliances avec la

cour de Rome, vous verriez que nous revenons à la vraie doctrine de

Jésus-Christ, qui en consacrant l’égalité des âmes, nous a donné à tous

des droits égaux sur terre.

--Vous croyez-vous l’égal de Calvin? demanda finement la reine. Allez,

nous ne sommes égaux qu’à l’église. Mais, vraiment, délier les liens

entre le peuple et les trônes! s’écria Catherine. Vous n’êtes pas

seulement des hérétiques, vous vous révoltez contre l’obéissance au

roi, en vous soustrayant à celle du pape! Elle le quitta brusquement,

et revint à Théodore de Bèze.--Je compte sur vous, monsieur, lui

dit-elle, pour faire ce colloque en conscience. Prenez tout votre temps.

--Je croyais, dit Chaudieu au prince de Condé, au roi de Navarre, et

à l’amiral de Coligny, que les affaires de l’État se traitaient plus

sérieusement.

--Oh! nous savons bien tous ce que nous voulons, fit le prince de Condé

qui échangea un fin regard avec Théodore de Bèze.

Le bossu quitta ses adhérents pour aller à un rendez-vous. Ce grand

prince de Condé, ce chef de parti était un des plus heureux galants

de la cour; les deux plus belles femmes de ce temps se le disputaient

avec un tel acharnement, que la maréchale de Saint-André, la femme

d’un triumvir futur, lui donna sa belle terre de Saint-Valery pour

l’emporter sur la duchesse de Guise, la femme de celui qui naguère

voulait faire tomber sa tête sur un échafaud, et qui, ne pouvant pas

détacher le duc de Nemours de son amourette avec mademoiselle de Rohan,

aimait, en attendant, le chef des Réformés.

--Quelle différence avec Genève! dit Chaudieu sur le petit pont du

Louvre à Théodore de Bèze.

--Ceux-ci sont plus gais. Aussi ne m’expliqué-je point pourquoi ils

sont si traîtres! lui répondit de Bèze.

--A traître, traître et demi, répliqua Chaudieu dans l’oreille de

Théodore. J’ai dans Paris des _Saints_ sur lesquels je puis compter, et

je vais faire de Calvin un prophète. Christophe nous débarrassera du

plus dangereux de nos ennemis.

--La reine-mère, pour qui le pauvre diable a souffert la question, l’a

déjà fait recevoir, haut la main, avocat au parlement, et les avocats

sont plus délateurs qu’assassins. Souvenez-vous d’Avenelles qui a vendu

les secrets de notre première prise d’armes.

--Je connais Christophe, dit Chaudieu d’un air convaincu, en quittant

là l’ambassadeur de Genève.

Quelques jours après la réception des ambassadeurs secrets de Calvin

par Catherine, vers la fin de la même année, car alors l’année

commençait à Pâques, et le calendrier actuel ne fut adopté que sous ce

nouveau règne, Christophe gisait encore sur un fauteuil, au coin du

feu, du côté qui lui permettait de voir la rivière, dans cette grande

salle brune destinée à la vie de famille et où ce drame avait commencé.

Il avait les pieds appuyés sur un tabouret. Mademoiselle Lecamus et

Babette Lallier venaient de renouveler les compresses imbibées d’une

préparation apportée par Ambroise, à qui Catherine avait recommandé de

soigner Christophe. Une fois reconquis par sa famille, cet enfant y fut

l’objet des soins les plus dévoués. Babette, autorisée par son père,

vint tous les matins et ne quittait la maison Lecamus que le soir.

Christophe, objet de l’admiration des apprentis, donnait lieu dans tout

le quartier à des contes qui l’entouraient d’une poésie mystérieuse.

Il avait subi la torture, et le célèbre Ambroise Paré mettait tout

son art à le sauver. Qu’avait-il fait pour être ainsi traité? Ni

Christophe ni son père ne disaient un mot à ce sujet. Catherine, alors

toute-puissante, était intéressée à se taire ainsi que le prince de

Condé. Les visites d’Ambroise, chirurgien du roi et de la maison de

Guise, à qui la reine-mère et les Lorrains permettaient de soigner un

garçon taxé d’hérésie, embrouillaient singulièrement cette aventure

où personne ne voyait clair. Enfin, le curé de Saint-Pierre-aux-Bœufs

vint à plusieurs reprises voir le fils de son marguillier, et de telles

visites rendirent encore plus inexplicables les causes de l’état où se

trouvait Christophe.

