Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
[Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée. Quelques erreurs clairement introduites par le
typographe ont cependant été corrigées.]
VOYAGE MUSICAL
EN ALLEMAGNE
ET
EN ITALIE.
SEVRES.--M. CERF, IMPRIMEUR. 144. RUE ROYALE.
VOYAGE MUSICAL
EN
ALLEMAGNE
ET
EN ITALIE.
ÉTUDES SUR BEETHOVEN, GLUCK ET WEBER.
MÉLANGES ET NOUVELLES.
Par HECTOR BERLIOZ.
I
PARIS
JULES LABITTE, LIBRAIRE-EDITEUR.
Nº 3. QUAI VOLTAIRE.
1844
a
SON ALTESSE ROYALE
MONSEIGNEUR
Le Duc de Montpensier.
HOMMAGE
DE LA RESPECTUEUSE RECONNAISSANCE
DE L'AUTEUR,
HECTOR BERLIOZ.
I
A M. AUGUSTE MOREL.
Bruxelles. Mayence, Francfort.
Oui, mon cher Morel, me voilà revenu de ce long voyage en Allemagne,
pendant lequel j'ai donné quinze concerts et fait près de cinquante
répétitions. Vous pensez qu'après de telles fatigues, je dois avoir
besoin d'inaction et de repos, et vous avez raison; mais vous auriez
peine à croire combien ce repos et cette inaction me paraissent
étranges! Souvent, le matin, à demi-réveillé, je m'habille
précipitamment, persuadé que je suis en retard et que l'_orchestre
m'attend_.... puis, après un instant de réflexion, revenant au sentiment
de la réalité: Quel orchestre, me dis-je? Je suis à Paris où l'usage est
toujours au contraire que l'orchestre se fasse attendre! D'ailleurs je
ne donne pas de concert, je n'ai pas de choeurs à instruire, pas de
symphonie à monter; je ne dois voir ce matin ni Meyerbeer, ni
Mendelssohn, ni Lipinski, ni Marchner, ni A. Bohrer, ni Schlosser, ni
Mangold, ni Krebbs, ni les frères Müller, ni aucun de ces excellents
artistes allemands qui m'ont fait un si gracieux accueil et m'ont donné
tant de preuves de déférence et de dévouement!.... On n'entend guère de
musique en France à cette heure, et vous tous, mes amis, que j'ai été
bien heureux de revoir, vous avez un air si triste, si découragé, quand
je vous questionne sur ce qui s'est fait à Paris en mon absence, que le
froid me saisit au coeur avec le désir de retourner en Allemagne où
l'enthousiasme existe encore. Et pourtant quelles ressources immenses
nous possédons dans ce vortex parisien, vers lequel tendent inquiètes
les ambitions de toute l'Europe! Que de beaux résultats on pourrait
obtenir de la réunion de tous les moyens dont disposent et le
Conservatoire, et le Gymnase musical, et nos trois théâtres lyriques, et
les églises, et les écoles de chant! Avec ces éléments dispersés et au
moyen d'un triage intelligent, on formerait sinon un choeur
irréprochable (les voix ne sont pas assez exercées), au moins un
orchestre sans pareil! Pour parvenir à faire entendre aux Parisiens un
si magnifique ensemble de huit à neuf cents musiciens, il ne manque que
deux choses: un local pour les placer, et un peu d'amour de l'art pour
les y rassembler. Nous n'avons pas une seule grande salle de concert! Le
théâtre de l'Opéra pourrait en tenir lieu, si le service des machines et
des décors, si les travaux quotidiens, rendus indispensables par les
exigences du répertoire, en occupant la scène presque chaque jour, ne
rendaient à peu près impossibles les dispositions nécessaires aux
préparatifs d'une telle solennité. Puis, trouverait-on les sympathies
collectives, l'unité de sentiment et d'action, le dévouement et la
patience, sans lesquels on ne produira jamais, en ce genre, rien de
grand ni de beau? Il faut l'espérer, mais on ne peut que l'espérer.
L'ordre exceptionnel établi dans les répétitions du Conservatoire, et
l'ardeur des membres de cette société célèbre, sont universellement
admirés. Or, on ne prise si fort que les choses rares... Presque partout
en Allemagne, au contraire, j'ai trouvé l'ordre et l'attention, joints à
un véritable respect pour le maître ou pour les maîtres. Il y en a
plusieurs, en effet: _l'auteur_ d'abord, qui dirige lui-même presque
toujours les répétitions et l'exécution de son ouvrage, sans que
l'amour-propre du chef d'orchestre en soit en rien blessé;--_le maître
de chapelle_, qui est généralement un habile compositeur et dirige les
opéras du grand répertoire, toutes les productions musicales importantes
dont les auteurs sont ou morts ou absents;--et _le maître de concert_
qui, dirigeant les petits opéras et les ballets, joue en outre la partie
de premier violon, quand il ne conduit pas, et transmet en ce cas les
ordres et les observations du maître de chapelle aux points extrêmes de
l'orchestre, surveille les détails matériels des études, a l'oeil à ce
que rien ne manque à la musique ni aux instruments, et indique
quelquefois les coups d'archet ou la manière de phraser les mélodies et
les traits, tâche interdite au maître de chapelle, car celui-ci _conduit
toujours au bâton_.
Sans doute il doit y avoir aussi en Allemagne, dans toutes ces
agglomérations de musiciens d'inégale valeur, bien des vanités obscures,
insoumises et mal contenues; mais je ne me souviens pas (à une seule
exception près) de les avoir vues lever la tête et prendre la parole;
peut-être est-ce parce que je n'entends pas l'allemand.
Pour les directeurs de choeurs, j'en ai trouvé très peu d'habiles; la
plupart sont de mauvais pianistes; j'en ai même rencontré un qui ne
jouait pas du piano du tout, et donnait les intonations en frappant sur
les touches avec deux doigts de la main droite seulement. Et puis on a
encore en Allemagne, comme chez nous, conservé l'habitude de réunir
toutes les voix du choeur dans le même local et sous un seul
directeur, au lieu d'avoir trois salles d'études et trois maîtres de
chant pour les répétitions préliminaires, et d'isoler ainsi les uns des
autres, pendant quelques jours, les soprani, les basses et les ténors;
procédé qui économise le temps et amène dans l'enseignement des diverses
parties chorales d'excellents résultats. En général, les choristes
allemands, les ténors surtout, ont des voix plus fraîches et d'un timbre
plus distingué que celles que nous entendons dans nos théâtres; mais il
ne faut pas trop se hâter de leur accorder la supériorité sur les
nôtres, et vous verrez bientôt, si vous voulez bien me suivre dans les
différentes villes que j'ai visitées, qu'à l'exception de ceux de
Berlin, de Francfort et de Dresde peut-être, tous les choeurs de
_théâtre_ sont mauvais ou d'une grande médiocrité. Les académies de
chant doivent, au contraire, être regardées comme une des gloires
musicales de l'Allemagne; nous tâcherons plus tard de trouver la raison
de cette différence.
