l’embrassade, et jeta le coup d’œil le plus sévère à son disciple. A
cinquante ans, Calvin paraissait en avoir soixante-dix. Gros et gras,
il semblait d’autant plus petit, que d’horribles douleurs de gravelle
l’obligeaient à marcher courbé. Ces douleurs se compliquaient avec
les atteintes d’une goutte du plus mauvais caractère. Tout le monde
eût tremblé devant cette figure presque aussi large que longue et sur
laquelle, malgré sa rondeur, il n’y avait pas plus de bonhomie que dans
celle du terrible Henri VIII, à qui Calvin ressemblait beaucoup; les
souffrances, qui ne lui donnèrent jamais de relâche, se trahissaient
dans deux rides profondes qui partaient de chaque côté du nez en
suivant le mouvement des moustaches et se confondant comme elles avec
une ample barbe grise. Cette figure, quoique rouge et enflammée comme
celle d’un buveur, offrait par places des marques où le teint était
jaune; mais malgré le bonnet de velours noir qui couvrait cette énorme
tête carrée, on pouvait admirer un front vaste et de la plus belle
forme, sous lequel brillaient deux yeux bruns, qui dans les accès de
colère devaient lancer des flammes. Soit par l’effet de son obésité,
soit à cause de son gros col court, soit à cause de ses veilles et de
ses travaux continuels, la tête de Calvin rentrait dans ses larges
épaules, ce qui l’obligeait à ne porter qu’une petite fraise courte
à tuyaux, sur laquelle sa figure semblait être comme celle de saint
Jean-Baptiste dans un plat. Entre ses moustaches et sa barbe, on
voyait, comme une rose, sa jolie bouche éloquente, petite et fraîche,
dessinée avec une admirable perfection. Ce visage était partagé par un
nez carré, remarquable par une flexuosité qui régnait dans toute la
longueur, et qui produisait sur le bout des méplats significatifs, en
harmonie avec la force prodigieuse exprimée dans cette tête impériale.
Quoiqu’il fût difficile de reconnaître dans ces traits les traces des
migraines hebdomadaires qui saisissaient Calvin pendant les intervalles
d’une fièvre lente par laquelle il fut dévoré, la souffrance,
incessamment combattue par l’Étude et par le Vouloir, donnait à ce
masque en apparence fleuri quelque chose de terrible, assez explicable
par la couleur de la couche de graisse due aux habitudes sédentaires
du travailleur et qui portait les traces du combat perpétuel de ce
tempérament valétudinaire avec l’une des plus fortes volontés connues
dans l’histoire de l’esprit humain. Quoique charmante, la bouche
avait une expression de cruauté. La chasteté commandée par de vastes
desseins, exigée par tant de maladives dispositions, était écrite
sur ce visage. Il y avait des regrets dans la sérénité de ce front
puissant, et de la douleur dans le regard de ces yeux dont le calme
effrayait.
Le costume de Calvin faisait bien ressortir sa tête, car il portait la
fameuse soutane en drap noir, serrée par une ceinture de drap noir à
boucle en cuivre, qui devint le costume des ministres calvinistes, et
qui, désintéressant le regard, obligeait l’attention à ne s’occuper que
du visage.
--Je souffre trop, Théodore, pour vous embrasser, dit alors Calvin à
l’élégant cavalier.
