géographiquement son importance. Hechingen n'est qu'un grand village,
tout au plus un bourg, bâti sur une côte assez escarpée, à peu près
comme la portion de Montmartre qui couronne la butte, ou mieux encore
comme le village de Subiaco dans les Etats Romains. Au dessus du bourg,
et placée de manière à le dominer entièrement, est la villa Eugenia,
occupée par le prince. A droite de ce petit palais, une vallée profonde,
et, un peu plus loin, un pic âpre et nu surmonté du vieux castel
d'Hoenzollern, qui n'est plus aujourd'hui qu'un rendez-vous de chasse,
après avoir été longtemps la féodale demeure des ancêtres du prince.
Le souverain actuel de ce romantique paysage est un jeune homme
spirituel, vif et bon, qui semble n'avoir au monde que deux
préoccupations constantes, le désir de rendre aussi heureux que possible
les habitants de ses petits Etats, et l'amour de la musique.
Concevez-vous une existence plus douce que la sienne? Il voit tout le
monde content autour de lui: ses sujets l'adorent; la musique l'aime; il
la comprend en poète et en musicien; il compose de charmants _lieder_,
dont deux: _der Fischer knabe_ et _Schiffer's Abenlied_, m'ont
réellement touché par l'expression de leur mélodie; il les chante avec
_une voix de compositeur_, mais avec une chaleur entraînante et des
accents de l'ame et du coeur; il a, sinon un théâtre, au moins une
chapelle (un orchestre) dirigée par un maître d'un mérite éminent,
Techlisbeck, dont le Conservatoire de Paris a souvent exécuté avec
honneur les symphonies, et qui lui fait entendre, sans luxe, mais montés
avec soin, les chefs-d'oeuvre les plus simples de la musique
instrumentale. Tel est l'aimable prince dont l'invitation m'avait été si
agréable et dont j'ai reçu l'accueil le plus cordial.
En arrivant à Hechingen, je renouvelai connaissance avec Techlisbeck. Je
l'avais connu à Paris il y a quelques cinq ans; il m'a accablé chez lui
de prévenances et de ces témoignages de véritable bonté qu'on n'oublie
jamais. Il me mit bien vite au fait des forces musicales dont nous
pouvions disposer: c'étaient 8 violons en tout, dont trois très-faibles;
3 altos, 2 violoncelles, 2 contrebasses. Le premier violon, nommé Stern,
est un virtuose de talent. Le premier violoncelle (Oswald) mérite la
même distinction. Le pasteur archiviste d'Hechingen joue la première
contrebasse à la satisfaction des compositeurs les plus exigeants. La
première flûte, le premier hautbois et la première clarinette sont
excellents; la première flûte a seulement quelquefois de ces velléités
d'ornementation que j'ai reprochées à celle de Stuttgardt. Les seconds
instruments à vent sont suffisants. Les deux bassons et les deux cors
laissent un peu à désirer. Quant aux trompettes, au trombone (il n'y en
a qu'un) et au timbalier, ils laissent à désirer, toutes les fois qu'ils
jouent, qu'on ne les ait pas priés de se taire. Ils ne savent rien.
Je vous vois rire, mon cher Girard, et prêt à me demander ce que j'ai pu
faire exécuter avec un si petit orchestre? Eh bien! à force de patience
et de bonne volonté, en arrangeant et modifiant certaines parties, en
faisant cinq répétitions en trois jours, nous avons monté l'ouverture du
_Roi Lear_, _la Marche des Pèlerins_, le bal de _la Symphonie
fantastique_, et divers autres fragments proportionnés, par leur
dimension, au cadre qui leur était destiné. Et tout a marché très bien,
avec précision et même avec verve.
J'avais écrit au crayon sur les parties d'_alto_ les notes essentielles
et laissées à découvert des 3e et 4e cors (puisque nous ne
pouvions avoir que le 1er et le 2e). Techlisbeck jouait sur le
piano la 1re harpe du bal; il avait bien voulu se charger aussi de
l'_alto solo_ dans _la Marche d'Harold_. Le prince d'Hechingen se tenait
à côté du timbalier pour lui compter ses pauses et le faire partir à
temps; j'avais supprimé dans les parties de trompette les passages que
nous avions reconnus inaccessibles aux deux exécutants. Le trombone seul
était livré à lui-même; mais, ne donnant prudemment que les sons qui lui
étaient très-familiers, comme _si bémol_, _ré_, _fa_, et évitant avec
soin tous les autres, il brillait presque partout par son silence. Il
fallait voir dans cette jolie salle de concert, où Son Altesse avait
réuni un nombreux auditoire, comme les impressions musicales circulaient
vives et rapides! Cependant, vous le devinez sans doute, je n'éprouvais
de toutes ces manifestations qu'une joie mêlée d'impatience; et quand le
prince est venu me serrer la main, je n'ai pu m'empêcher de lui dire:
--Ah! monseigneur, je donnerais, je vous jure, deux des années qui me
restent à vivre, pour avoir là maintenant mon orchestre du
Conservatoire, et le mettre aux prises devant vous avec ces partitions
que vous jugez avec tant d'indulgence!
