Le fil d’or de la mélodie court toujours le long de la puissante

harmonie comme un espoir céleste, elle la brode, et avec quelle

profonde habileté! Jamais le génie ne lâche la science qui le guide.

Ici le chant d’Alice se trouve en _si bémol_ et se rattache au _fa

dièse_, la dominante du chœur infernal. Entendez-vous le _tremolo_ de

l’orchestre? on demande Robert dans le cénacle des démons. Bertram

rentre sur la scène, et là se trouve le point culminant de l’intérêt

musical, un récitatif comparable à ce que les grands maîtres ont

inventé de plus grandiose, la chaude lutte en _mi bémol_ où éclatent

les deux athlètes, le Ciel et l’Enfer, l’un par: _Oui, tu me connais!_

sur une septième diminuée, l’autre par son _fa_ sublime: _Le ciel est

avec moi!_ L’Enfer et la Croix sont en présence. Viennent les menaces

de Bertram à Alice, le plus violent pathétique du monde, le génie

du mal s’étalant avec complaisance et s’appuyant comme toujours sur

l’intérêt personnel. L’arrivée de Robert, qui nous donne le magnifique

trio en _la bémol_ sans accompagnement, établit un premier engagement

entre les deux forces rivales et l’homme. Voyez comme il se produit

nettement, dit Gambara en resserrant cette scène par une exécution

passionnée qui saisit Andrea. Toute cette avalanche de musique, depuis

les quatre temps de timbale, a roulé vers ce combat des trois voix.

La magie du mal triomphe! Alice s’enfuit, et vous entendez le duo en

_ré_ entre Bertram et Robert, le diable lui enfonce ses griffes au

cœur, il le lui déchire pour se le mieux approprier; il se sert de

tout: honneur, espoir, jouissances éternelles et infinies, il fait tout

briller à ses yeux; il le met, comme Jésus, sur le pinacle du temple,

et lui montre tous les joyaux de la terre, l’écrin du mal; il le pique

au jeu du courage, et les beaux sentiments de l’homme éclatent dans ce

cri:

Des chevaliers de ma patrie

L’honneur toujours fut le soutien!

Enfin, pour couronner l’œuvre, voilà le thème qui a si fatalement

ouvert l’opéra, le voilà, ce chant principal, dans la magnifique

évocation des âmes:

Nonnes, qui reposez sous cette froide pierre,

M’entendez-vous?

Glorieusement parcourue, la carrière musicale est glorieusement

terminée par l’_allegro vivace_ de la bacchanale en _ré_ mineur. Voici

bien le triomphe de l’Enfer! Roule, musique, enveloppe-nous de tes

plis redoublés, roule et séduis! Les puissances infernales ont saisi

leur proie, elles la tiennent, elles dansent. Ce beau génie destiné à

vaincre, à régner, le voilà perdu! les démons sont joyeux, la misère

étouffera le génie, la passion perdra le chevalier.

Ici Gambara développa la bacchanale pour son propre compte, en

improvisant d’ingénieuses variations et s’accompagnant d’une voix

mélancolique, comme pour exprimer les intimes souffrances qu’il avait

ressenties.

--Entendez-vous les plaintes célestes de l’amour négligé? reprit-il,

Isabelle appelle Robert au milieu du grand chœur des chevaliers allant

au tournoi, et où reparaissent les motifs du second acte, afin de bien

faire comprendre que le troisième acte s’est accompli dans une sphère

surnaturelle. La vie réelle reprend. Ce chœur s’apaise à l’approche

des enchantements de l’Enfer qu’apporte Robert avec le talisman, les

prodiges du troisième acte vont se continuer. Ici vient le duo du viol,

où le rhythme indique bien la brutalité des désirs d’un homme qui peut

tout, et où la princesse, par des gémissements plaintifs, essaie de

rappeler son amant à la raison. Là, le musicien s’était mis dans une

situation difficile à vaincre, et il a vaincu par le plus délicieux

morceau de l’opéra. Quelle adorable mélodie dans la cavatine de: _Grâce

pour toi!_ Les femmes en ont bien saisi le sens, elles se voyaient

toutes étreintes et saisies sur la scène. Ce morceau seul ferait la

fortune de l’opéra, car elles croyaient être toutes aux prises avec

quelque violent chevalier. Jamais il n’y a eu de musique si passionnée

ni si dramatique. Le monde entier se déchaîne alors contre le réprouvé.