Théodore de Bèze, alors âgé de quarante-deux ans et reçu bourgeois de
Genève depuis deux ans à la demande de Calvin, formait le contraste
le plus violent avec le terrible pasteur dont il avait fait son
souverain. Calvin, comme tous les bourgeois qui s’élèvent à une
souveraineté morale, ou comme tous les inventeurs de systèmes sociaux,
était dévoré de jalousie. Il abhorrait ses disciples, il ne voulait
pas d’égaux, et ne souffrait pas la moindre contradiction. Cependant
il y avait entre Théodore de Bèze et lui tant de différence; cet
élégant cavalier doué d’une figure agréable, plein de politesse,
habitué à fréquenter les cours, il le trouvait si dissemblable de
tous ses farouches janissaires, qu’il se départait avec lui de ses
sentiments habituels; il ne l’aima jamais, car cet âpre législateur
ignora totalement l’amitié; mais ne craignant pas de trouver en lui
son successeur, il aimait à jouer avec Théodore comme Richelieu joua
plus tard avec son chat; il le trouvait souple et léger. En voyant de
Bèze réussir admirablement dans toutes ses missions, il aimait cet
instrument poli dont il se croyait l’âme et le conducteur; tant il est
vrai que les hommes les plus farouches ne peuvent se dispenser d’un
semblant d’affection. Théodore fut l’enfant gâté de Calvin, le sévère
réformateur ne le grondait pas, il lui passait ses dérèglements, ses
amours, ses beaux costumes et son élégance de langage. Peut-être Calvin
était-il content de montrer que la Réforme pouvait lutter de grâce
avec les gens de cour. Théodore de Bèze voulait introduire dans Genève
le goût des arts, de la littérature, de la poésie, et Calvin écoutait
ses plans sans froncer ses gros sourcils gris. Ainsi le contraste du
caractère et de la personne était aussi complet que les contrastes de
l’esprit entre ces deux hommes célèbres.
Calvin reçut le salut très-humble de Chaudieu, en répondant par
une légère inclination de tête. Chaudieu passa dans son bras droit
les brides des deux chevaux et suivit ces deux grands hommes de la
Réformation, en se tenant à gauche de Théodore de Bèze, qui marchait
à droite de Calvin. La bonne de Calvin courut pour empêcher qu’on ne
fermât la porte de Rives, en faisant observer au capitaine de garde que
le pasteur venait d’être pris de douleurs cuisantes.
Théodore de Bèze était un fils de cette commune de Vézelay, la première
qui se confédéra et dont la curieuse histoire a été faite par l’un des
Thierry. Ainsi l’esprit de bourgeoisie et de résistance, endémique
à Vézelay, a sans doute fourni sa part dans la grande révolte des
Réformés en la personne de cet homme qui certes est une des plus
curieuses figures de l’Hérésie.
--Vous souffrez donc toujours? dit Théodore à Calvin.
--Un Catholique dirait comme un damné, répondit le Réformateur avec
cette amertume qu’il mettait dans ses moindres paroles. Ah! je m’en
vais, mon enfant! Et que deviendrez-vous sans moi?
--Nous combattrons à la clarté de vos livres! dit Chaudieu.
Calvin sourit, son visage empourpré prit une expression gracieuse, et
il regarda favorablement Chaudieu.
--Hé! bien, vous m’apportez des nouvelles? reprit-il. Nous a-t-on
beaucoup massacré des nôtres? fit-il en souriant et montrant une
railleuse joie qui brilla dans ses yeux bruns.
--Non, dit Chaudieu, tout est à la paix.
--Tant pis, tant pis! s’écria Calvin. Toute pacification serait un mal,
si chaque fois ce ne devait pas être un piége. La persécution est notre
force. Où en serions-nous, si l’Église s’emparait de la Réforme?
--Mais, dit Théodore, c’est ce que semble vouloir faire la reine-mère.
--Elle en est bien capable, dit Calvin. J’étudie cette femme...
--D’ici? s’écria Chaudieu.
--Y a-t-il des distances pour l’esprit, répliqua sévèrement Calvin qui
trouva de l’irrévérence dans l’interruption. Catherine souhaite le
pouvoir, et les femmes dans cette visée n’ont plus ni honneur ni foi.
De quoi s’agit-il?
--Eh! bien, elle nous propose une espèce de concile, dit Théodore de
Bèze.
--Auprès de Paris? demanda Calvin brusquement.
--Oui!
--Ah! tant mieux! fit Calvin.
