Galli, sûr partout ailleurs de sa magnifique voix, se piqua, et ne

voulut pas changer ces notes à la représentation; rien n'était cependant

plus simple. Cette obstination lui a fait manquer cette entrée à Rome, à

Naples, à Paris; et le goût sévère et un peu froid de cette capitale

s'accommodant mieux de l'absence de toute faute[24] que de la présence

de beautés sublimes obscurcies par quelques imperfections, le succès de

Galli n'a jamais été d'enthousiasme comme il aurait dû l'être.

Galli s'est raidi contre les _chut_ du public, il n'a pas voulu changer

dix notes; et la timidité faisant effet sur son organe, en dépit de ses

efforts, ce début d'un si beau rôle a toujours été gâté par trois ou

quatre sons hasardés. A Naples, ce récitatif était le triomphe de

Nozzari, qui le détaillait d'une manière inimitable.

Galli est à la hauteur de la plus belle tragédie dès la fin de ce

morceau:

Amico mio,

Ei disse, e dir non più poteva: Addio!

Il est absurde que Galli, qui fuit son régiment où il a été condamné à

mort, paraisse avec son habit de soldat à peine caché sous un grand

manteau; c'est un moyen certain de se faire arrêter comme déserteur par

le premier maire de village. Ceci est une question de _mise en scène_,

art qui tient à la peinture. Si Galli paraissait couvert de haillons,

comme dit le libretto,

Il prode Ernesto

Di questi cenci mi coperse,

peut-être le rôle prendrait-il une teinte ignoble; il faut parler aux

yeux à l'Opéra. Dans la nature, Galli, condamné à mort et retrouvant sa

fille, lui eût adressé deux ou trois mille paroles; la musique en

choisit une centaine, et leur fait exprimer le sentiment qui paraîtrait

dans les trois mille. On sent bien qu'elle doit écarter d'abord toutes

les paroles qui expriment des détails; donc il faut parler aux yeux.

Le duetto qui suit le récitatif chanté par Galli,

Come frenar il pianto?

est un chef-d'oeuvre dans le style magnifique[25]. Le petit morceau

d'orchestre qui vient après:

È certo il mio periglio;

Solo un eterno esiglio,

O Dio! mi può salvar[26].

produit un tremblement physique. Il y a un petit trait bien touchant

après

Più barbaro dolor.

Vers la fin de la reprise du duetto,

Tremendo destino

est terrible. Il y a un peu de _beau idéal_, faisant repos par

distraction du malheur, dans la ritournelle de la fin.

La cavatine du podestat,

Il mio piano è preparato,

est un morceau brillant pour une belle voix de basse. Ambrosi le chanta

à Milan avec une énergie et une force qui avaient le défaut de tenir les

yeux du spectateur fixés désagréablement sur le caractère atroce du

podestat. Pellegrini, à Paris, sert beaucoup mieux les intérêts de la

pièce, en déployant dans cette cavatine une grâce infinie et toute la

légèreté de sa charmante voix. Ce morceau est d'ailleurs beaucoup trop

long.

La lecture du signalement du déserteur, confiée à Ninetta par le

podestat, qui a perdu ses lunettes, est une scène qui a tout l'intérêt

pressant et cruel du drame; c'est du malheur nullement adouci par le

_beau idéal_: voilà ce qu'on aime en Allemagne. Ce moment est vif, mais

il tue la gaieté pour toujours.

Le terzetto qui suit:

Respiro--partite,

est sublime; c'est dès le début que se trouve l'admirable prière:

Oh! nume benefico!

Winter venait de donner à Milan, un _Mahomet_ (c'est la tragédie de

Voltaire) où se trouvait une prière magnifique formée par les voix

réunies de _Zopire_, au fond du temple, qui prie, et de ses deux

enfants, sur le devant de la scène, qui viennent lui donner la mort.

Rossini ne manqua pas de demander une prière à l'auteur du libretto, et

l'écrivit _con impegno_.

Le podestat ayant vu partir le soldat et se croyant seul, dit à Ninette:

Siamo soli. Amor seconda

Le mie fiamme, i voti mici.

Ah! se barbara non sei,

Fammi a parte nel tuo cor[27].

Voilà du superbe style tragique, en musique s'entend. Ce terzetto est

au-dessus de tous les éloges: il établit à jamais la supériorité de

Rossini sur tous les compositeurs ses contemporains.

