On ne s'occupe plus de mélissographie; les facultés singulières de
l'abeille, comme celles du castor, n'ont pas inutilement alléché
l'investigation, qui depuis des siècles a pu se déclarer satisfaite.
Faisant ici simplement oeuvre d'homme de lettres curieux des moeurs des
animaux,--comme Démocrate qui comprenait leur langage, comme Dupont de
Nemours qui en fit le vocabulaire, et comme Théophile Gautier qui a
écrit l'_Histoire de mes bêtes_;--sans souci de méthode ni de programme,
nous demandons volontiers à la fantaisie le choix de thèmes pour nos
_Études... de la nature_, et il ne nous manque que la plume de Bernardin
de Saint-Pierre pour écrire un Bestiaire intéressant.
Depuis Aristote, Élien, Pline, combien d'observateurs habiles ont
regardé patiemment dans la vie mystérieuse des abeilles! Nous
connaissons leur république... gouvernée par une reine,--par un roi,
croyaient tous les naturalistes de l'antiquité.
Nous savons que cette reine ne doit le rang suprême ni à l'hérédité ni
au sort aveugle; elle ne le tient pas davantage de l'élection:
«L'ignorance du peuple, dit à ce sujet même saint Basile dans
l'Hexaméron, l'expose ordinairement aux plus mauvais choix.»
Elle règne par le droit de sa beauté, de sa force et de sa douceur; et
quand, aux heures de soleil, elle a donné le signal du départ, on voit
la belle et grosse souveraine, qui vole en avant, guider toute la gent
bourdonnante vers les fleurs des prairies.
Aussi bien ne s'agit-il point ici de la _chaste buveuse de rosée_
chantée par Anacréon et par Virgile:--suivant la croyance antique, les
abeilles tiraient seulement la cire du suc des fleurs et des pleurs des
arbres, et le miel tombait du ciel comme une rosée, _rossida mella._
Nous ne parlons pas de l'abeille des apiculteurs et des poètes, de la
gracile bestiole toute frémissante, à la taille coupée et mobile, aux
ailettes de gaze, non aussi jolie, mignonne, gracieusement fluette que
la guêpe à la peau d'or, mais plus douce qu'elle, plus humaine, et dont
l'aiguillon subtil n'est si prompt à la piqûre que parce qu'elle voit un
danger dans tout contact importun.
Mais nous irons jusqu'en Mongolie, où pullulent, surtout dans les
montagnes peu explorées qui entourent cette vaste contrée de l'Asie
orientale, des populations d'abeilles d'une forme et d'un habitat
particuliers.
Beaucoup plus grosses que les nôtres, ces abeilles,--plutôt ces
bourdons,--ont le corsage noir, les pattes longues et velues, le dos
couvert de poils courts, la tête ronde, avec des mandibules en saillie.
Ce qui en fait d'assez hideux insectes.
Elles ne forment point de ces essaims que nos abeilles, parfois
vagabondes à la recherche d'une demeure commune, et tout à coup
bizarrement amoncelées, suspendent aux arbres ainsi que des grappes
vivantes, fourmillantes et bruissantes. Mais il n'est pas rare, dans les
jours chauds, d'en voir des multitudes et des multitudes s'ébattre au
soleil.
Elles sont alors si remuantes et si pressées les unes contre les autres,
qu'on dirait un nuage qui grouille. Elles se gênent et se heurtent dans
l'air: confusion menaçante, sinistre; tout à coup irritation générale,
et guerre intestine des plus meurtrières.
Les méchantes et vilaines petites bêtes s'affolent, s'enveniment et se
saisissent corps à corps, par couples; s'étreignent en se mordant,
crispées de fureur; elles y mettent tant d'acharnement qu'on voit
bientôt tomber sur le sol une pluie de cadavres.
A la fin de la terrible lutte, qui n'a duré qu'un instant, la rageuse
population est diminuée de moitié, et comme s'il ne venait de se passer
rien d'extraordinaire, si vite oublieuse, elle reprend aussitôt sa vie
tranquille et ses pacifiques évolutions.
Leur miel, qui forme une masse visqueuse et collante comme de la glu,
d'une opacité aussi noire qu'était dorée la transparence du miel de
l'Hybla, ces abeilles, extrêmement travailleuses, le déposent dans les
vieux arbres creux, au sein des forêts, et l'y accumulent en grandes
quantités, tandis que les nôtres sont habiles à construire ces alvéoles
si merveilleusement cloisonnées suivant une savante géométrie, où, ambre
fluide, la précieuse liqueur qu'elles y distillent, peu à peu s'épaissit
et se cuit.
Le grand danger pour le cueilleur de miel ne vient pas de ces gros
hyménoptères à aiguillon, qui ont moins de venin que de laideur, mais
des animaux féroces, des tigres, des léopards, des lynx, des ours,
surtout de l'ours _paresseux_, ce plantigrade à l'aspect informe, dont
le corps et les pattes sont enfouis dans une robe de poils longs, durs
et noirs, et dont le museau étroit, allongé, sort de cette fourrure
comme d'une broussaille.
Un paysan mongol du Khou-Khou-Noor, nommé Trapilolu,--dont l'aventure
n'est peut-être pas fort connue en France,--avait remarqué dans la
forêt, sur la lisière du désert de Kobi, un énorme «figuier des
pagodes», un vieux banyan creux, hanté par des abeilles de la grosse
espèce noire.
Ayant osé s'y aventurer pendant la nuit, malgré les ombres et les
hurlements, pour trouver les abeilles au repos, il grimpa sur l'arbre.
Favorisé par le clair de lune, il plaça aux bifurcations des branches,
dans les gerçures de l'écorce, de petits pains de soufre auxquels il mit
le feu, et s'éloigna précipitamment.
Suffoquées par la fumée et par l'odeur, les abeilles ne tardèrent pas à
évacuer la place.
Trapilolu laissa passer un jour entier après ce premier exploit; mais
dès le lendemain matin, haletant d'impatience, il arrive au pied du
banyan.
Il se hissa sur le tronc jusqu'à l'ouverture où gisait le butin.
Le trou était large et profond, il fallait descendre dans l'arbre comme
dans un puits.
Trapilolu hésite, mais enfin se décide.
A peine entré dans ce trou noir, se soutenant encore des bras, sentant
que le vide s'élargissait dans sa profondeur, et tremblant tout à coup
de cette appréhension insurmontable des cavernes, il glisse... et
s'engloutit dans le miel comme dans une mare.
Pour en sortir, il eut beau faire des efforts surhumains, s'accrocher à
des aspérités imaginaires; ses ongles glissaient et crissaient contre
les parois dures, et ses pieds étaient collés au fond.
Il se démène: plus il trépigne, plus il enfonce.
Il en eut jusqu'aux aisselles.
La substance agglutinante le tenait de partout.