--Et nous y essaierons de nous entendre et de dresser un acte public
pour fondre les deux Églises.
--Ah! si elle avait le courage de séparer l’Église française de la
cour de Rome et de créer en France un patriarche comme dans l’Église
grecque, s’écria le Réformateur dont les yeux brillèrent à cette idée
qui lui permettait de monter sur un trône. Mais, mon fils, la nièce
d’un pape peut-elle être franche? elle veut gagner du temps.
--Ne nous en faut-il pas pour réparer notre échec d’Amboise, et
organiser une résistance formidable sur tous les points du royaume?
--Elle a renvoyé la reine d’Écosse, dit Chaudieu.
--Une de moins! dit Calvin en passant sous la porte de Rives, Élisabeth
d’Angleterre nous la contiendra. Deux reines voisines seront bientôt
en guerre: l’une est belle et l’autre est assez laide, première cause
d’irritation; puis il y a de plus la question d’illégitimité...
Il se frotta les mains, et sa joie eut un caractère si féroce, que de
Bèze frissonna; car il aperçut alors la mare de sang que contemplait
son maître depuis un moment.
--Les Guise ont irrité la maison de Bourbon, dit de Bèze après une
pause, ils ont à Orléans brisé la paille entre eux.
--Eh! bien, reprit Calvin, tu ne me croyais pas, mon fils, quand, à
ton dernier départ pour Nérac, je te disais que nous finirions par
susciter entre les deux branches de la maison de France une guerre à
mort! Enfin, j’ai une cour, un roi, une famille dans mon parti. Ma
doctrine a fait maintenant son effet sur les masses. Les bourgeois
m’ont compris, ils appelleront désormais idolâtres ceux qui vont à
la messe, qui peignent les murailles de leurs temples, qui y mettent
des tableaux et des statues. Ah! il est bien plus facile au peuple de
démolir des cathédrales et des palais, que de disputer sur la _foi
justifiante_ ou sur _la présence réelle_! Luther était un disputeur,
moi je suis une armée! il était un raisonneur, moi je suis un système!
Enfin, mes enfants, ce n’était qu’un taquin, moi je suis un Tarquin!
Oui, mes fidèles briseront les églises, ils briseront les tableaux, ils
feront des meules avec des statues pour broyer le blé des peuples. Il
y a des corps dans les États, je n’y veux que des individus! Les corps
résistent trop, et voient clair là où les multitudes sont aveugles!
Maintenant il faut mêler à cette doctrine agissante des intérêts
politiques qui la consolident et qui entretiennent le matériel de mes
armées. J’ai satisfait la logique des esprits économes et la tête des
penseurs par ce culte nu, dépouillé qui transporte la religion dans le
monde des idées. J’ai fait comprendre au peuple les avantages de la
suppression des cérémonies. A toi, Théodore, à embaucher des intérêts.
Ne sortez pas de là. Tout est fait, tout est dit maintenant comme
doctrine, qu’on n’y ajoute pas un iota! Pourquoi Caméron, ce petit
pasteur de Gascogne, se mêle-t-il d’écrire?...
Calvin, Théodore de Bèze et Chaudieu gravissaient les rues de la
ville haute au milieu de la foule, sans que la foule fît la moindre
attention à eux qui déchaînaient les foules dans les cités, qui
ravageaient la France! Après cette affreuse tirade, ils marchèrent en
silence, arrivèrent sur la petite place Saint-Pierre, et se dirigèrent
vers la maison du pasteur. Au second étage de cette maison à peine
célèbre et de laquelle personne aujourd’hui ne vous parle à Genève, où
d’ailleurs Calvin n’a pas de statue, son logement consistait en trois
chambres parquetées en sapin, boisées en sapin et à côté desquelles se
trouvaient la cuisine et la chambre de la servante. On entrait, comme
dans la plupart des maisons bourgeoises de Genève, par la cuisine, qui
menait à une petite salle à deux croisées, servant de parloir, de salon
et de salle à manger. Le cabinet de travail où la pensée de Calvin se
débattait avec les douleurs depuis quatorze ans venait ensuite, et la
chambre à coucher y était contiguë. Quatre chaises en bois de chêne
couvertes en tapisserie et placées autour d’une longue table carrée,
composaient tout l’ameublement du parloir. Un poêle en faïence blanche,
placé dans un des angles de cette pièce, y jetait une douce chaleur.