Mon voyage a commencé sous de fâcheux auspices; les contre-temps, les
malencontres de toute espèce se succédaient d'une façon inquiétante, et
je vous assure, mon cher ami, qu'il a fallu presque de l'entêtement pour
le poursuivre et le mener à fin et à bien. J'étais parti de Paris me
croyant assuré de donner trois concerts dès le début: le premier devait
avoir lieu à Bruxelles, où j'étais engagé par la Société de la
Grande-Harmonie; les deux autres étaient déjà annoncés à Francfort par
le directeur du théâtre, qui paraissait y attacher beaucoup d'importance
et mettre le plus grand zèle à en préparer l'exécution. Et cependant, de
toutes ces belles promesses, de tout cet empressement, qu'est-il
résulté? Absolument rien! Voici comment: Madame Nathan-Treillet avait eu
la bonté de me promettre de venir exprès de Paris pour chanter au
concert de Bruxelles. Au moment de commencer les répétitions, et après
de pompeuses annonces de cette soirée musicale, nous apprenons que la
cantatrice venait de tomber assez gravement malade, et qu'il lui était
en conséquence impossible de quitter Paris. Madame Nathan-Treillet a
laissé à Bruxelles de tels souvenirs du temps où elle était prima dona
au théâtre, qu'on peut dire, sans exagération, qu'elle y est adorée;
elle y fait fureur, fanatisme; et toutes les symphonies du monde ne
valent pas pour les Belges une romance de Loïsa-Puget chantée par Madame
Treillet. A l'annonce de cette catastrophe, la Grande-Harmonie tout
entière est tombée en syncope, la tabagie attenant à la salle des
concerts est devenue déserte, toutes les pipes se sont éteintes comme si
l'air leur eût subitement manqué, les _Grands-Harmonistes_ se sont
dispersés en gémissant; j'avais beau leur dire pour les consoler: «Mais
le concert n'aura pas lieu, soyez tranquilles, vous n'aurez pas le
désagrément d'entendre ma musique, c'est une compensation suffisante,
je pense, à un malheur pareil!» Rien n'y faisait:
Leurs yeux fondaient en pleurs de bière,
_et nolebant consolari_, parce que Madame Treillet n'y était pas. Voilà
donc le concert à tous les diables; le chef d'orchestre de cette Société
si grandement harmonique, homme d'un véritable mérite, plein de
dévouement à l'art, en sa qualité d'artiste éminent, bien qu'il soit peu
disposé à se livrer au désespoir, lors même que les romances de Mlle
Puget viendraient à lui manquer, Snel enfin, qui m'avait invité à venir
à Bruxelles, honteux et confus,
Jurait, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Que faire alors? s'adresser à la Société rivale, la Philharmonie,
dirigée par Bender, le chef de l'admirable musique des Guides; composer
un brillant orchestre, en réunissant celui du théâtre aux élèves du
Conservatoire? La chose était facile, grâce aux bonnes dispositions de
MM. Henssens, Mertz, Wery, et même de M. Fétis, qui tous, dans une
occasion antérieure, s'étaient empressés d'exercer en ma faveur leur
influence sur leurs élèves et amis! Mais c'était tout recommencer sur
nouveaux frais, et le temps me manquait, me croyant attendu à Francfort
pour les deux concerts dont j'ai parlé. Il fallut donc partir, partir
plein d'inquiétude sur les suites que pouvait avoir l'affreux chagrin
des _dilettanti_ belges, et me reprochant d'en être la cause innocente
et humiliée. Heureusement ce remords-là est de ceux qui ne durent guère,
autant en emporte la vapeur, et je n'étais pas depuis une heure sur le
bateau du Rhin, admirant le fleuve et ses rives, que déjà je n'y pensais
plus. Le Rhin! ah! c'est beau! c'est très beau! Vous croyez peut-être,
mon cher Morel, que je vais saisir l'occasion de faire à son sujet de
poétiques amplifications? Dieu m'en garde! Je sais trop que mes
amplifications ne seraient que de prosaïques diminutions, et d'ailleurs
j'aime à croire pour votre honneur que vous avez lu et relu le beau
livre de Victor Hugo.
Arrivé à Mayence, je m'informai de la musique militaire autrichienne qui
s'y trouvait l'année précédente, et qui avait, au dire de Strauss (le
Strauss de Paris)[1] exécuté plusieurs de mes ouvertures avec une
verve, une puissance et un effet prodigieux. Le régiment était parti,
plus de musique d'harmonie (celle-là était vraiment une grande
harmonie!), plus de concert possible! (je m'étais figuré pouvoir faire
en passant cette farce aux habitants de Mayence.)--Il faut essayer
cependant! Je vais chez Schott, le patriarche des éditeurs du musique.
Ce digne homme a l'air, comme la Belle-au-bois-dormant, de dormir depuis
cent ans, et à toutes mes questions il répond lentement en entremêlant
ses paroles de silences prolongés: «Je ne crois pas... vous ne
pouvez.... donner un concert... ici... il n'y a pas... d'orchestre....
il n'y a pas de... public.... nous n'avons pas... d'argent!...»
Comme je n'ai pas énormément de... patience, je me dirige au plus vite
vers le chemin de fer, et je pars pour Francfort. Ne fallait-il pas
quelque chose encore pour compléter mon irritation!... Ce chemin de fer,
lui aussi, est tout endormi, il se hâte lentement, il ne marche pas, il
flâne, et, ce jour-là surtout, il faisait d'interminables _points
d'orgue_ à chaque station. Mais enfin tout _adagio_ a un terme, et
j'arrivai à Francfort _avant la nuit_. Voilà une ville charmante et bien
éveillée! un air d'activité et de richesse y règne partout; elle est en
outre bien bâtie, brillante et blanche comme une pièce de cent sous
toute neuve, et des boulevarts plantés d'arbustes et de fleurs dans le
style des jardins anglais, forment sa ceinture verdoyante et parfumée.