La rentrée de Fernand a tout le feu possible:

Freme il nembo...

Uom maturo e magistrato,

Vi dovreste vergognar.

Il y a toujours beaucoup plus de force et d'énergie que d'élégance et de

sensibilité noble, et l'orchestre est bien bruyant:

No so quel che farei,

Smanio, deliro e fremo,

est un volcan. Ici, la rapidité naturelle du style de Rossini semble

encore augmenter son feu incroyable: ce terzetto est une des plus belles

choses que ce _maestro_ ait jamais écrites dans sa seconde manière (le

style fort). Les groupes en sont disposés avec un art infini; il y a une

qualité bien rare dans les plus beaux morceaux connus, c'est une

_progression_ étonnante. On se sent, en quelque sorte, plus avancé à la

fin du terzetto qu'au commencement.

C'est après cette scène qu'on voit la pie voler à travers le théâtre;

elle enlève la cuiller fatale. Le moment est bien choisi; le spectateur

est trop ému pour prendre ce vol du côté plaisant, et, comme on ne s'y

attend pas, personne n'a le temps d'examiner comment il s'opère. Après

le grand morceau tragique, dont nous venons de donner une analyse si

imparfaite, la musique reprend toute la légèreté, toute la gaieté

possible, et même une élégance qu'elle n'a pas eue jusqu'ici; et tout

cela pour le procès-verbal de l'interrogatoire de la pauvre Ninetta:

In casa di messere...

Ce morceau est délicieux; il me semble qu'aucun _maestro_ vivant ne

pourrait en faire un semblable. La cantilène la plus charmante que l'art

puisse produire est justement appliquée à la parole la plus infâme de

l'interrogatoire. Quand le jeune militaire fait observer, avec beaucoup

de raison, que l'objet qu'on cherche a été

Rapito! no, smarrito

(Volé! non, égaré),

le podestat répond avec une grâce parfaite:

Vuol dir lo stesso.

(Qu'importe? ces mots n'ont-ils pas le même sens?)

Il est vrai que cette admirable légèreté, que ce badinage aimable et

tout à fait monarchique, s'est rencontré plusieurs fois, en ces derniers

temps, chez des juges, gens du monde, qui envoyaient à la mort les

ennemis du pouvoir en se jouant, ou plutôt sans interrompre les jeux

d'une vie aimable et insouciante. La musique de Rossini serait

parfaitement à sa place dans une comédie intitulée _Charles II_[28] ou

_Henri III_, et où le poëte aurait emprunté, pour représenter les

moments prospères du règne de ces princes, le génie qui inspira _Pinto_

à M. Lemercier. J'ai eu besoin de m'arrêter un instant pour faire sentir

à un lecteur né dans des pays où la justice est digne de tous nos

respects, comme chacun sait, que Rossini, né en Romagne et accoutumé aux

juges nommés par des prêtres, a été peintre fidèle dans tout le rôle du

podestat de la _Gazza ladra_. En plaçant tant de gaieté, d'insouciance

et de légèreté dans l'interrogatoire de Ninetta, il a eu égard au

caractère principal, qui est le juge, vieux scélérat goguenard et

libertin, et au dénoûment de son opéra, qu'il savait bien devoir être

_di lieto fine_ comme ceux de Métastase. J'ai entendu Rossini repousser

très gaiement les critiques qu'on faisait de son podestat, à Milan, lieu

où Napoléon avait fait apparaître quelque décence dans la justice (1797

à 1814). «Le jeune militaire, quoique Français, est un nigaud, disait

Rossini; à sa place, moi qui n'ai pas fait de campagnes ni enlevé de

drapeau, je me serais écrié, voyant ma maîtresse accusée: C'est moi qui

ai pris la fatale cuiller! Dans le libretto qu'on m'a donné, Ninetta,

confondue par des apparences accablantes, ne sait que répondre;