Une boiserie de sapin naturel revêtait les murs, sans aucun décor.
Ainsi la nudité des lieux était en harmonie avec la vie sobre et simple
de ce réformateur.
--Eh! bien, dit de Bèze en entrant et profitant du moment où Chaudieu
les avait laissés seuls pour aller mettre les deux chevaux dans une
auberge voisine, que dois-je faire? Acceptez-vous le colloque?
--Certes, dit Calvin. C’est vous, mon enfant, qui y combattrez. Soyez-y
tranchant, absolu. Personne, ni la reine, ni les Guise, ni moi, nous ne
voulons en faire sortir une pacification, qui ne nous convient point.
J’ai confiance en Duplessis-Mornay, il faudra lui donner le premier
rôle. Nous sommes seuls, dit-il en jetant un regard de défiance dans sa
cuisine, dont la porte était entr’ouverte et où séchaient étendues sur
une corde deux chemises et quelques collerettes. Va fermer tout.--Eh!
bien, reprit-il, quand Théodore eut fermé les portes, il faut pousser
le roi de Navarre à se joindre aux Guise et au connétable en lui
conseillant d’abandonner la reine Catherine de Médicis. Ayons tous
les bénéfices de la faiblesse de ce triste sire. S’il tourne casaque
à l’Italienne, en se voyant dénuée de cet appui, elle se joindra
nécessairement au prince de Condé, à Coligny. Peut-être cette manœuvre
la compromettra-t-elle si bien, qu’elle nous restera...
Théodore de Bèze prit le pan de la robe de Calvin et la baisa:--O mon
maître, dit-il, vous êtes grand!
--Je me meurs malheureusement, cher Théodore. Si je mourais sans te
revoir, dit-il à voix basse et dans l’oreille de son ministre des
affaires étrangères, songe à faire frapper un grand coup par un de nos
martyrs!...
--Encore un Minard à tuer?
--Mieux qu’un robin.
--Un roi?
--Encore plus! un homme qui veut l’être.
--Le duc de Guise! s’écria Théodore en laissant échapper un geste.
--Eh! bien, s’écria Calvin, qui crut apercevoir une dénégation ou un
mouvement de résistance et qui ne vit pas entrer le ministre Chaudieu,
n’avons-nous pas le droit de frapper comme on nous frappe? oui, dans
l’ombre et le silence? Ne pouvons-nous pas rendre blessure pour
blessure, mort pour mort? Les Catholiques se feront-ils faute de nous
tendre des piéges et de nous massacrer? J’y compte bien! Brûlez leurs
églises! allez, mes enfants. Si vous avez des jeunes gens dévoués...
--J’en ai, dit Chaudieu.
--Servez-vous-en comme de machines de guerre! notre triomphe admet tous
les moyens. Le Balafré, ce terrible soldat, est comme moi, plus qu’un
homme, c’est une dynastie comme je suis un système, il est capable de
nous anéantir! A mort donc le Lorrain!
--J’aimerais mieux une victoire paisible amenée par le temps et par la
raison, dit de Bèze.
--Par le temps? s’écria Calvin, en jetant sa chaise par terre, par
la raison? Mais êtes-vous fou? La raison, faire une conquête? vous
ne savez donc rien des hommes, vous qui les pratiquez, imbécile! Ce
qui nuit à ma doctrine, triple niais, c’est qu’elle est raisonnable!