Bien que ce fût au mois de décembre, et que la verdure et les fleurs
eussent dès longtemps disparu, le soleil se jouait d'assez bonne humeur
entre les bras de la végétation attristée; et, soit par le contraste que
ces allées si pleines d'air et de lumières offraient avec les rues
obscures de Mayence, soit par l'espoir que j'avais de commencer enfin
mes concerts à Francfort, soit par toute autre cause qui se dérobe à
l'analyse, les mille nuances de la joie et du bonheur chantaient en
choeur au-dedans de moi, et j'ai fait là une promenade de deux heures
que je n'oublierai de ma vie. A demain les affaires sérieuses! me dis-je
en rentrant à l'hôtel.
Le jour suivant donc, je me rendis allègrement au théâtre, pensant le
trouver déjà tout préparé pour mes répétitions. En traversant la place
sur laquelle il est bâti, et apercevant quelques jeunes gens qui
portaient des instruments à vent, je les priai, puisqu'ils appartenaient
sans doute à l'orchestre, de remettre ma carte au maître de chapelle et
directeur Guhr. En lisant mon nom, ces honnêtes artistes passèrent
tout-à-coup de l'indifférence à un empressement respectueux qui me fit
grand bien. L'un d'eux, qui parlait français, prit la parole pour ses
confrères: «Nous sommes bien heureux de vous voir enfin; M. Guhr nous a
depuis longtemps annoncé votre arrivée, nous avons exécuté deux fois
l'ouverture du _Roi Lear_. Vous ne trouverez pas ici votre orchestre du
Conservatoire; mais peut-être cependant ne serez-vous pas mécontent!»
Guhr arrive. C'est un petit homme, à la figure assez malicieuse, aux
yeux vifs et perçants, son geste est rapide, sa parole brève et
incisive; on voit qu'il ne doit pas pécher par excès d'indulgence quand
il est à la tête de son orchestre; tout annonce en lui une intelligence
et une volonté musicales; c'est un chef. Il parle français, mais pas
assez vite au gré de son impatience, et il l'entremêle, à chaque phrase,
de gros jurements, _prononcés à l'allemande_, du plus plaisant effet.
Je les désignerai seulement par des initiales. En m'apercevant:
--Oh! S. N. T. T... c'est vous, mon cher! vous n'avez donc pas reçu ma
lettre?
--Quelle lettre?
--Je vous ai écrit à Bruxelles pour vous dire... S. N. T. T...
Attendez... je ne parle pas bien... un malheur... c'est un grand
malheur!... Ah! voilà notre régisseur qui me servira d'interprète. (Et
continuant à parler français):--Dites à M. Berlioz combien je suis
contrarié; que je lui avais écrit de ne pas encore venir; que les
petites Milanollo remplissent le théâtre tous les soirs; que nous
n'avons jamais vu une pareille fureur du public, S. N. T. T., et qu'il
faut garder pour un autre moment la grande musique et les grands
concerts.
--_Le régisseur_: M. Guhr me charge de vous dire, Monsieur, que...
--_Moi_: Ne vous donnez pas la peine de le répéter; j'ai très bien, j'ai
trop bien compris, puisqu'il n'a pas parlé allemand.
--_Guhr_: Ah! ah! ah! j'ai parlé français, S. N. T. T., sans le savoir!
--_Moi_: Vous le savez très-bien, et je sais aussi qu'il faut m'en
retourner, ou poursuivre témérairement ma route, au risque de trouver
ailleurs quelques autres enfants prodiges qui me feront encore échec et
mat.
--_Guhr_: Que faire, mon cher, les enfants font de l'argent, S. N. T.
T., les romances françaises font de l'argent, les vaudevilles français
attirent la foule; que voulez-vous? S. N. T. T., je suis directeur, je
ne puis pas refuser l'argent; mais restez au moins jusqu'à demain, je
vous ferai entendre _Fidelio_, par Pichek et Mademoiselle Capitaine, et,
S. N. T. T., vous me direz votre sentiment sur nos artistes.
--_Moi_: Je les crois excellents, surtout sous votre direction; mais,
mon cher Guhr, pourquoi tant jurer, croyez-vous que cela me console?
--Ah! ah! S. N. T. T., ça se dit _en famille_. (Il voulait dire
_familièrement_.)
Là-dessus le fou rire s'empare de moi, ma mauvaise humeur s'évanouit, et
lui prenant la main:
--Allons, puisque nous sommes _en famille_, venez boire quelque vin du
Rhin, je vous pardonne vos petites Milanollo, et je reste pour entendre
_Fidelio_ et Mademoiselle Capitaine, dont vous m'avez tout l'air de
vouloir être le lieutenant.
Nous convînmes que je partirais deux jours après pour Stuttgardt, où je
n'étais point attendu cependant, pour tenter la fortune auprès de
Lindpaintner et du roi de Wurtemberg. Il fallait ainsi donner aux
Francfortois le temps de reprendre leur sang-froid et d'oublier un peu
les délirantes émotions à eux causées par le violon des deux charmantes
soeurs, que j'avais le premier applaudies et louées à Paris, mais qui
alors, à Francfort, m'incommodaient étrangement.
Et le lendemain, j'entendis Fidelio. Cette représentation est une des
plus belles que j'aie vues en Allemagne; Guhr avait raison de me la
proposer pour compensation à mon désappointement; j'ai rarement éprouvé
une jouissance musicale plus complète.
Mlle Capitaine, dans le rôle de Fidelio (Eléonore), me parut posséder
les qualités musicales et dramatiques exigées par la belle création de
Beethoven. Le timbre de sa voix a un caractère spécial qui la rend
parfaitement propre à l'expression des sentiments profonds, contenus,
mais toujours prêts à faire explosion, comme ceux qui agitent le coeur
de l'héroïque épouse de Florestan. Elle chante simplement, très juste,
et son jeu ne manque jamais de naturel. Dans la fameuse scène du
pistolet, elle ne remue pas violemment la salle, comme faisait avec son
rire convulsif et nerveux, Mme Schroeder-Devrient, quand nous la vîmes
à Paris, jeune encore, il y a seize ou dix-sept ans; elle captive
l'attention, elle sait émouvoir par d'autres moyens. Mlle Capitaine
n'est point une cantatrice dans l'acception brillante du mot; mais de
toutes les femmes que j'ai entendues en Allemagne dans l'opéra de
genre, c'est à coup sûr celle que je préférerais; et je n'en avais
jamais ouï parler. Quelques autres m'ont été citées d'avance comme des
talents supérieurs, que j'ai trouvées parfaitement détestables.