--Oui, oui, je sais, m'a-t-il répondu, vous avez un orchestre impérial,
qui vous dit: Sire! et je ne suis qu'une Altesse; mais j'irai l'entendre
à Paris, j'irai, j'irai!
Puisse-t-il tenir parole! Ses applaudissements, qui me sont restés sur
le coeur, me semblent un bien mal acquis.
Il y eut après le concert souper à la villa Eugenia. La gaîté charmante
du prince s'était communiquée à tous ses convives; il voulut me faire
connaître une de ses compositions pour ténor, piano et violoncelle;
Techlisbeck se mit au piano, l'auteur se chargeait de la partie de
chant, et je fus, aux acclamations de l'assemblée, désigné pour chanter
la partie de violoncelle. On a beaucoup applaudi le morceau et ri
presque autant du timbre singulier de ma _chanterelle_. Les dames
surtout ne revenaient pas de mon _la_.
Le surlendemain, après bien des adieux, il fallut retourner à
Stuttgardt. La neige fondait sur les grands pins éplorés, le manteau
blanc des montagnes se marbrait de taches noires... C'était profondément
triste...... le ronge-coeur put travailler encore......
_The rest is silence._........
_Farewell._
III
A LISZT.
Manheim, Weimar.
A mon retour d'Hechingen, je restai quelques jours encore à Stuttgardt,
en proie à de nouvelles perplexités. A toutes les questions qu'on
m'adressait sur mes projets et sur la future direction de mon voyage à
peine commencé, j'aurais pu répondre, sans mentir, comme ce personnage
d'une de nos comédies:
Non, je ne reviens point, car je n'ai point été;
Je ne vais pas non plus, car je suis arrêté,
Et ne demeure point, car tout de ce pas même
Je prétends m'en aller...
M'en aller... où? Je ne savais trop. J'avais écrit à Weimar, il est
vrai, mais la réponse n'arrivait pas, et je devais absolument l'attendre
avant de prendre une détermination.
Tu ne connais pas ces incertitudes, mon cher Liszt; il t'importe peu de
savoir si, dans la ville où tu comptes passer, la chapelle est bien
composée, si le théâtre est ouvert, si l'intendant veut le mettre à ta
disposition, etc. En effet, à quoi bon pour toi tant d'informations! Tu
peux, modifiant le mot de Louis XIV, dire avec confiance: «L'orchestre,
c'est moi! le choeur, c'est moi! le chef, c'est encore moi! Mon piano
chante, rêve, éclate, retentit; il défie au vol les archets les plus
habiles; il a comme l'orchestre ses harmonies cuivrées; comme lui, et
sans le moindre appareil, il peut livrer à la brise du soir son nuage de
féeriques accords, de vagues mélodies; je n'ai besoin ni de théâtre, ni
de décor fermé, ni de vastes gradins; je n'ai point à me fatiguer par de
longues répétitions; je ne demande ni cent, ni cinquante, ni vingt
musiciens; je n'en demande pas du tout, je n'ai pas même besoin de
musique. Un grand salon, un grand piano, et je suis maître d'un grand
auditoire. Je me présente, on m'applaudit; ma mémoire s'éveille,
d'éblouissantes fantaisies naissent sous mes doigts, d'enthousiastes
acclamations leur répondent; je chante l'_Ave Maria_ de Schubert ou
l'_Adélaïde_ de Beethoven, et tous les coeurs de tendre vers moi,
toutes les poitrines de retenir leur haleine.... c'est un silence ému,
une admiration concentrée et profonde.... Puis viennent les bombes
lumineuses, le bouquet de ce grand feu d'artifice, et les cris du
public, et les fleurs et les couronnes qui pleuvent autour du prêtre de
l'harmonie frémissant sur son trépied; et les jeunes belles qui, dans
leur égarement sacré, baisent avec larmes le bord de son manteau; et les
hommages sincères obtenus des esprits sérieux, et les applaudissements
fébriles arrachés à l'envie; les grands fronts qui se penchent, les
coeurs étroits surpris de s'épanouir.... Et le lendemain, quand le
jeune inspiré a répandu ce qu'il voulait répandre de son intarissable
passion, il part, il disparaît, laissant après soi un crépuscule
éblouissant d'enthousiasme et de gloire.... C'est un rêve!....» C'est un
de ces rêves d'or qu'on fait quand on se nomme Liszt ou Paganini.