Par la foudre de saint Paul, par l’épée du Fort, citrouille que vous
êtes, Théodore, ne voyez-vous pas la vigueur communiquée à ma Réforme
par la catastrophe d’Amboise? Les idées ne poussent qu’arrosées avec
du sang! L’assassinat du duc de Guise serait le motif d’une horrible
persécution, et je l’appelle de tous mes vœux! Nos revers sont
préférables à des succès! La Réforme a les moyens de se faire battre,
entendez-vous, bélitre! tandis que le Catholicisme est perdu, si nous
gagnons une seule bataille. Mais quels sont donc mes lieutenants?...
des chiffons mouillés au lieu d’hommes! des tripes à deux pattes! des
babouins baptisés. O mon Dieu, me donneras-tu dix ans de vie encore!
Si je meurs trop tôt, la cause de la vraie religion est perdue avec
de pareils maroufles! Tu es aussi bête qu’Antoine de Navarre! sors,
laisse-moi, je veux un meilleur négociateur! Tu n’es qu’un âne, un
godelureau, un poëte, va faire des Catulleries, des Tibullades, des
acrostiches! Hue!
Les douleurs de la gravelle avaient entièrement été domptées par
le feu de cette colère. La goutte se taisait devant cette horrible
excitation. Le visage de Calvin était nuancé de pourpre comme un
ciel à l’orage. Son vaste front brillait. Ses yeux flamboyaient. Il
ne se ressemblait plus. Il s’abandonna à cette espèce de mouvement
épileptique, plein de rage, qui lui était familier; mais saisi par le
silence de ses deux auditeurs, et remarquant Chaudieu qui dit à de
Bèze: «Le buisson d’Horeb!» le pasteur s’assit, se tut, et se voila le
visage de ses deux mains aux articulations nouées et qui palpitaient
malgré leur épaisseur.
Quelques instants après, encore en proie aux dernières secousses
de ce grain engendré par la chasteté de sa vie, il leur dit d’une
voie émue:--Mes vices, qui sont nombreux, me coûtent moins à dompter
que _mon impatience_! Oh! bête féroce, ne te vaincrai-je jamais?
ajouta-t-il en se frappant à la poitrine.
--Mon cher maître, dit de Bèze d’une voix caressante et en prenant les
mains de Calvin qu’il baisa, Jupiter tonne, mais il sait sourire.
Calvin regarda son disciple d’un œil adouci en lui
disant:--Comprenez-moi, mes amis.
--Je comprends que les pasteurs de peuples ont de terribles fardeaux,
répondit Théodore. Vous avez un Monde sur vos épaules.
--J’ai, dit Chaudieu, que l’algarade du maître avait rendu pensif, j’ai
trois martyrs sur lesquels nous pouvons compter. Stuart, qui a tué le
président, est en liberté...
--Erreur! dit Calvin doucement et en souriant comme tous les grands
hommes qui font succéder le beau temps sur leur figure, comme s’ils
étaient honteux d’y avoir laissé régner l’orage. Je connais les hommes.
On tue un président, on n’en tue pas deux.
--Est-ce absolument nécessaire? dit de Bèze.
--Encore? fit Calvin en enflant ses narines. Tenez, laissez-moi,
vous me remettriez en fureur. Allez avec ma décision. Toi, Chaudieu,
marche dans ta voie et maintiens ton troupeau de Paris. Que Dieu vous
conduise! Dinah?... éclairez mes amis.
--Ne me permettrez-vous pas de vous embrasser? dit Théodore avec
attendrissement. Qui de nous peut savoir ce qu’il lui adviendra demain?
Nous pouvons être saisis malgré les sauf-conduits...
--Et tu veux les ménager? dit Calvin en embrassant de Bèze. Il prit
la main de Chaudieu en lui disant:--Surtout pas de Huguenots, pas de
Réformés, devenez Calvinistes! Ne parlez que du Calvinisme... Hélas!
ce n’est pas ambition, car je me meurs... mais il faut détruire tout de
Luther, jusqu’au nom de Luthérien et de luthéranisme!