On peut reprocher à ce finale sa ressemblance avec celui de _Don Juan_,

mais il y a dans la situation cette énorme différence qu’il y éclate

une noble croyance en Isabelle, un amour vrai qui sauvera Robert; car

il repousse dédaigneusement la puissance infernale qui lui est confiée,

tandis que don Juan persiste dans ses incrédulités. Ce reproche est

d’ailleurs commun à tous les compositeurs qui depuis Mozart ont fait

des finales. Le finale de _Don Juan_ est une de ces formes classiques

trouvées pour toujours. Enfin la religion se lève toute-puissante avec

sa voix qui domine les mondes, qui appelle tous les malheurs pour les

consoler, tous les repentirs pour les réconcilier. La salle entière

s’est émue aux accents de ce chœur:

Malheureux ou coupables,

Hâtez-vous d’accourir!

Dans l’horrible tumulte des passions déchaînées, la voix sainte n’eût

pas été entendue; mais en ce moment critique, elle peut tonner la

divine Église Catholique, elle se lève brillante de clartés. Là, j’ai

été étonné de trouver après tant de trésors harmoniques une veine

nouvelle où le compositeur a rencontré le morceau capital de: _Gloire

à la Providence!_ écrit dans la manière de Hændel. Arrive Robert,

éperdu, déchirant l’âme avec son: _Si je pouvais prier_. Poussé par

l’arrêt des enfers, Bertram poursuit son fils et tente un dernier

effort. Alice vient faire apparaître la mère; vous entendez alors le

grand trio vers lequel a marché l’opéra: le triomphe de l’âme sur la

matière, de l’esprit du bien sur l’esprit du mal. Les chants religieux

dissipent les chants infernaux, le bonheur se montre splendide; mais

ici la musique a faibli: j’ai vu une cathédrale au lieu d’entendre le

concert des anges heureux, quelque divine prière des âmes délivrées

applaudissant à l’union de Robert et d’Isabelle. Nous ne devions pas

rester sous le poids des enchantements de l’enfer, nous devions sortir

avec une espérance au cœur. A moi, musicien catholique, il me fallait

une autre prière de _Mosè_. J’aurais voulu savoir comment l’Allemagne

aurait lutté contre l’Italie, ce que Meyerbeer aurait fait pour

rivaliser avec Rossini. Cependant, malgré ce léger défaut, l’auteur

peut dire qu’après cinq heures d’une musique si substantielle, un

Parisien préfère une décoration à un chef-d’œuvre musical! Vous avez

entendu les acclamations adressées à cette œuvre, elle aura cinq cents

représentations! Si les Français ont compris cette musique...

--C’est parce qu’elle offre des idées, dit le comte.

--Non, c’est parce qu’elle présente avec autorité l’image des luttes où

tant de gens expirent, et parce que toutes les existences individuelles

peuvent s’y rattacher par le souvenir. Aussi, moi, malheureux,

aurais-je été satisfait d’entendre ce cri des voix célestes que j’ai

tant de fois rêvé.

Aussitôt Gambara tomba dans une extase musicale, et improvisa la

plus mélodieuse et la plus harmonieuse cavatine que jamais Andrea

devait entendre, un chant divin divinement chanté dont le thème avait

une grâce comparable à celle de l’_O filii et filiæ_, mais plein

d’agréments que le génie musical le plus élevé pouvait seul trouver.

Le comte resta plongé dans l’admiration la plus vive: les nuages se

dissipaient, le bleu du ciel s’entr’ouvrait, des figures d’anges

apparaissaient et levaient les voiles qui cachent le sanctuaire, la

lumière du ciel tombait à torrents. Bientôt le silence régna. Le comte,

étonné de ne plus rien entendre, contempla Gambara qui, les yeux fixes

et dans l’attitude des tériakis, balbutiait le mot _Dieu_! Le comte

attendit que le compositeur descendît des pays enchantés où il était

monté sur les ailes diaprées de l’inspiration, et résolut de l’éclairer

avec la lumière qu’il en rapporterait.

--Hé! bien, lui dit-il en lui offrant un autre verre plein et

trinquant avec lui, vous voyez que cet Allemand a fait selon vous un

sublime opéra sans s’occuper de théorie, tandis que les musiciens qui

écrivent des grammaires peuvent comme les critiques littéraires être de

détestables compositeurs.