Mais le compositeur qui tenterait, comme je l'ai fait, de voyager pour
produire ses oeuvres, à quelles fatigues, au contraire, à quels
labeurs ingrats et toujours renaissants ne doit-il pas s'attendre!...
Sait-on ce que peut être pour lui la torture des répétitions?... Il a
d'abord à subir le froid regard de tous ces musiciens médiocrement
charmés d'éprouver à son sujet un dérangement inattendu, d'être soumis à
des études inaccoutumées.--«Que veut ce Français? Que ne reste-t-il chez
lui?...» Chacun néanmoins prend place à son pupitre; mais au premier
coup-d'oeil jeté sur l'ensemble de l'orchestre, l'auteur y reconnaît
bien vite d'inquiétantes lacunes. Il en demande la raison au maître de
chapelle: «La première clarinette est malade, le hautbois a une femme en
couches, l'enfant du premier violoncelle a le croup, les trombones sont
à la parade; ils ont oublié de demander une exemption de service
militaire pour ce jour-là; le timbalier s'est foulé le poignet, la harpe
ne paraîtra pas à la répétition, parce qu'il lui faut du temps pour
étudier sa partie, etc., etc.» On commence cependant, les notes sont
lues, tant bien que mal, dans un mouvement plus lent du double que celui
de l'auteur; rien n'est affreux pour lui comme cet allanguissement du
rhythme! Peu à peu son instinct reprend le dessus, son sang échauffé
l'entraîne, il précipite la mesure et revient malgré lui au mouvement du
morceau; alors le gâchis se déclare, un formidable charivari lui déchire
les oreilles et le coeur, il faut s'arrêter et reprendre le mouvement
lent, et exercer fragments par fragments ces longues périodes dont, tant
de fois auparavant, avec d'autres orchestres, il a guidé la course libre
et rapide. Cela ne suffit pas encore; malgré la lenteur du mouvement,
des discordances étranges se font entendre dans certaines parties
d'instruments à vent; il veut en découvrir la cause: «Voyons les
trompettes seules!......... Que faites-vous là? Je dois entendre une
tierce, et vous produisez un accord de seconde. La deuxième trompette
en _ut_ a un _ré_, donnez-moi votre _ré_!... Très-bien! La première a un
_ut_ qui produit _fa_, donnez-moi votre _ut_! Fi!...... l'horreur! vous
faites un _si b_!
--Non, monsieur, je fais ce qui est écrit!
--Mais je vous dis que non, vous vous trompez d'un ton!
--Cependant je suis sûr de faire l'_ut_!
--En quel ton est la trompette dont vous vous servez?
--En _mi b_!
--Eh! parlez donc, c'est là qu'est l'erreur, vous devez prendre la
trompette en _fa_.
--Ah! je n'avais pas bien lu l'indication; c'est vrai, excusez-moi.
--Allons! quel diable de vacarme faites-vous là-bas, vous, le timbalier?
--Monsieur, j'ai un fortissimo.
--Point du tout, c'est un mezzo forte, il n'y a pas deux F, mais un _M_
et un F. D'ailleurs vous vous servez des baguettes de bois et il faut
employer là les baguettes à tête d'éponge; c'est une différence du noir
au blanc.
--Nous ne connaissons pas cela, dit le maître de chapelle;
qu'appelez-vous des baguettes à tête d'éponge? nous n'avons jamais vu
qu'une seule espèce de baguettes.
--Je m'en doutais; j'en ai apporté de Paris. Prenez-en une paire que
j'ai déposée là sur cette table. Maintenant y sommes-nous?... Mon Dieu!
c'est vingt fois trop fort! et les sourdines que vous n'avez pas
prises?...