--Mais, homme divin, s’écria Chaudieu, vous méritez bien de tels
honneurs!
--Maintenez l’uniformité de la doctrine, ne laissez plus rien examiner
ni refaire. Nous sommes perdus si de notre sein sortaient des sectes
nouvelles.
En anticipant sur les événements de cette Étude et pour en finir
avec Théodore de Bèze, qui alla jusqu’à Paris avec Chaudieu, il faut
faire observer que Poltrot, qui, dix-huit mois après, tira un coup
de pistolet au duc de Guise, avoua dans la question avoir été poussé
à ce crime par Théodore de Bèze; néanmoins, il rétracta cet aveu
dans les tortures postérieures. Aussi Bossuet, en pesant toutes les
considérations historiques, n’a-t-il pas cru devoir attribuer la pensée
de ce crime à Théodore de Bèze. Mais depuis Bossuet, une dissertation
en apparence futile, faite à propos d’une célèbre chanson, a conduit un
compilateur du dix-huitième siècle à prouver que la chanson sur la mort
du duc de Guise, chantée dans toute la France par les Huguenots, était
l’ouvrage de Théodore de Bèze, et il fut alors prouvé que la fameuse
complainte sur Marlborough est un plagiat de celle de Théodore de Bèze.
(_Voir la note à la fin._)
Le jour où Théodore de Bèze et Chaudieu arrivèrent à Paris, la cour y
était revenue de Reims, où Charles IX avait été sacré. Cette cérémonie,
que Catherine rendit très-éclatante et qui fut l’occasion de fêtes
splendides, lui avait permis de réunir autour d’elle les chefs de tous
les partis. Après avoir étudié tous les intérêts et les partis, elle
en était à choisir entre cette alternative: ou les rallier au trône,
ou les opposer les uns aux autres. Catholique par excellence, le
connétable de Montmorency, dont le neveu le prince de Condé était le
chef de la Réformation et dont les fils inclinaient à cette religion,
blâmait l’alliance de la reine-mère avec les Réformés. De leur côté,
les Guise travaillaient à gagner Antoine de Bourbon, prince sans
caractère, et à le mettre dans leur parti; ce que sa femme, la reine de
Navarre, avertie par de Bèze, laissa faire. Ces difficultés frappèrent
Catherine, dont l’autorité naissante avait besoin de quelque temps de
tranquillité; aussi attendait-elle impatiemment la réponse de Calvin,
à qui le prince de Condé, le roi de Navarre, Coligny, d’Andelot, le
cardinal de Châtillon, avaient envoyé de Bèze et Chaudieu. Mais en
attendant, la reine-mère fut fidèle à ses promesses envers le prince de
Condé. Le chancelier mit fin à la procédure qui regardait Christophe
en évoquant l’affaire au parlement de Paris, qui cassa l’arrêt de la
commission en la déclarant sans pouvoir pour juger un prince du sang.
Le parlement recommença le procès à la sollicitation des Guise et de
la reine-mère. Les papiers de La Sague avaient été remis à Catherine
qui les brûla. Cette remise fut un premier gage inutilement donné par
les Guise à la reine-mère. Le parlement, ne trouvant plus ces preuves
décisives, rétablit le prince dans tous ses droits, biens et honneurs.
Christophe, délivré lors du tumulte d’Orléans à l’avénement du roi, fut
mis hors de cause dès l’abord, et fut reçu, en dédommagement de ses
souffrances, avocat au parlement, par les soins de M. de Thou.