Je ne me rappelle malheureusement pas le nom du ténor chargé du rôle de
Florestan. Il a certes de belles qualités, sans que sa voix ait rien de
bien remarquable. Il a dit l'air si difficile de la prison, non pas de
manière à me faire oublier Haitzinger qui s'y élevait à une hauteur
prodigieuse, mais assez bien pour mériter les applaudissements d'un
public moins froid que celui de Francfort. Quant à Pichek que j'ai pu
apprécier mieux quelques mois après dans le Faust de Spohr, il m'a
réellement fait connaître toute la valeur de ce rôle du gouverneur que
nous n'avons jamais pu comprendre à Paris; et je lui dois pour cela seul
une véritable reconnaissance. Pichek est un artiste; il a sans doute
fait des études sérieuses, mais la nature l'a beaucoup favorisé. Il
possède une magnifique voix de baryton, mordante, souple, juste et assez
étendue; sa figure est noble, sa taille élevée, il est jeune et plein de
feu! Quel malheur qu'il ne sache que l'allemand! Les choristes du
théâtre de Francfort m'ont semblé bons, leur exécution est soignée,
leurs voix sont fraîches, ils laissent rarement échapper des intonations
fausses, je les voudrais seulement un peu plus nombreux. Dans ces
choeurs d'une quarantaine de voix réside toujours une certaine âpreté
qu'on ne trouve pas dans les grandes masses. Ne les ayant pas vus à
l'étude d'un nouvel ouvrage, je ne puis dire si les choristes
francfortois sont lecteurs et musiciens; je dois reconnaître seulement
qu'ils ont rendu d'une façon très satisfaisante le premier choeur _des
prisonniers_ (en _ut_ majeur), morceau doux qu'il faut absolument
_chanter_, et mieux encore le grand final où dominent l'enthousiasme et
l'énergie. Quant à l'orchestre, en le considérant comme un simple
orchestre de théâtre, je le déclare excellent, admirable de tout point;
aucune nuance ne lui échappe, les timbres divers s'y fondent dans un
harmonieux ensemble tout-à-fait exempt de duretés, il ne chancelle
jamais, tout frappe d'aplomb: on dirait d'un seul instrument. L'extrême
habileté de Guhr à le conduire et sa sévérité aux répétitions sont pour
beaucoup, sans doute, dans ce précieux résultat. Voici comment il est
composé: 8 premiers violons,--8 seconds,--4 altos,--5 violoncelles,--4
contrebasses,--2 flûtes,--2 hautbois,--2 clarinettes,--2 bassons,--4
cors,--2 trompettes,--3 trombones,--1 timbalier. Cet ensemble de 47
musiciens se retrouve, à quelques très-petites différences près, dans
toutes les villes allemandes du second ordre. Il en est de même de sa
disposition, qui est celle-ci: Les violons, altos et violoncelles
réunis, occupent le côté droit de l'orchestre; les contrebasses sont
placées en ligne droite, dans le milieu, tout contre la rampe; les
flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, cors et trompettes, forment, au
côté gauche, le groupe rival des instruments à archet; les timbales et
les trombones sont relégués seuls à l'extrémité du côté droit. N'ayant
pas pu mettre cet orchestre à la rude épreuve des études symphoniques,
je ne puis rien dire de sa rapidité de conception, de ses aptitudes au
style accidenté, humoristique, de sa solidité rhythmique, etc., etc.,
mais Guhr m'a assuré qu'il était également bon au concert et au théâtre.
Je dois le croire, Guhr n'étant pas de ces pères disposés à trop admirer
leurs enfants. Les violons appartiennent à une excellente école; les
basses ont beaucoup de son; je ne connais pas la valeur des altos, leur
rôle étant assez obscur dans les opéras que j'ai vu représenter à
Francfort. Les instruments à vent sont exquis dans l'ensemble; je
reprocherai seulement aux cors le défaut, très commun en Allemagne, de
faire souvent _cuivrer_ le son en forçant surtout les notes hautes. Ce
mode d'émission dénature le timbre du cor; il peut dans certaines
occasions, il est vrai, être d'un excellent effet, mais il ne saurait,
je pense, être adopté méthodiquement dans l'école de l'instrument, et le
son un peu voilé, mais pur et noble de nos cors français, me paraît
infiniment préférable.
A la fin de cette excellente représentation d'un chef-d'oeuvre du
maître incomparable, dix ou douze auditeurs daignèrent, en s'en allant,
accorder quelques applaudissements... et ce fut tout. J'étais indigné
d'une telle froideur, et comme quelqu'un cherchait à me persuader que si
l'auditoire avait peu applaudi, il n'en admirait et n'en sentait pas
moins les beautés de l'oeuvre:
«Non, dit Guhr, ils ne comprennent rien, rien du tout, S. N. T. T., il a
raison, c'est un public de bourgeois.»
J'avais aperçu ce soir-là, dans une loge, mon ancien ami Ferdinand
Hiller, qui a longtemps habité Paris, où les connaisseurs citent encore
souvent sa haute capacité musicale. Nous eûmes bien vite renouvelé
connaissance et repris nos allures de camarades. Hiller s'occupe d'un
opéra pour le théâtre de Francfort; il écrivit, il y a deux ans, un
oratorio, _La chute de Jérusalem_, qu'on a exécuté plusieurs fois avec
beaucoup de succès. Il donne fréquemment des concerts, où l'on entend,
avec des fragments de cet ouvrage considérable, diverses compositions
instrumentales qu'il a produites dans ces derniers temps, et dont on dit
le plus grand bien. Malheureusement, quand je suis allé à Francfort, il
s'est toujours trouvé que les concerts d'Hiller avaient lieu le
lendemain du jour où j'étais obligé de partir, de sorte que je ne puis
citer à son sujet que l'opinion d'autrui, ce qui me met tout-à-fait à
l'abri du reproche de camaraderie. A son dernier concert il fit
entendre, en fait de nouveautés, une ouverture qui fut chaudement
accueillie, et plusieurs morceaux pour quatre voix d'hommes et un
_soprano_, dont l'effet, dit-on, est de la plus piquante originalité.
Il y a à Francfort une institution musicale qu'on a citée devant moi
plusieurs fois avec éloges: c'est l'Académie de chant de Sainte-Cécile.