--Nous n'en avons pas, le garçon d'orchestre a oublié d'en mettre sur
les pupitres; on s'en procurera demain! etc., etc.» Après trois ou
quatre heures de ces tiraillements antiharmoniques, on n'a pas pu rendre
un seul morceau intelligible. Tout est brisé, désarticulé, faux, froid,
plat, bruyant, discordant, hideux! Et il faut laisser sur une pareille
impression soixante ou quatre-vingts musiciens qui s'en vont, fatigués
et mécontents, dire partout qu'il ne savent ce que cela veut dire, que
cette musique est un enfer, un chaos, qu'ils n'ont jamais rien essuyé de
pareil. Le lendemain le progrès se manifeste à peine; ce n'est guère que
le troisième jour qu'il se dessine formellement. Alors seulement le
pauvre compositeur commence à respirer; les harmonies bien posées
deviennent claires; les rhythmes bondissent; les mélodies pleurent et
sourient; la masse unie, compacte, s'élance hardiment; après tant de
tâtonnements, tant de bégaiements, l'orchestre grandit, il marche, il
parle, il devient homme! L'intelligence ramène le courage aux musiciens
étonnés; l'auteur demande une quatrième épreuve; ses interprètes, qui, à
tout prendre, sont les meilleures gens du monde, l'accordent avec
empressement. Cette fois, _fiat lux_! «Attention aux nuances! Vous
n'avez plus peur?--Non! donnez-nous le vrai mouvement!--_Via!_» Et la
lumière se fait, l'art apparaît, la pensée brille, l'oeuvre est
comprise! Et l'orchestre se lève, applaudissant et saluant le
compositeur; le maître de chapelle vient le féliciter; les curieux qui
se tenaient cachés dans les coins obscurs de la salle, s'approchent,
montent sur le théâtre et échangent avec les musiciens des exclamations
de plaisir et d'étonnement, en regardant d'un oeil surpris le maître
étranger qu'ils avaient d'abord pris pour un fou ou un barbare. C'est
maintenant qu'il aurait besoin de repos. Qu'il s'en garde bien, le
malheureux! C'est l'heure pour lui de redoubler de soins et d'attention.
Il doit revenir avant le concert, pour surveiller la disposition des
pupitres, inspecter les parties d'orchestre, et s'assurer qu'elles ne
sont point mélangées. Il doit parcourir les rangs, un crayon rouge à la
main, et marquer sur la musique des instruments à vent les désignations
des tons usitées en Allemagne, au lieu de celles dont on se sert en
France; mettre partout: _in C_, _in D_, _in Des_, _in Fis_, au lieu de
_en ut_, _en ré_, _en ré bémol_, _en fa dièze_. Il a à transposer pour
le hautbois un solo de cor anglais, parce que cet instrument ne se
trouve pas dans l'orchestre qu'il va diriger, et que l'exécutant hésite
souvent à transposer lui-même. Il faut qu'il aille faire répéter
isolément les choeurs et les chanteurs, s'ils ont manqué d'assurance.
Mais le public arrive, l'heure sonne; exténué, abîmé de fatigues de
corps et d'esprit, le compositeur se présente au pupitre-chef, se
soutenant à peine, incertain, éteint, dégoûté, jusqu'au moment où les
applaudissements de l'auditoire, la verve des exécutants, l'amour qu'il
a pour son oeuvre le transforment tout-à-coup en machine électrique,
d'où s'élancent, invisibles mais réelles, de foudroyantes irradiations.
Et la compensation commence. Ah! c'est alors, j'en conviens, que
l'auteur, dirigeant l'exécution de son oeuvre, vit d'une vie aux
virtuoses inconnue! Avec quelle joie furieuse il s'abandonne au bonheur
de _jouer de l'orchestre_! Comme il presse, comme il embrasse, comme il
étreint cet immense et fougueux instrument! L'attention multiple lui
revient; il a l'oeil partout; il indique d'un regard les entrées
vocales et instrumentales, en haut, en bas, à droite, à gauche; il jette
avec son bras droit de terribles accords qui semblent éclater au loin
comme d'harmonieux projectiles; puis il arrête, dans les points d'orgue,
tout ce mouvement qu'il a communiqué; il enchaîne toutes les attentions;
il suspend tous les bras, tous les souffles, écoute un instant le
silence... et redonne plus ardente carrière au tourbillon qu'il a
dompté,
_Luctantes ventos tempestatesque sonoras._
_Imperio premit, ac vinclis et carcere frenat._
Et dans les grands _adagio_, est-il heureux de se bercer mollement sur
son beau lac d'harmonie! prêtant l'oreille aux cent voix enlacées qui
chantent ses hymnes d'amour, ou semblent confier ses plaintes du
présent, ses regrets du passé, à la solitude et à la nuit. Alors
souvent, mais seulement alors, l'auteur-chef oublie complètement le
public; il s'écoute, il se juge; et si l'émotion lui arrive, partagée
par les artistes qui l'entourent, il ne tient plus compte des
impressions de l'auditoire, trop éloigné de lui. Si son coeur a
frissonné au contact de la poétique mélodie, s'il a senti ses yeux, s'il
a vu les yeux de ses interprètes se voiler de larmes furtives, le but
est atteint, le ciel de l'art lui est ouvert, qu'importe la terre!...