Le Triumvirat, cette coalition future d’intérêts menacés par les
premiers actes de Catherine, se préparait donc sous ses yeux. De même
qu’en chimie les substances ennemies finissent par se séparer au
premier choc qui trouble leur union forcée, de même en politique les
alliances d’intérêts contraires ont peu de durée. Catherine comprenait
bien que tôt ou tard elle reviendrait aux Guise et au connétable
pour livrer bataille aux Huguenots. Ce Colloque qui flattait les
amours-propres des orateurs de chaque parti, qui devait faire succéder
une imposante cérémonie à celle du sacre et amuser le tapis sanglant
de cette guerre religieuse commencée, était inutile aux yeux des Guise
tout aussi bien qu’aux yeux de Catherine. Les Catholiques y perdaient,
car les Huguenots allaient, sous prétexte de conférer, proclamer leur
doctrine à la face de la France, sous la protection du roi et de sa
mère. Le cardinal de Lorraine, flatté par Catherine d’y battre les
hérétiques par l’éloquence des princes de l’Église, y fit consentir son
frère. C’était beaucoup pour la reine-mère que six mois de paix.
Un petit événement faillit compromettre ce pouvoir que Catherine
élevait si péniblement. Voici la scène, conservée par l’histoire et qui
éclata le jour même où les envoyés de Genève arrivaient rue de Bussy,
à l’hôtel de Coligny, près du Louvre. Au sacre, Charles IX, qui aimait
beaucoup son précepteur Amyot, le nomma grand-aumônier de France. Cette
amitié fut également partagée par le duc d’Anjou, Henri III, autre
élève d’Amyot. Pendant le voyage de Reims à Paris, Catherine apprit
cette nouvelle par les deux Gondi. Elle comptait sur cette charge
de la couronne pour se faire dans l’Église un appui, pour y avoir un
personnage à opposer au cardinal de Lorraine; elle voulait en revêtir
le cardinal de Tournon, afin de trouver en lui, comme en L’Hospital,
_une seconde béquille_; tel fut le mot dont elle se servit. En arrivant
au Louvre, elle manda le précepteur. Sa colère fut telle, en voyant
le désastre causé dans sa politique par l’ambition de ce fils de
cordonnier parvenu, qu’elle lui dit ces étranges paroles répétées par
quelques mémorialistes:--«Quoi! je fais bouquer les Guise, les Coligny,
les connétables, la maison de Navarre, le prince de Condé, et j’aurai
en tête un prestolet tel que toi qui n’es pas satisfait par l’évêché
d’Auxerre!» Amyot s’excusa. En effet, il n’avait rien demandé, le roi
l’avait revêtu, de son plein gré, de cette charge dont lui, pauvre
précepteur, se regardait indigne.--Sois assuré, maître, lui répondit
Catherine (tel était le nom que les rois Charles IX et Henri III
donnaient à ce grand écrivain), de ne pas rester en pied vingt-quatre
heures si tu ne fais changer d’avis à ton élève. Entre la mort annoncée
sans plus de finesse, et la résignation de la plus grande charge
ecclésiastique de la couronne, le fils du cordonnier, devenu très-avide
et qui peut-être ambitionnait le chapeau de cardinal, prit le parti
de temporiser, il se cacha dans l’abbaye Saint-Germain. A son premier
dîner, Charles IX, ne voyant point Amyot, le demanda. Quelque Guisard
instruisit sans doute le roi de ce qui s’était passé entre Amyot et la
reine-mère.--Quoi! est-ce parce que je l’ai fait Grand-Aumônier qu’on
l’a fait disparaître? dit-il. Il alla chez sa mère dans le violent état
où sont les enfants quand un de leurs caprices est contrarié.--Madame,
dit-il en entrant, n’ai-je pas complaisamment signé la lettre que
vous m’avez demandée pour le parlement, et au moyen de laquelle vous
gouvernerez mon royaume? Ne m’avez-vous pas promis en me la présentant
que ma volonté serait la vôtre, et voici que la seule faveur que je
tenais à donner excite votre jalousie. Le chancelier parle de me faire
déclarer majeur à quatorze ans, dans trois ans d’ici, et vous voulez me
traiter en enfant... Je serai, par Dieu! roi, et roi comme mon père et
mon grand-père étaient rois!