Elle passe pour être aussi bien composée que nombreuse; cependant,
n'ayant point été admis à l'examiner, je dois me renfermer, à son sujet,
dans une réserve absolue.
Bien que le _bourgeois_ domine à Francfort dans la masse du public, il
me semble impossible, eu égard au grand nombre de personnes de la haute
classe qui s'occupent sérieusement de musique, qu'on ne puisse réunir un
auditoire intelligent et capable de goûter les grandes productions de
l'art. En tout cas, je n'ai pas eu l'occasion d'en faire l'expérience.
Il faut maintenant, mon cher Morel, que je rassemble mes souvenirs sur
Lindpaintner et la chapelle de Stuttgardt. J'y trouverai le sujet d'une
seconde lettre, mais celle-ci ne vous sera point adressée; ne dois-je
pas répondre aussi à ceux de nos amis qui se sont montrés comme vous
avides de connaître les détails de mon exploration germanique?
_Adieu._
* * *
_P. S._ Avez-vous publié quelque nouveau morceau de chant? On ne parle
partout que du succès de vos dernières mélodies. J'ai entendu hier le
rondeau syllabique _Page et Mari_, que vous avez composé sur les paroles
du fils d'Alexandre Dumas. Je vous déclare que c'est fin, coquet,
piquant et charmant. Vous n'écrivîtes jamais rien de si bien en ce
genre. Ce rondo aura une vogue insupportable; vous serez mis au pilori
des orgues de Barbarie et vous l'aurez bien mérité.
II
A M. GIRARD, CHEF D'ORCHESTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.
Stuttgardt, Hechingen.
La première chose que j'avais à faire avant de quitter Francfort pour
m'aventurer dans le royaume de Wurtemberg, c'était de bien m'informer
des moyens d'exécution que je devais trouver à Stuttgardt, de composer
un programme de concert en conséquence, et de n'emporter que la musique
strictement nécessaire pour l'exécuter. Il faut que vous sachiez, mon
cher Girard, que l'une des grandes difficultés de mon voyage en
Allemagne, et celle qu'on pouvait le moins aisément prévoir, était dans
les dépenses énormes du transport de ma musique. Vous le comprendrez
sans peine en apprenant que cette masse de parties séparées d'orchestre
et de choeurs, manuscrites, lithographiées ou gravées, pesait plus de
cinq cents livres, et que j'étais obligé de m'en faire suivre à grands
frais presque partout, en la plaçant dans les fourgons de la poste.
Cette fois seulement, incertain si après ma visite à Stuttgardt j'irais
à Munich, ou si je reviendrais à Francfort pour me diriger ensuite vers
le Nord, je n'emportai que deux symphonies, une ouverture et quelques
morceaux de chant, laissant tout le reste à ce malheureux Guhr, qui
devait, à ce qu'il paraît, être embarrassé d'une manière ou d'une autre
par ma musique.
La route de Francfort à Stuttgardt n'offre rien d'intéressant, et en la
parcourant je n'ai point eu d'_impressions_ que je puisse vous raconter:
pas le moindre site romantique à décrire, pas de forêt sombre, pas de
couvent, pas de chapelle isolée, point de torrents, pas de grand bruit
nocturne, pas même celui des moulins à foulons de Don Quichotte; ni
chasseurs, ni laitières, ni jeune fille éplorée, ni génisse égarée, ni
enfant perdu, ni mère éperdue, ni pasteur, ni voleur, ni mendiant, ni
brigand; enfin, rien que le clair de lune, le bruit des chevaux et les
ronflements du conducteur endormi. Par ci par là quelques laids paysans
couverts d'un large chapeau à trois cornes, et vêtus d'une immense
redingote de toile jadis blanche, dont les pans, démesurément longs,
s'embarrassent entre leurs jambes boueuses, costume qui leur donné
l'aspect de curés de village en grand négligé. Voilà tout! La première
personne que j'avais à voir en arrivant à Stuttgardt, la seule même que
de lointaines relations, nouées par l'intermédiaire d'un ami commun,
pouvaient me faire supposer bien disposée pour moi, était le docteur
Schilling, auteur d'un grand nombre d'ouvrages théoriques et critiques
sur l'art musical. Ce titre de _docteur_, que presque tout le monde
porte en Allemagne, m'avait fait assez mal augurer de lui. Je me
figurais quelque vieux pédant, avec des lunettes, une perruque rousse,
une vaste tabatière, toujours à cheval sur la fugue et le contrepoint,
ne parlant que de Bach et de Marpurgh, poli extérieurement peut-être,
mais au fond plein de haine pour la musique moderne en général, et
d'horreur pour la mienne en particulier; enfin quelque fesse-mathieu
musical. Voyez comme on se trompe: M. Schilling n'est pas vieux, il ne
porte pas de lunettes, il a de fort beaux cheveux noirs, il est plein de
vivacité, parle vite et fort, comme à coups de pistolet; il fume et ne
prise pas; il m'a très-bien reçu, m'a indiqué dès l'abord tout ce que
j'avais à faire pour parvenir à donner un concert, ne m'a jamais dit un
mot de fugue ni de canon, n'a manifesté de mépris ni pour _les
Huguenots_ ni pour _Guillaume Tell_, et n'a point montré d'aversion pour
ma musique avant de l'avoir entendue.
D'ailleurs la conversation n'était rien moins que facile entre nous
quand il n'y avait pas d'interprète, M. Schilling parlant le français à
peu près comme je parle l'allemand. Impatienté de ne pouvoir se faire
comprendre:
--Parlez-vous anglais, me dit-il un jour?
--J'en sais quelques mots; et vous?
--Moi... non! Mais l'italien, savez-vous l'italien?
--_Si, un poco. Come si chiama il direttore del teatro?_
--Ah! diable! pas parler italien non plus!...
Je crois, Dieu me pardonne, que si j'eusse déclaré ne comprendre ni
l'anglais ni l'italien, le bouillant docteur avait envie de jouer avec
moi dans ces deux langues la scène du _Médecin malgré lui_: _Arcithuram,
catalamus, nominativo, singulariter; est ne oratio latinas?_
Nous en vînmes à essayer du latin, et à nous entendre tant bien que mal,
non sans quelques _arcithuram_, _catalamus_. Mais on conçoit que
l'entretien devait être un peu pénible et ne roulait pas précisément sur
les _Idées_ de Herder, ni sur la _Critique de la raison pure_ de Kant.