Giannetto est un sot: le personnage principal de mon _finale_ est donc

le juge, lequel est un coquin nullement triste, et qui, d'ailleurs, n'a

aucune idée de perdre Ninetta; il ne songe, pendant tout le temps de

l'interrogatoire, qu'à lui vendre sa grâce, et au prix qu'il en

obtiendra[29].» Rossini n'ajoutait pas, car il est fort prudent et se

souvient de la mort de Cimarosa: Allez voir dans mon pays, à Ferrare, à

Rimini, les jugements que l'on y rend tous les jours. Avisez-vous

d'avoir un procès et d'être accusé d'avoir mangé un poulet le vendredi,

un an ou deux auparavant. Les Prêtres envoient dans les jardins des

palazzi voir si l'on jette des os de poulet le vendredi. La femme de

chambre de la maison n'a pas l'absolution à Pâques si elle ne dénonce

les os des poulets mangés en cachette: or, une femme de chambre, à Imola

ou à Pesaro, qui ne fait pas ses pâques est une fille perdue. Qu'on se

figure, dans une ville de vingt mille âmes comme Ferrare, un préfet,

sept à huit sous-préfets, une douzaine de commissaires de police,

n'ayant autre chose à faire au monde que de savoir si monsieur un tel

mange un poulet le vendredi! Le légat, ses secrétaires et ses agents

secrets, dont j'ai ci-dessus traduit les titres en dénominations

françaises, sont prêtres. Ils ont l'administration; mais ils sont contre

carrés en tout et haïs à la mort par l'autorité ecclésiastique,

l'archevêque, ses grands-vicaires, les chanoines, etc., ennemis jurés

des autorités administratives, et les dénonçant sans cesse à Rome comme

inclinant au relâchement. Ces dénonciations peuvent empêcher le légat de

devenir cardinal à la première promotion. Or, tous ces grands intérêts,

toutes ces rivalités, tous les conseils de la prudence, peuvent être

satisfaits en dénonçant le pauvre diable de bourgeois de Ferrare qui a

cédé à la tentation de manger un poulet le vendredi. Je pourrais ajouter

vingt pages de détails, mon seul embarras serait d'affaiblir les

couleurs, de diminuer la vérité; je ne veux pas tomber dans l'odieux, ce

serait la pire des chutes pour un livre frivole[30]. Le résultat de

toutes les anecdotes que je pourrais raconter sur la Romagne serait

toujours que Rossini, en donnant tant de gaieté et de légèreté à son

_podestà libertin_, n'a nullement songé à faire une épigramme abominable

et à la Juvénal. En général, c'est très peu la coutume en Italie que de

s'indigner par écrit des friponneries; cela rend triste, cela est de

mauvais ton; d'ailleurs c'est un lieu commun.

Le caractère tranquille du pitoyable amant de Ninetta apparaît bien dans

le chant:

Tu dunque sei rea!

(Ed io la credea

L'istessa onestà.)

Toute la niaiserie que le coeur sensible des habitants de la rue

Saint-Denis passe à leur cher mélodrame éclate lorsque Ninetta se laisse

confondre,

Non, v'è più speme,

parce que le juif déclare qu'il y avait sur la pièce d'argenterie à lui

vendue un F et un V, elle qui vient de dire que son père s'appelle

Ferdinand Villabella, d'où le podestat a conclu naturellement que ce

père était l'homme qui se trouvait avec elle et pour lequel elle a lu un

faux signalement. Ninetta se garde bien de jouer au poëte le mauvais

tour de dire tout simplement: Ce couvert m'a été remis par mon père, et

les lettres F V forment son chiffre. La pauvre fille aime mieux mourir.

Le malheur de ce libretto, c'est que tous les personnages y sont des

êtres communs. Ce défaut ne se trouve jamais dans les opéras allemands:

il y a toujours quelque chose pour l'imagination.

Ce _finale_ est plein de mouvement, d'entrées et de sorties auxquelles

le spectateur prend un vif intérêt. Il y a beaucoup d'_a solo_ et de

petits morceaux d'ensemble fort attachants. Il est impossible de mieux

disposer les groupes d'un grand tableau. Les paroles ne sont pas mal: je

voudrais que ce fût le contraire, que la situation fût belle et

naturelle, et les paroles fort ridicules, car qui fait attention aux

paroles? A Naples, on trouvait des longueurs dans ce _finale_; je l'ai

vu admiré par le caractère plus tranquille des Milanais. Pour mon

compte, je me range à l'avis des bons Milanais. L'expression est vive,

forte, naturelle, mais toujours rustique, à l'exception de quelques

mesures délicieuses au commencement de l'interrogatoire. Ce premier acte

me rappelle à chaque instant le genre de gaieté que Haydn a mis dans le

morceau de l'automne de ses _Quatre Saisons_, lorsqu'il veut peindre la

gaieté des vendanges.