Puis à la fin de la soirée, quand le grand succès est obtenu! sa joie
devient centuple, partagée qu'elle est par tous les amours-propres
satisfaits de son armée. Ainsi, vous, grands virtuoses, vous êtes
princes et rois par la grâce de Dieu, vous naissez sur les marches du
trône; les compositeurs doivent combattre, vaincre et conquérir pour
régner. Mais les fatigues mêmes et les dangers de la lutte ajoutent à
l'éclat et à l'enivrement de leurs victoires, et ils seraient peut-être
plus heureux que vous... s'ils avaient toujours des soldats.
Voilà, mon cher Liszt, une bien longue digression, et j'allais oublier,
en causant avec toi, de continuer le récit de mon voyage. J'y reviens.
Pendant les quelques jours que je passai à Stuttgardt à attendre les
lettres de Weimar, la société de la Redoute, dirigée par Lindpaintner,
donna un concert brillant où j'eus l'occasion d'observer une seconde
fois la froideur avec laquelle le gros public allemand accueille en
général les conceptions mêmes les plus colossales de l'immense
Beethoven. L'ouverture d'_Éléonore_, morceau vraiment monumental,
exécuté avec une précision et une verve rares, fut à peine applaudi; et
j'entendis le soir, à table d'hôte, un monsieur se plaindre de ce qu'on
ne donnait pas les _Symphonies de Haydn_ au lieu de cette _musique
violente où il n'y a point de chant_!!!... Franchement, nous n'avons
plus de ces bourgeois-là à Paris!...
Une réponse favorable m'étant enfin parvenue de Weimar, je partis pour
Carlsruhe. J'aurais voulu y donner un concert en passant; le maître de
chapelle Strauss[2] m'apprit que j'aurais à attendre pour cela huit ou
dix jours, à cause d'un engagement pris par le théâtre avec un flûtiste
piémontais. En conséquence, plein de respect pour la grande flûte, je
me hâtai de gagner Manheim. C'est une ville bien calme, bien froide,
bien plane, bien carrée. Je ne crois pas que la passion de la musique
empêche ses habitants de dormir. Pourtant il y a une nombreuse Académie
de chant, un assez bon théâtre et un petit orchestre très-intelligent.
La direction de l'Académie de chant et celle de l'orchestre sont
confiées à Lachner jeune, frère du célèbre compositeur. C'est un artiste
doux et timide, plein de modestie et de talent. Il m'eût bien vite
organisé un concert. Je ne me souviens plus de la composition du
programme; je sais seulement que j'avais voulu y placer ma deuxième
symphonie (_Harold_) en entier, et que dès la première répétition je dus
supprimer le final (l'_Orgie_) à cause des trombones manifestement
incapables de remplir le rôle qui leur est confié dans ce morceau.
Lachner s'en montra tout chagrin, désireux qu'il était, disait-il, de
connaître l'ensemble du tableau. Je fus obligé d'insister en l'assurant
que ce serait folie d'ailleurs, indépendamment de l'insuffisance des
trombones, d'espérer l'effet de ce final avec un orchestre si peu fourni
de violons. Les trois premières parties de la symphonie furent bien
rendues et produisirent sur le public une vive impression. La
grande-duchesse Amélie, qui assistait au concert, remarqua, m'a-t-on
dit, le coloris de _la Marche des Pèlerins_, et surtout celui de la
_Sérénade dans les Abruzzes_, où elle crut retrouver le calme heureux
des belles nuits italiennes. Le solo d'alto avait été joué avec talent
par un des altos de l'orchestre, qui n'a cependant pas de prétentions à
la virtuosité.