Enfin, M. Schilling sut me dire que je pouvais donner mon concert au
théâtre ou dans une salle destinée aux solennités musicales de cette
nature, et qu'on nomme salle de la Redoute. Dans le premier cas, outre
l'avantage, énorme dans une ville comme Stuttgardt, de la présence du
Roi et de la cour, qu'il me croyait assuré d'obtenir, j'aurais encore
une exécution gratuite, sans avoir à m'occuper des billets, ni des
annonces, ni d'aucun des autres détails matériels de la soirée. Dans le
second, j'aurais à payer l'orchestre, à m'occuper de tout, et le Roi ne
viendrait pas; il n'allait jamais dans la salle de concert. Je suivis
donc le conseil du docteur, et m'empressai d'aller présenter ma requête
à M. le baron de Topenhaïm, grand-maréchal de la cour et intendant du
théâtre. Il me reçut avec une urbanité charmante, m'assurant qu'il
parlerait le soir même au Roi de ma demande, et qu'il croyait qu'elle me
serait accordée.
«Je vous ferai observer cependant, ajouta-t-il, que la salle de la
Redoute est la seule bonne et bien disposée pour les concerts, et que le
théâtre, au contraire, est d'une si mauvaise sonorité, qu'on a depuis
longtemps renoncé à y faire entendre aucune composition instrumentale de
quelque importance!»
Je ne savais trop que répondre ni à quoi m'arrêter. Allons voir
Lindpaintner, me dis-je; celui-là est et doit être l'arbitre souverain.
Je ne saurais vous dire, mon cher Girard, quel bien me fit ma première
entrevue avec cet excellent artiste. Au bout de cinq minutes, il nous
sembla être liés ensemble depuis dix ans. Lindpaintner m'eut bientôt
éclairé sur ma position.
«D'abord, me dit-il, il faut vous détromper sur l'importance musicale
de notre ville; c'est une résidence royale, il est vrai, mais il n'y a
ni argent, ni public. (Aye! aye! Je pensai à Mayence et au père Schott.)
Pourtant, puisque vous voilà, il ne sera pas dit que nous vous aurons
laissé partir sans exécuter quelques-unes de vos compositions, que nous
sommes si curieux de connaître. Voilà ce qu'il y a à faire: Le théâtre
ne vaut rien, absolument rien pour la musique. La question de la
présence du Roi n'est d'aucune valeur; Sa Majesté n'allant jamais au
concert, ne paraîtra pas au vôtre en quelque lieu que vous le donniez.
Ainsi donc prenez la salle de la Redoute, dont la sonorité est
excellente et où rien ne manque pour l'effet de l'orchestre. Quant aux
musiciens vous aurez seulement à verser une petite somme de 80 fr. pour
leur caisse des pensions, et tous, sans exception, se feront un devoir
et un honneur, non-seulement d'exécuter, mais de répéter _plusieurs
fois_ vos oeuvres, sous votre direction. Venez ce soir entendre le
_Freyschütz_; dans un entr'acte je vous présenterai à la chapelle, et
vous verrez si j'ai tort de vous répondre de sa bonne volonté.»
Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Lindpaintner me présenta aux
artistes, et après qu'il eut traduit une petite allocution que je crus
devoir leur adresser, mes doutes et mes inquiétudes disparurent:
j'avais un orchestre.
J'avais un orchestre composé à peu près comme celui de Francfort, et
jeune, et plein de vigueur et de feu. Je le vis bien à la manière dont
toute la partie instrumentale du chef-d'oeuvre de Weber fut exécutée.
Les choeurs me parurent assez ordinaires, peu nombreux et peu
attentifs à rendre les nuances principales, si bien connues cependant,
de cette admirable partition. Ils chantaient toujours _mezzo-forte_, et
paraissaient assez ennuyés de la tâche qu'ils remplissaient. Pour les
acteurs ils étaient presque tous d'une honnête médiocrité. Je ne me
rappelle le nom d'aucun d'eux. La prima dona (Agathe) a une voix assez
sonore, mais dure et peu flexible; la seconde femme (Annette) vocalise
plus aisément, mais chante souvent faux; le baryton (Gaspard) est, je
crois, ce que le théâtre de Stuttgardt possède de mieux. J'ai entendu
ensuite cette troupe chantante dans la _Muette de Portici_ sans changer
d'opinion à son égard. Lindpaintner, en conduisant l'exécution de ces
deux opéras, m'a étonné par la rapidité qu'il donnait au mouvement de
certains morceaux. J'ai vu plus tard que beaucoup de maîtres de chapelle
allemands ont, à cet égard, la même manière de sentir; tels sont, entre
autres, Mendelssohn, Krebs et Guhr. Pour les mouvements du _Freyschütz_,
je ne puis rien dire: ils en ont, sans doute, beaucoup mieux que moi les
véritables traditions; mais quant à _la Muette_, à _la Vestale_, à
_Moïse_ et aux _Huguenots_, qui ont été montés sous les yeux des auteurs
à Paris, et dont les mouvements se sont conservés tels qu'ils furent
donnés aux premières représentations, j'affirme que la précipitation
avec laquelle j'en ai entendu exécuter certaines parties à Stuttgardt, à
Leipzig, à Hambourg et à Francfort, est une infidélité d'exécution;
infidélité involontaire, sans doute, mais véritablement contraire à
l'intention des compositeurs et nuisible à l'effet. On croit pourtant en
France que les Allemands ralentissent tous nos mouvements.
L'orchestre de Stuttgardt, possède: 16 violons, 4 altos, 4 violoncelles,
4 contrebasses, et les instruments à vent et à percussion nécessaires à
l'exécution de la plupart des opéras modernes. Mais il a de plus une
excellente harpe (M. Krüger), et c'est, pour l'Allemagne, une véritable
rareté. L'étude de ce bel instrument y est négligée d'une façon ridicule
et même barbare, sans qu'on en puisse découvrir la raison. Je penche
même à croire qu'il en fut toujours ainsi, en considérant qu'aucun des
grands maîtres de l'école allemande n'en a fait usage. On ne trouve
point de harpe dans les oeuvres de Mozart; il n'y en a ni dans _Don
Juan_, ni dans _Figaro_, ni dans _la Flûte enchantée_, ni dans _le
Sérail_, ni dans _Idoménée_, ni dans _Cosi fan Tutte_, ni dans ses
messes, ni dans ses symphonies. Weber s'en est également abstenu
partout; Haydn et Beethoven sont dans le même cas; Gluck seul a écrit
dans _Orphée_ une partie de harpe très-facile, pour _une main_, et
encore cet opéra fut-il composé et représenté en Italie. Il y a
là-dedans quelque chose qui m'étonne et m'irrite en même temps!... C'est
une honte pour les orchestres allemands, qui tous devraient avoir au
moins deux harpes, maintenant surtout qu'ils exécutent les opéras venus
de France et d'Italie, où elles sont si souvent employées.