Mozart eût rendu ce _finale_ atroce et tout à fait insupportable, en

prenant les paroles au tragique; son âme tendre n'eût pas manqué de se

ranger du parti de Ninetta et de l'humanité, au lieu de songer au

podestat et à ses projets plus libertins que sanguinaires, lesquels sont

clairement indiqués par ses derniers mots en quittant la scène:

Ah, la gioja mi brilla nel seno!

Più non perdo si dolce tesor[31].

CHAPITRE XXIII

SUITE DE LA GAZZA LADRA

SECOND ACTE

Toutes les figures que vous rencontrez dans la rue présentent, à Paris,

l'image amusante de quelque petite nuance de passion, ordinairement

l'égoïsme affairé chez les hommes de quarante ans, l'affectation de

l'_air militaire_ chez les jeunes gens; chez les femmes, le désir de

plaire, ou au moins de vous indiquer à quelle classe de la société elles

appartiennent. Jamais l'expression directe de l'ennui, ce serait un

ridicule à Paris, l'ennui ne s'y voit que sur les figures d'étrangers ou

de nouveaux débarqués, où il alterne avec la mauvaise humeur; enfin

jamais, au grand jamais, les passions sombres. En Italie, souvent et

trop souvent l'ennui par _manque de sensations_, quelquefois une joie

tenant de la folie, assez fréquemment les passions sombres et profondes.

Le Français de Paris apporte au spectacle une âme déjà usée, durant la

journée, par mille nuances de passion; l'Italien de Parme ou de Ferrare,

une âme vierge que rien n'a émue de toute la journée, et en outre une

âme susceptible des sentiments les plus violents. L'Italien, dans la

rue, méprise les passants ou ne les voit pas; le Français veut leur

estime.

On ne peut pas dépenser son bien de deux manières. Le Parisien, dès

l'instant qu'il sort le matin, trouve cent affaires et cent petites

émotions. Depuis la chute de Napoléon, rien ne trouble la tranquillité

de mort de la petite ville d'Italie; tout au plus, tous les six mois,

quelque arrestation de carbonaro. Voilà, ce me semble, la raison

philosophique des succès fous que l'on voit si souvent au delà des

Alpes, et jamais en France. Non-seulement il y a plus de feu dans les

âmes, mais encore ce feu y est accumulé par l'économie. En France, nous

avons dix plaisirs d'espèces différentes pour amuser nos soirées; en

Italie, un seul, la musique. Un succès fou au théâtre c'est chez le

public de Paris la curiosité de porter un jugement sur une pièce dont on

va parler pendant un mois; on y court pour la juger et non pour avoir

des transports et des larmes[32].

Ce sont, au contraire, des larmes et des transports qu'il y avait chez

les bons Milanais après le _finale_ du premier acte de la _Gazza_. Ils

pensaient beaucoup à leur plaisir et à leur émotion, et fort peu à la

gloire qui en pourrait revenir à Rossini. Le commencement du second acte

parut un peu pâle. Le rôle de Pippo était cependant joué par

mademoiselle Gallianis, jeune actrice de la figure la plus noble et dont

la jolie voix de contr'alto rendit fort bien le duetto

E ben, per mia memoria,

Lo serberai tu stesso,

que Pippo vient chanter dans la prison avec Ninetta.

Fin che mi batte il cor,...

Vedo in quegli occhi il pianto,

sont des passages touchants; mais on remarque avec peine certaines

_batteries_ fort déplacées, vers la fin du duetto; elles font souvenir

du métier dans un moment où le spectateur ne voudrait que jouir de sa

douleur. Ce duetto me rappelle toujours les gens peu sensibles, qui

tombent dans l'air pleureur, quand absolument ils veulent être tristes,

et que l'occasion le requiert.

En entendant mademoiselle Stephens, à Londres, je pensais que Rossini

aurait dû écrire ce morceau dans le genre de la musique vocale anglaise.

Cette musique abjure presque tout à fait l'empire de la mesure; elle

ressemble à des sons de cor entendus de fort loin pendant la nuit, et

dont on perd souvent quelques notes intermédiaires: rien de plus

touchant, et surtout rien de plus opposé à tout le reste de la musique

de la _Gazza ladra_.

L'air du podestat et surtout le choeur qui le termine, auraient fait la

réputation d'un compositeur moins riche que Rossini. Il n'en est pas de

même du duetto de Gianetto:

Forse un di conoscerete.