J'ai trouvé à Manheim une assez bonne harpe, un hautbois excellent qui
joue médiocrement du cor anglais, un violoncelle habile (Heinefetter),
cousin des cantatrices de ce nom, et de valeureuses trompettes. Il n'y a
pas d'ophicléïde: Lachner, pour remplacer cet instrument employé dans
toutes les grandes partitions modernes, s'est vu obligé de faire faire
un trombone ténor à cylindres, descendant à l'_ut_ et au _si_ graves. Il
était plus simple, ce me semble, de faire venir un ophicléïde; et,
musicalement parlant, c'eût été beaucoup mieux, car ces deux instruments
ne se ressemblent guère. Je n'ai pu entendre qu'une répétition de
l'Académie de chant; les amateurs qui la composent ont généralement
d'assez belles voix, mais ils sont loin d'être tous musiciens et
lecteurs.
Mademoiselle Sabine-Heinefetter a donné, pendant mon séjour à Manheim,
une représentation de _la Norma_. Je ne l'avais pas entendue depuis
qu'elle a quitté le Théâtre-Italien de Paris; sa voix a toujours de la
puissance et une certaine agilité; elle la force un peu parfois, et ses
notes hautes deviennent bien souvent difficiles à supporter; telle
qu'elle est, pourtant, mademoiselle Heinefetter a peu de rivales parmi
les cantatrices allemandes: elle sait chanter.
Je me suis splendidement ennuyé à Manheim, malgré les soins et les
attentions tout aimables d'un Français, M. Desiré Lemire, que j'avais
rencontré quelquefois à Paris, il y a huit ou dix ans. C'est qu'il est
aisé de voir aux allures des habitants, à l'aspect même de la ville,
qu'on est là tout-à-fait étranger au mouvement de l'art, et que la
musique y est considérée seulement comme un assez agréable délassement
dont on use volontiers aux heures de loisir laissées par les affaires.
En outre, il pleuvait continuellement, j'étais voisin d'une horloge dont
la cloche avait pour résonnance harmonique la tierce mineure[3], et
d'une tour habitée par un méchant épervier dont les cris aigus et
discordants me vrillaient l'oreille du matin au soir. J'étais impatient
aussi de voir la ville des poètes, où me pressaient d'arriver les
lettres du maître de chapelle, mon savant compatriote Chélard, et celles
de Lobe, ce type du véritable musicien allemand dont tu as pu, je le
sais apprécier le mérite et la chaleur d'ame.
Me voilà de nouveau sur le Rhin!--Je rencontre Guhr.--Il recommence à
jurer.--Je le quitte.--Je revois un instant, à Francfort, notre ami
Hiller.--Il m'annonce qu'il va faire exécuter son oratorio de _la Chûte
de Jérusalem_.--Je pars, nanti d'un très-beau mal de gorge.--Je m'endors
en route.--Un rêve affreux... que tu ne sauras pas.--Voilà Weimar.--Je
suis très malade.--Lobe et Chélard essaient inutilement de me
remonter.--Le concert se prépare.--On annonce la première
répétition.--La joie me revient.--Je suis guéri.
A la bonne heure, je respire ici! Je sens quelque chose dans l'air qui
m'annonce une ville littéraire, une ville artiste! Son aspect répond
parfaitement à l'idée que je m'en étais faite, elle est calme,
lumineuse, aérée, pleine de paix et de rêverie; des alentours
charmants, de belles eaux, des collines ombreuses, de riantes vallées.
Comme le coeur me bat en la parcourant! Quoi! c'est là le pavillon de
Goëthe! Voilà celui où feu le grand-duc aimait à venir prendre part aux
doctes entretiens de Schiller, de Herder, de Wieland! Cette inscription
latine fut tracée sur ce rocher par l'auteur de Faust! Est-il possible?
ces deux petites fenêtres donnent de l'air à la pauvre mansarde
qu'habita Schiller! C'est dans cet humble réduit que le grand poète de
tous les nobles enthousiasmes écrivit _Don Carlos_, _Marie-Stuart_, _les
Brigands_, _Wallenstein_! C'est là qu'il est mort comme un simple
étudiant! Ah! je n'aime pas Goëthe d'avoir souffert cela! lui qui était
riche, ministre d'Etat... ne pouvait-il changer le sort de son ami le
poète?... ou cette illustre amitié n'eut-elle rien de réel!... Je crains
qu'elle ait été vraie du côté de Schiller seulement! Goëthe s'aimait
trop; il chérissait trop aussi son damné fils Méphisto; il a vécu trop
vieux; il avait trop peur de la mort.