Les violons de Stuttgardt sont excellents; on voit qu'ils sont pour la
plupart élève du _concert-meister_ Molique, dont nous avons, il y a
quelques années, admiré au Conservatoire de Paris le jeu vigoureux, le
style large et sévère, bien que peu nuancé, et les savantes
compositions. Molique, au théâtre et aux concerts, occupant le premier
pupitre des violons, n'a donc à diriger en grande partie que ses élèves,
qui professent pour lui un respect et une admiration parfaitement
motivés. De là une précieuse exactitude dans l'exécution, exactitude due
à l'unité de sentiment et de méthode, autant qu'à l'attention des
violonistes.
Je dois signaler parmi eux, le second maître de concert Habenhaïm,
artiste distingué sous tous les rapports, et dont j'ai entendu une
cantate d'un style mélodique expressif, d'une harmonie pure, et
très-bien instrumentée.
Les autres instruments à archet ont une valeur si non égale à celle des
violons, au moins suffisante pour qu'on doive les compter pour bons.
J'en dirai autant des instruments à vent: la première clarinette et le
premier hautbois sont excellents. L'artiste qui joue la partie de
première flûte (M. Krüger père) se sert malheureusement d'un ancien
instrument qui laisse beaucoup à désirer pour la pureté du son en
général, et pour la facilité d'émission des notes aiguës. M. Krüger
devrait aussi se tenir en garde contre le penchant qui l'entraîne
parfois à faire des _trilles_ et des _grupetti_ là où l'auteur s'est
bien gardé d'en écrire.
Le premier basson, M. Neukirchner, est un virtuose de première force qui
s'attache peut-être trop à faire parade de grandes difficultés; il joue
en outre sur un basson tellement mauvais que des intonations douteuses
viennent à chaque instant blesser l'oreille et empêcher l'effet des
phrases même les mieux rendues par l'exécutant. On distingue parmi les
cors, M. Schuncke; il fait aussi comme ses confrères de Francfort, un
peu trop _cuivrer_ le son des notes élevées. Les cors à cylindres (ou
chromatiques) sont exclusivement employés à Stuttgardt. L'habile facteur
Ad. Sax, actuellement établi à Paris, a démontré surabondamment la
supériorité de ce système sur celui des pistons, à peu près abandonné à
cette heure dans toute l'Allemagne, pendant que celui des cylindres
pour les cors, trompettes, bombardons, bass-tuba, y devient d'un usage
général. Les Allemands appellent instruments à _soupape_ (_Ventil-horn_,
_Ventil-trompeten_) ceux auxquels ce mécanisme est appliqué. J'ai été
surpris de ne pas le voir adopté pour les trompettes dans la musique
militaire, assez bonne d'ailleurs, de Stuttgardt; on en est encore là
aux trompettes à deux pistons, instruments fort imparfaits et bien loin,
pour la sonorité et la qualité du timbre, des trompettes à cylindres
dont on se sert à présent partout ailleurs. Je ne parle pas de Paris;
nous y viendrons dans quelque dix ans.
Les trombones sont d'une belle force; le premier (M. Schrade), qui fit,
il y a quatre ans, partie de l'orchestre du concert Vivienne, à Paris,
est un véritable talent. Il possède à fond son instrument, se joue des
plus grandes difficultés, tire du trombone-ténor un son magnifique; je
pourrais même dire _des sons_, puisqu'il sait, au moyen d'un procédé non
encore expliqué, produire trois et quatre notes à la fois, comme ce
jeune corniste dont toute la presse musicale s'est récemment occupée à
Paris. Schrade, dans un point d'orgue d'une fantaisie qu'il a exécutée
en public à Stuttgardt, a fait entendre simultanément, et à la surprise
générale, les quatre notes de l'accord de septième dominante du ton de
_si b_, ainsi disposées:
{_mi b_ ||
{_la_ ||
{_ut_ ||
{_fa_ ||
C'est aux acousticiens qu'il appartient de donner la raison de ce
nouveau phénomène de la résonnance des tubes sonores; à nous autres
musiciens de le bien étudier et d'en tirer parti si l'occasion s'en
présente.
Un autre mérite de l'orchestre de Stuttgardt, mérite que j'ai rarement
rencontré ailleurs au même degré, c'est qu'il n'est composé que de
lecteurs intrépides, que rien ne trouble, que rien ne déconcerte, qui
lisent à la fois la note et la nuance, qui à la première vue ne laissent
échapper ni un _P_ ni un _F_, ni un _mezzo forte_, ni un _smorzando_,
sans l'indiquer. Ils sont en outre rompus à tous les caprices du rhythme
et de la mesure, ne se cramponnent pas toujours aux temps forts, et
savent, sans hésiter, accentuer les temps faibles et passer d'une
syncope à une autre sans embarras et sans avoir l'air d'exécuter un
pénible tour de force. En un mot, leur éducation musicale est complète
sous tous les rapports. J'ai pu reconnaître en eux ces précieuses
qualités dès la première répétition de mon concert. J'avais choisi pour
celui-là la _Symphonie fantastique_ et l'ouverture des _Francs-Juges_.