On dirait, à la vulgarité qui paraît dans quelques cantilènes que

Rossini a voulu tout à fait se transformer en compositeur allemand et

écrire comme Weigl ou Winter. Aussi est-ce en Allemagne que la _Gazza_

réussit le plus; ses défauts sont invisibles à Darmstadt et peut-être

des qualités, tandis qu'on méprise _Tancrède_ comme de petite musique.

Il faut frapper fort ces bons Allemands. L'arrivée du soldat vient

rendre à ce deuxième acte le feu sombre qui anime le premier. Galli joue

toute cette fin du drame mieux que de'Marini ou Iffland. Nous n'avons

aucun acteur en France qui approche de ce genre de talent; Talma

lui-même est bien médiocre dans _Falkland_ et dans le _Meinau_ de

_Misanthropie et Repentir_.

L'air de Galli,

Oh colpo impensato!

est assez commun. Rossini, voyant Galli avoir peu de succès à Naples, se

réconcilia avec cet ancien rival, et lui fit cet air tout à fait écrit

dans ses cordes.

Le commencement du récitatif:

Che vuol dire quel pianto?

est bien. Il y a du sentiment tragique et sombre dans

M'investe, m'assale.

Nous sommes attendris par un rayon de _beau idéal_ sur

Per te, dolce figlia;

mais _perche amica spemè?_ est détestable; c'est du mauvais Rossini, des

agréments de concert au lieu de pathétique, et, pour comble de misère,

des agréments qui ne sont que des réminiscences d'opéra buffa[33].

L'air finit par de beaux accents tragiques sur

Scoperto, avvilito,

Proscritto, inseguito.

Zuchelli chante cet air d'une manière admirable; c'est bien là le

désespoir d'une âme tendre. Le public n'a pas encore été _averti_ du

mérite de ce chanteur.

A la manière dont Rossini a écrit, pour Galli, cet air de

réconciliation, je croirais qu'il boudait encore. Les savants

remarquent, comme une chose nouvelle, que vers la fin l'orchestre va

beaucoup plus haut[34] que le chant et cependant ne le couvre pas; on

sent à tous moments, en voyant célébrer comme des nouveautés des choses

aussi simples, que la science de la musique est encore au berceau.

Le choeur des juges,

Tremate, o popoli,

est superbe. Voilà le triomphe du style magnifique, _la terreur_[35]. Ce

choeur est tellement imposant, que je n'ai jamais vu rire à Louvois, à

l'aspect de tout un tribunal de première instance, la toque en tête, qui

se met à chanter. On dit que ce morceau ressemble un peu à un choeur de

l'_Orfeo_ de Gluck; je le croirais plutôt imité de Haydn, s'il est

imité.

L'arrivée de Ninetta, la lecture de la sentence de mort, sont des

moments terribles que je ne chercherai pas à rappeler au lecteur;

heureux si je pouvais terminer ici l'analyse de la _Gazza ladra_, mais

je serais trop injuste envers Rossini.

Gia d'intorno

_Ulular_ la morte ascolto,

glace le sang, surtout le mot _ulular_; c'est à faire trouver mal les

gens nerveux. L'entrée de Galli est sublime

O là! fermate.

A l'exception de mademoiselle Mars, la scène française ne nous a rien

offert de comparable depuis Monvel. En Italie, j'ai vu à _de'Marini_, et

surtout à la _Pallerini_, des moments au moins aussi beaux. Iffland, à

Berlin, en 1807, avait une ou deux entrées comparables à celles de

Galli.

Dans les situations extrêmes, il n'y a plus lieu à cantilène, le

récitatif suffit. Les paroles suivantes de Galli sont une preuve de

cette vérité singulière et si contraire aux théories vulgaires:

Son vostro prigioniero,

Il capo mio troncate[36].

Il me semble que les spectateurs sont émus au point de sentir

distinctement quel est le véritable cri de la nature. Des spectateurs

amenés à ce point d'émotion sont dangereux; ils repoussent avec horreur

toute entreprise que l'art pourrait tenter pour embellir la nature[37].

La musique est à la hauteur des paroles dans ces deux vers terribles,

chantés par les juges et le préteur avec l'accent imposant d'une

nombreuse réunion de voix de basse:

L'uno in carcere,

E l'altro sul patibolo[38].

Galli était au-dessus de tous les éloges, et laissera un souvenir

durable, même à Paris, dans

Un padre, una figlia

..............

A tante sciagure

Chi mai reggerà?