--Vous n’aimez donc pas ma musique!

--Je ne dis pas cela, mais si au lieu de viser à exprimer des idées,

et si au lieu de pousser à l’extrême le principe musical, ce qui vous

fait dépasser le but, vous vouliez simplement réveiller en nous des

sensations, vous seriez mieux compris, si toutefois vous ne vous êtes

pas trompé sur votre vocation. Vous êtes un grand poëte.

--Quoi! dit Gambara, vingt-cinq ans d’études seraient inutiles! Il me

faudrait étudier la langue imparfaite des hommes, quand je tiens la

clef du _verbe céleste_! Ah! si vous aviez raison, je mourrais...

--Vous, non. Vous êtes grand et fort, vous recommenceriez votre vie,

et moi je vous soutiendrais. Nous offririons la noble et rare alliance

d’un homme riche et d’un artiste qui se comprennent l’un l’autre.

--Êtes-vous sincère? dit Gambara frappé d’une soudaine stupeur.

--Je vous l’ai déjà dit, vous êtes plus poëte que musicien.

--Poëte! poëte! Cela vaut mieux que rien. Dites-moi la vérité, que

prisez-vous le plus de Mozart ou d’Homère?

--Je les admire à l’égal l’un de l’autre.

--Sur l’honneur?

--Sur l’honneur.

--Hum! encore un mot. Que vous semble de Meyerbeer et de Byron?

--Vous les avez jugés en les rapprochant ainsi.

La voiture du comte était prête, le compositeur et son noble médecin

franchirent rapidement les marches de l’escalier, et arrivèrent en peu

d’instants chez Marianna. En entrant, Gambara se jeta dans les bras

de sa femme, qui recula d’un pas en détournant la tête, le mari fit

également un pas en arrière, et se pencha sur le comte.

--Ah! monsieur, dit Gambara d’une voix sourde, au moins fallait-il me

laisser ma folie. Puis il baissa la tête et tomba.

--Qu’avez-vous fait? Il est ivre-mort, s’écria Marianna en jetant sur

le corps un regard où la pitié combattait le dégoût.

Le comte aidé par son valet releva Gambara, qui fut posé sur son lit.

Andrea sortit, le cœur plein d’une horrible joie.

Le lendemain, le comte laissa passer l’heure ordinaire de sa visite, il

commençait à craindre d’avoir été la dupe de lui-même, et d’avoir vendu

un peu cher l’aisance et la sagesse à ce pauvre ménage, dont la paix

était à jamais troublée.

Giardini parut enfin, porteur d’un mot de Marianna.

«Venez, écrivait-elle, le mal n’est pas aussi grand que vous l’auriez

voulu, cruel!»

--Excellence, dit le cuisinier pendant qu’Andrea faisait sa toilette,

vous nous avez traités magnifiquement hier au soir, mais convenez qu’à

part les vins qui étaient excellents, votre maître d’hôtel ne nous a

pas servi un plat digne de figurer sur la table d’un vrai gourmet. Vous

ne nierez pas non plus, je suppose, que le mets qui vous fut servi

chez moi le jour où vous me fîtes l’honneur de vous asseoir à ma table

ne renfermât la quintessence de tous ceux qui salissaient hier votre

magnifique vaisselle. Aussi ce matin me suis-je éveillé en songeant à

la promesse que vous m’avez faite d’une place de chef. Je me regarde

comme attaché maintenant à votre maison.

--La même pensée m’est venue il y a quelques jours, répondit Andrea.

J’ai parlé de vous au secrétaire de l’ambassade d’Autriche, et vous

pouvez désormais passer les Alpes quand bon vous semblera. J’ai un

château en Croatie où je vais rarement, là vous cumulerez les fonctions

de concierge, de sommelier et de maître-d’hôtel, à deux cents écus

d’appointements. Ce traitement sera aussi celui de votre femme, à qui

le surplus du service est réservé. Vous pourrez vous livrer à des

expériences _in animâ vili_, c’est-à-dire sur l’estomac de mes vassaux.

Voici un bon sur mon banquier pour vos frais de voyage.

Giardini baisa la main du comte, suivant la coutume napolitaine.

--Excellence, lui dit-il, j’accepte le bon sans accepter la place, ce

serait me déshonorer que d’abandonner mon art, en déclinant le jugement

des plus fins gourmets qui, décidément, sont à Paris.