Le vieux syndic, qui avait son plan, répondait évasivement à ses

confrères, aux marchands, aux amis qui lui parlaient de son fils:--Je

suis bien heureux, mon compère, de l’avoir sauvé!--Que voulez-vous?

entre l’arbre et l’écorce, il ne faut jamais mettre le doigt.--Mon fils

a mis la main au bûcher, il y a pris de quoi brûler ma maison!--On

a abusé de sa jeunesse, et nous autres bourgeois nous ne retirons

que honte et mal à hanter les grands.--Ceci me décide à faire de mon

gars un homme de justice, le Palais lui apprendra à peser ses actions

et ses paroles.--La jeune reine, qui maintenant est en Écosse, y a

été pour beaucoup; mais peut-être aussi mon fils a-t-il été bien

imprudent!--J’ai eu de cruels chagrins.--Ceci me décidera peut-être

à quitter les affaires, je ne veux plus jamais aller à la cour.--Mon

fils en a maintenant assez de la Réformation, elle lui a cassé bras et

jambes. Sans Ambroise, où en serais-je?

Grâce à ces discours et à cette sage conduite, il fut avéré dans le

quartier que Christophe ne mangeait plus de la vache à Colas. Chacun

trouva naturel que le vieux syndic essayât de faire entrer son fils au

parlement, et les visites du curé parurent naturelles. En pensant aux

malheurs du syndic, on ne pensait pas à son ambition qui eût semblé

monstrueuse. Le jeune avocat, resté nonante jours, pour employer un

mot de ce temps, sur le lit qu’on lui avait dressé dans la vieille

salle, ne se levait que depuis une semaine et avait encore besoin de

deux béquilles pour marcher. L’amour de Babette et la tendresse de sa

mère avaient profondément touché Christophe; or, en le tenant au lit,

ces deux femmes le chapitraient rudement sur l’article religion. Le

président de Thou fit à son filleul une visite pendant laquelle il fut

très-paternel. Christophe, avocat au parlement, devait être catholique,

il allait être engagé par son serment; mais le président, qui ne

mit pas en doute l’orthodoxie de son filleul, ajouta gravement ces

paroles:--Mon enfant, tu as été rudement éprouvé. J’ignore moi-même la

raison qu’avaient messieurs de Guise pour te traiter ainsi, je t’engage

à vivre désormais tranquillement, sans te mêler des troubles; car la

faveur de la reine et du roi ne se portera pas sur des artisans de

tempêtes. Tu n’es pas assez grand pour mettre à ton roi le marché à la

main, comme font messieurs de Guise. Si tu veux être un jour conseiller

au Parlement, tu n’obtiendras cette noble charge que par un attachement

sérieux à la cause royale.

Néanmoins, ni la visite du président de Thou, ni les séductions de

Babette, ni les instances de mademoiselle Lecamus, sa mère, n’avaient

ébranlé la foi du martyr de la Réforme. Christophe tenait d’autant plus

à sa religion qu’il avait plus souffert pour elle.

--Mon père ne souffrira jamais que j’épouse un hérétique, lui disait

Babette à l’oreille.

Christophe ne répondait que par des larmes qui rendaient la jolie fille

muette et rêveuse.

Le vieux Lecamus gardait sa dignité paternelle et syndicale, il

observait son fils et parlait peu. Ce vieillard, après avoir reconquis

son cher Christophe, était presque mécontent de lui-même, il se

repentait d’avoir montré toute sa tendresse pour ce fils unique; mais

il l’admirait en secret. A aucune époque de sa vie le syndic ne fit

jouer plus de machines pour arriver à ses fins; car il apercevait

le grain mûr de la moisson si péniblement semée, et voulait en tout

recueillir. Quelques jours avant cette matinée, il avait eu, seul avec

Christophe, une longue conversation pour surprendre le secret de la

résistance de son fils. Christophe, qui ne manquait pas d’ambition,

avait foi dans le prince de Condé. La parole généreuse du prince, qui

avait fait tout bonnement son métier de prince, était gravée dans son

cœur; mais il ne savait pas que Condé l’avait envoyé à tous les diables

au moment où il lui criait son touchant adieu à travers les barreaux de

sa prison, à Orléans, en se disant:--Un Gascon m’aurait compris!

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 63 / 65 段