Cette scène magnifique, la plus forte de l'opéra italien moderne et de

l'oeuvre de Rossini, se termine dignement par

Ah! neppur l'estremo amplesso,

Questo è troppa crudeltà.

Je dois invoquer ici un principe en faveur de Rossini; c'est que le

mouvement de valse rappelle la rapidité terrible et inévitable des coups

du destin. La circonstance de la _rapidité_ est ce qu'il y a de plus

terrible dans les sensations actuelles d'un malheureux condamné à mort

et qui doit être exécuté dans trois quarts d'heure.

Ce n'est pas la faute de la musique si nous avons pris l'habitude de

danser des valses; cette mode sera peut-être passée dans trente ans, et

sa manière de peindre la rapidité de l'heure qui s'avance est éternelle.

Cette raison suffit à mes yeux pour justifier plusieurs mouvements de

valse, ou en approchant beaucoup, qui se trouvent dans le second acte de

la _Gazza ladra_; mais rien au monde ne saurait justifier

Sino il pianto è negato al mio ciglio

Entro il seno s'arresta il sospir,

Dio possente, mercede, consiglio!

Tu m'aita il mio fato a soffrir;

et ce chant fort gai est répété deux fois à une certaine distance.

A la quatrième ou cinquième représentation de la _Gazza ladra_, un cri

général s'éleva contre cette absurdité. Un des jeunes gens les plus

aimables de cette aimable société de Milan, et dont les arts déplorent

la perte aujourd'hui, était admirable en attaquant Rossini sur cet

_allegro_. S'il vivait encore, son amitié ne m'aurait pas refusé

quelques pages pour cette brochure, et je ne la croirais pas alors tout

à fait indigne de l'attention du public.

Le parti de Rossini (car il y avait deux partis très prononcés) disait

qu'il fallait lui savoir gré d'avoir déguisé l'atrocité du sujet par la

légèreté de ses cantilènes. Si Mozart, disaient-ils, avait fait la

musique de la _Gazza ladra_ comme elle doit être écrite, c'est-à-dire

dans le goût des parties sérieuses de _Don Juan_, cette pièce eût fait

horreur et l'on n'en pourrait supporter la représentation.

Le fait est que, dans aucun de ses opéras, Rossini n'a fait autant de

_fautes de sens_ que dans la _Gazza ladra_. Il avait peur du public de

Milan, qui lui gardait rancune depuis le _Turco in Italia_. Il voulut

étourdir ce public, faire un grand nombre de morceaux nouveaux, et se

donna moins que jamais le temps de relire. Ricordi, le premier marchand

de musique d'Italie, et qui doit une grande fortune aux succès de

Rossini racontait devant moi, à Florence, que Rossini avait composé un

des plus beaux duetti de la _Gazza ladra_ dans son arrière-boutique, au

milieu des cris et du tapage affreux de douze ou quinze copistes de

musique se dictant leurs copies ou les collationnant, et cela en moins

d'une heure.

Le grand morceau qui commence par le choeur _Tremate, o popoli_, me

semble beaucoup trop long.

Le choeur du peuple, quand Ninette passe devant nous, environnée de

gendarmes, pour aller au supplice, est bien. En Italie, où la tyrannie

soupçonneuse et sans pitié[39] (le contraire du gouvernement de Louis

XV) n'a pas permis la naissance des sentiments délicats, le bourreau, en

bonnet de police marche à côté de Ninette, et la relève après la prière

que fait cette pauvre malheureuse en passant devant l'église de son

village. A _la Scala_, la décoration de M. Perego était sublimé; cette

église de village était touchante et sombre, et cependant avait assez de

grandiose pour ôter un peu de son horreur au triste spectacle dont nous

sommes témoins. A Louvois, la décoration est _jolie_ et _gaie_; et pour

digne complément, il y a des arbres au milieu des nuages qui ne

tiennent à rien sur la terre. Le goût pittoresque du public de Louvois

est trop peu formé pour qu'il tienne à ces bagatelles[40].

Jamais vaudeville ne fut mieux à sa place que celui de la fin:

Ecco cessato il vento,

Placato il mare infido

Galli le chantait avec beaucoup de verve et de bonheur; Zuchelli y met

une grâce parfaite, et, dans sa bouche, ce vaudeville est réellement un

morceau de chant très-remarquable. Je voudrais voir ce grand chanteur

dans un rôle de _bariton_, D. Juan, par exemple.

La vie de Rossini, tome II · 第 2 / 16 段