Quand Andrea parut chez Gambara, celui-ci se leva et vint à sa

rencontre.

--Mon généreux ami, dit-il de l’air le plus ouvert, ou vous avez

abusé hier de la faiblesse de mes organes, pour vous jouer de moi,

ou votre cerveau n’est pas plus que le mien à l’épreuve des vapeurs

natales de nos bons vins du Latium. Je veux m’arrêter à cette dernière

supposition, j’aime mieux douter de votre estomac que de votre cœur.

Quoi qu’il en soit, je renonce à jamais à l’usage du vin, dont l’abus

m’a entraîné hier au soir dans de bien coupables folies. Quand je pense

que j’ai failli... (il jeta un regard d’effroi sur Marianna). Quant

au misérable opéra que vous m’avez fait entendre, j’y ai bien songé,

c’est toujours de la musique faite par les moyens ordinaires, c’est

toujours des montagnes de notes entassées, verba et voces: c’est la

lie de l’ambroisie que je bois à longs traits en rendant la musique

céleste que j’entends! C’est des phrases hachées dont j’ai reconnu

l’origine. Le morceau de: _Gloire à la Providence!_ ressemble un peu

trop à un morceau de Hændel, le chœur des chevaliers allant au combat

est parent de l’air écossais dans _la Dame blanche_; enfin si l’opéra

plaît tant, c’est que la musique est de tout le monde, aussi doit-elle

être populaire. Je vous quitte, mon cher ami, j’ai depuis ce matin dans

ma tête quelques idées qui ne demandent qu’à remonter vers Dieu sur les

ailes de la musique; mais je voulais vous voir et vous parler. Adieu,

je vais demander mon pardon à la muse. Nous dînerons ce soir ensemble,

mais point de vin, pour moi du moins. Oh! j’y suis décidé...

--J’en désespère, dit Andrea en rougissant.

--Ah! vous me rendez ma conscience, s’écria Marianna, je n’osais plus

l’interroger. Mon ami! mon ami, ce n’est pas notre faute, il ne veut

pas guérir.

Six ans après, en janvier 1837, la plupart des artistes qui avaient le

malheur de gâter leurs instruments à vent ou à cordes, les apportaient

rue Froidmanteau dans une infâme et horrible maison où demeurait au

cinquième étage un vieil Italien nommé Gambara. Depuis cinq ans, cet

artiste avait été laissé à lui-même et abandonné par sa femme, il lui

était survenu bien des malheurs. Un instrument sur lequel il comptait

pour faire fortune, et qu’il nommait le _Panharmonicon_, avait été

vendu par autorité de justice sur la place du Châtelet, ainsi qu’une

charge de papier réglé, barbouillé de notes de musique. Le lendemain

de la vente ces partitions avaient enveloppé à la Halle du beurre,

du poisson et des fruits. Ainsi, trois grands opéras dont parlait ce

pauvre homme, mais qu’un ancien cuisinier napolitain devenu simple

regrattier, disait être un amas de sottises, avaient été disséminés

dans Paris et dévorés par les éventaires des revendeuses. N’importe,

le propriétaire de la maison avait été payé de ses loyers, et les

huissiers de leurs frais. Au dire du vieux regrattier napolitain qui

vendait aux filles de la rue Froidmanteau les débris des repas les plus

somptueux faits en ville, la signora Gambara avait suivi en Italie un

grand seigneur milanais, et personne ne pouvait savoir ce qu’elle était

devenue. Fatiguée de quinze années de misère, elle ruinait peut-être

ce comte par un luxe exorbitant, car ils s’adoraient l’un l’autre si

bien que dans le cours de sa vie le Napolitain n’avait pas eu l’exemple

d’une semblable passion.

Vers la fin de ce même mois de janvier, un soir que Giardini le

regrattier causait, avec une fille qui venait chercher à souper, de

cette divine Marianna, si pure et si belle, si noblement dévouée,

_et qui cependant avait fini comme toutes les autres_, la fille, le

regrattier et sa femme aperçurent dans la rue une femme maigre, au

visage noirci, poudreux, un squelette nerveux et ambulant qui regardait

les numéros et cherchait à reconnaître une maison.

--_Ecco la Marianna_, dit en italien le regrattier.