Vous savez combien ces deux ouvrages contiennent de difficultés
rhythmiques, de phrases syncopées, de syncopes croisées, de groupes de
quatre notes superposés à des groupes de trois, etc., etc.; toutes
choses qu'aujourd'hui, au Conservatoire, nous jetons vigoureusement à la
tête du public, mais qu'il nous a fallu travailler pourtant, et beaucoup
et longtemps. J'avais donc lieu de craindre une foule d'erreurs à
différents passages de l'ouverture et du final de la _Symphonie_; je
n'ai pas eu à en relever _une seule_, tout a été _vu_ et _lu_ et
_vaincu_ du premier coup. Mon étonnement était extrême. Le vôtre ne sera
pas moindre, si je vous dis que nous avons monté cette damnée
_Symphonie_ et le reste du programme en deux répétitions. L'effet eût
même été très-satisfaisant, si les maladies vraies ou simulées ne
m'eussent enlevé _la moitié_ des violons le jour du concert. Me
voyez-vous, avec quatre premiers violons et quatre seconds, pour lutter
avec tous ces instruments à vent et à percussion? Car l'épidémie avait
épargné le reste de l'orchestre, et il ne manquait rien, rien que la
_moitié_ des violons!... Oh! en pareil cas, je ferais comme Max dans le
_Freyschütz_, et pour obtenir des violons, je signerais un pacte avec
tous les diables de l'enfer. C'était d'autant plus navrant et irritant,
que, malgré les prédictions de Lindpaintner, le Roi et la cour étaient
venus. Nonobstant cette défection de quelques pupitres, l'exécution fut,
sinon puissante (c'était chose impossible), au moins intelligente,
exacte et chaleureuse. Les morceaux de la _Symphonie fantastique_ qui
produisirent le plus d'effet furent l'adagio (_la Scène aux Champs_),
et le final (_le Sabbat_). L'ouverture fut chaudement accueillie; quant
à la _Marche des Pèlerins_ d'_Harold_, qui figurait aussi dans le
programme, elle passa presque inaperçue. Il en a été de même encore dans
une autre occasion, où j'avais eu l'imprudence de la faire entendre
_isolément_, tandis que partout où j'ai donné _Harold_ en entier, ou au
moins les trois premières parties de cette symphonie, la marche a été
accueillie comme elle l'est à Paris, et souvent redemandée. Nouvelle
preuve de la nécessité de ne pas morceler certaines compositions, et de
ne les produire que dans leur jour et sous le point de vue qui leur est
propre.
Faut-il vous dire maintenant qu'après le concert je reçus toutes sortes
de félicitations de la part du Roi, de M. le comte Neiperg, et du prince
Jérôme Bonaparte? Pourquoi pas? On sait que les princes sont en général
d'une bienveillance extrême pour les artistes étrangers, et je ne
manquerais réellement de modestie que si j'allais vous répéter ce que
m'ont dit quelques-uns des musiciens le soir même et les jours suivants.
D'ailleurs, pourquoi ne pas manquer de modestie? Pour ne pas faire
grogner quelques mauvais dogues à la chaîne, qui voudraient mordre
quiconque passe en liberté devant leur chenil? Cela vaut bien la peine
d'aller employer de vieilles formules et jouer une comédie dont personne
n'est dupe! La vraie modestie consisterait, non-seulement à ne pas
parler de soi, mais à ne pas en faire parler; en un mot, à ne pas
attirer sur soi l'attention publique, à ne rien dire, à ne rien écrire,
à ne rien faire, à se cacher, à ne pas vivre. N'est-ce pas là une
absurdité?.... Et puis j'ai pris le parti de tout avouer, heur et
malheur; j'ai commencé déjà dans ma précédente lettre, et je suis prêt à
continuer dans celle-ci. Ainsi je crains fort que Lindpaintner, qui est
un maître, et dont j'ambitionnais beaucoup le suffrage, approuvant dans
tout cela _l'ouverture_ seulement, n'ait profondément abominé la
symphonie; je parierais que Molique n'a rien approuvé. Quant au docteur
Schilling, je _suis sûr_ qu'il a tout trouvé exécrable, et qu'il a été
bien honteux d'avoir fait les premières démarches pour produire à
Stuttgardt un brigand de mon espèce, véhémentement soupçonné d'avoir
violé la musique, et qui, s'il parvient à lui inspirer sa passion de
l'air libre et du vagabondage, fera de la chaste muse une sorte de
bohémienne, moins Esméralda qu'Héléna Mac Grégor, virago armée, dont les
cheveux flottent au vent, dont la sombre tunique étincelle de brillants
colifichets, qui bondit pieds nus sur les roches sauvages, qui rêve au
bruit des vents et de la foudre, et dont le noir regard épouvante les
femmes et trouble les hommes sans leur inspirer l'amour.
Aussi Schilling, en sa qualité de conseiller du prince de
Hoënzollern-Hechingen, n'a pas manqué d'écrire à Son Altesse et de lui
proposer, pour la divertir, le _curieux-sauvage_, plus convenable dans
la Forêt-Noire que dans une ville civilisée. Et le sauvage, curieux de
tout connaître, au reçu d'une invitation rédigée en termes aussi
obligeants que choisis par M. le baron de Billing, conseiller intime du
prince, s'est acheminé, à travers la neige et les grands bois de sapins,
vers la petite ville d'Hechingen, sans trop s'inquiéter de ce qu'il
pourrait y faire. Cette excursion dans la Forêt-Noire m'a laissé un
confus mélange de souvenirs joyeux, tristes, doux et pénibles, que je ne
saurais évoquer sans un serrement de coeur presque inexplicable. Le
froid, le double deuil noir et blanc étendu sur les montagnes, le vent
qui mugissait sous ces pins frissonnants, le travail secret du
ronge-coeur si actif dans la solitude, un triste épisode d'un
douloureux roman lu pendant le voyage.... Puis l'arrivée à Hechingen,
les gais visages, l'amabilité du prince, les fêtes du premier jour de
l'an, le bal, le concert, les rires fous, les projets de se revoir à
Paris, et.... les adieux.... et le départ.... Oh! je souffre!.... Quel
diable m'a poussé à vous faire ce récit, qui ne présente pourtant, comme
vous l'allez voir, aucun incident émouvant ni romanesque.... Mais je
suis ainsi fait, que je souffre parfois,--sans motif apparent,--comme,
pendant certains états électriques de l'atmosphère, les feuilles des
arbres remuent sans qu'il fasse de vent.--......--......--Heureusement,
mon cher Girard, vous me connaissez de longue date, et vous ne trouverez
pas trop ridicule cette _exposition_ sans _péripétie_, cette
_introduction_ sans _allegro_, ce _sujet_ sans _fugue_!--Ah! ma foi! un
sujet sans fugue, avouez-le, c'est une rare bonne fortune? Et nous avons
lu tous les deux plus de mille fugues qui n'ont pas de sujets, sans
compter celles qui n'ont que de mauvais sujets. Allons! voilà ma
mélancolie qui s'envole, grâce à l'intervention de la fugue (vieille
radoteuse qui si souvent a fait venir l'ennui), j'essuie la larme qui
pendait à mon oeil gauche, et..... je vous raconte Hechingen.