Marianna reconnut le restaurateur napolitain Giardini dans le pauvre

revendeur, sans s’expliquer par quels malheurs il était arrivé à

tenir une misérable boutique de _regrat_. Elle entra, s’assit, car

elle venait de Fontainebleau; elle avait fait quatorze lieues dans la

journée, et avait mendié son pain depuis Turin jusqu’à Paris. Elle

effraya cet effroyable trio! De sa beauté merveilleuse, il ne lui

restait plus que deux beaux yeux malades et éteints. La seule chose

qu’elle trouvât fidèle était le malheur. Elle fut bien accueillie par

le vieux et habile raccommodeur d’instruments qui la vit entrer avec un

indicible plaisir.

--Te voilà donc, ma pauvre Marianna! lui dit-il avec bonté. Pendant ton

absence, _ils_ m’ont vendu mon instrument et mes opéras!

Il était difficile de tuer le veau gras pour le retour de la

Samaritaine, mais Giardini donna un restant de saumon, la fille paya

le vin, Gambara offrit son pain, la signora Giardini mit la nappe, et

ces infortunes si diverses soupèrent dans le grenier du compositeur.

Interrogée sur ses aventures, Marianna refusa de répondre, et leva

seulement ses beaux yeux vers le ciel en disant à voix basse à

Giardini: Marié avec une danseuse!

--Comment allez-vous faire pour vivre? dit la fille. La route vous a

tuée et...

--Et vieillie, dit Marianna. Non, ce n’est ni la fatigue, ni la misère,

mais le chagrin.

--Ah çà! pourquoi n’avez-vous rien envoyé à votre homme? lui demanda la

fille.

Marianna ne répondit que par un coup d’œil, et la fille en fut atteinte

au cœur.

--Elle est fière, excusez du peu! s’écria-t-elle. A quoi ça lui

sert-il? dit-elle à l’oreille de Giardini.

Dans cette année, les artistes furent pleins de précautions pour leurs

instruments, les raccommodages ne suffirent pas à défrayer ce pauvre

ménage; la femme ne gagna pas non plus grand’chose avec son aiguille,

et les deux époux durent se résigner à utiliser leurs talents dans la

plus basse de toutes les sphères. Tous deux sortaient le soir à la

brune et allaient aux Champs-Élysées y chanter des duos que Gambara,

le pauvre homme! accompagnait sur une méchante guitare. En chemin,

sa femme, qui pour ces expéditions mettait sur sa tête un méchant

voile de mousseline, conduisait son mari chez un épicier du faubourg

Saint-Honoré, lui faisait boire quelques petits verres d’eau-de-vie

et le grisait, autrement il eût fait de la mauvaise musique. Tous

deux se plaçaient devant le beau monde assis sur des chaises, et l’un

des plus grands génies de ce temps, l’Orphée inconnu de la musique

moderne, exécutait des fragments de ses partitions, et ces morceaux

étaient si remarquables, qu’ils arrachaient quelques sous à l’indolence

parisienne. Quand un dilettante des Bouffons, assis là par hasard,

ne reconnaissait pas de quel opéra ces morceaux étaient tirés, il

interrogeait la femme habillée en prêtresse grecque qui lui tendait

un rond à bouteille en vieux moiré métallique où elle recueillait les

aumônes.

--Ma chère, où prenez-vous cette musique?

--Dans l’opéra de _Mahomet_, répondait Marianna.

Comme Rossini a composé un _Mahomet II_, le dilettante disait alors à

la femme qui l’accompagnait:--Quel dommage que l’on ne veuille pas nous

donner aux Italiens les opéras de Rossini que nous ne connaissons pas!

car voilà, certes, de la belle musique.

Gambara souriait.

Il y a quelques jours, il s’agissait de payer la misérable somme

de trente-six francs pour le loyer des greniers où demeure le

pauvre couple résigné. L’épicier n’avait pas voulu faire crédit de

l’eau-de-vie avec laquelle la femme grisait son mari pour le faire

bien jouer. Gambara fut alors si détestable, que les oreilles de la

population riche furent ingrates, et le rond de moiré métallique

revint vide. Il était neuf heures du soir, une belle Italienne, la

_principessa_ Massimilla di Varese, eut pitié de ces pauvres gens,

elle leur donna quarante francs et les questionna, en reconnaissant au

remercîment de la femme qu’elle était Vénitienne; le prince Émilio leur

demanda l’histoire de leurs malheurs, et Marianna la dit sans aucune

plainte contre le ciel ni contre les hommes.

--Madame, dit en terminant Gambara qui n’était pas gris, nous sommes

victimes de notre propre supériorité. Ma musique est belle, mais quand

la musique passe de la sensation à l’idée, elle ne peut avoir que des

gens de génie pour auditeurs, car eux seuls ont la puissance de la

développer. Mon malheur vient d’avoir écouté les concerts des anges

et d’avoir cru que les hommes pouvaient les comprendre. Il en arrive

autant aux femmes quand chez elles l’amour prend des formes divines,

les hommes ne les comprennent plus.

Cette phrase valait les quarante francs qu’avait donnés la Massimilla,

aussi tira-t-elle de sa bourse une autre pièce d’or en disant à

Marianna qu’elle écrirait à Andrea Marcosini.

--Ne lui écrivez pas, madame, dit Marianna, et que Dieu vous conserve

toujours belle.

--Chargeons-nous d’eux? demanda la princesse à son mari, car cet homme

est resté fidèle à l’IDÉAL que nous avons tué.

En voyant la pièce d’or, le vieux Gambara pleura; puis il lui vint

une réminiscence de ses anciens travaux scientifiques, et le pauvre

compositeur dit, en essuyant ses larmes, une phrase que la circonstance

rendit touchante:--L’eau est un corps brûlé.

Paris, juin 1837.

L’ENFANT MAUDIT.

A MADAME LA BARONNE JAMES ROTHSCHILD.

COMMENT VÉCUT LA MÈRE.

Par une nuit d’hiver et sur les deux heures du matin, la comtesse

Jeanne d’Hérouville éprouva de si vives douleurs que, malgré son

inexpérience, elle pressentit un prochain accouchement; et l’instinct

qui nous fait espérer le mieux dans un changement de position lui

conseilla de se mettre sur son séant, soit pour étudier la nature de

souffrances toutes nouvelles, soit pour réfléchir à sa situation. Elle

était en proie à de cruelles craintes causées moins par les risques

d’un premier accouchement dont s’épouvantent la plupart des femmes,

que par les dangers qui attendaient l’enfant. Pour ne pas éveiller son

mari couché près d’elle, la pauvre femme prit des précautions qu’une

profonde terreur rendait aussi minutieuses que peuvent l’être celles

d’un prisonnier qui s’évade. Quoique les douleurs devinssent de plus

en plus intenses, elle cessa de les sentir, tant elle concentra ses

forces dans la pénible entreprise d’appuyer sur l’oreiller ses deux

mains humides, pour faire quitter à son corps endolori la posture où

elle se trouvait sans énergie. Au moindre bruissement de l’immense

courte-pointe en moire verte sous laquelle elle avait très-peu dormi

depuis son mariage, elle s’arrêtait comme si elle eût tinté une cloche.

Forcée d’épier le comte, elle partageait son attention entre les plis

de la criarde étoffe et une large figure basanée dont la moustache

frôlait son épaule. Si quelque respiration par trop bruyante s’exhalait

des lèvres de son mari, elle lui inspirait des peurs soudaines qui

ravivaient l’éclat du vermillon répandu sur ses joues par sa double

angoisse. Le criminel parvenu nuitamment jusqu’à la porte de sa prison

et qui tâche de tourner sans bruit dans une impitoyable serrure la

clef qu’il a trouvée, n’est pas plus timidement audacieux. Quand la

comtesse se vit sur son séant sans avoir réveillé son gardien, elle

laissa échapper un geste de joie enfantine où se révélait la touchante

naïveté de son caractère; mais le sourire à demi formé sur ses lèvres

enflammées fut promptement réprimé: une pensée vint rembrunir son front

pur, et ses longs yeux bleus reprirent leur expression de tristesse.

Elle poussa un soupir et replaça ses mains, non sans de prudentes

précautions, sur le fatal oreiller conjugal. Puis, comme si pour la

première fois depuis son mariage elle se trouvait libre de ses actions

et de ses pensées, elle regarda les choses autour d’elle en tendant le

cou par de légers mouvements semblables à ceux d’un oiseau en cage. A

la voir ainsi, on eût facilement deviné que naguère elle était tout

joie et tout folâtrerie; mais que subitement le destin avait moissonné

ses premières espérances et changé son ingénue gaieté en mélancolie.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 12 / 65 段