comme dit Ponsard, en souriant. Et qu'est-ce que Voltaire auprès de la
Mettrie? Frédéric II, roi de Prusse, n'a-t-il pas écrit lui-même un
_Éloge de la Mettrie_? Quand on vous dit que tous ces philosophes du
XVIIIe siècle n'étaient que des Prussiens!
C'est pourtant ainsi que quelques-uns raisonnent, et c'est pourquoi des
livres comme celui de M. Quépat sont non-seulement agréables à lire,
mais utiles.
_Souvenirs du bombardement de Strasbourg_, par Raymond Signouret. (1
vol. in-18. Bayonne.)--L'auteur de ce livre était rédacteur en chef de
l'_Impartial du Rhin_ pendant le siège de Strasbourg. Il était donc fort
bien placé pour apprécier la conduite de chacun durant ces semaines de
rudes épreuves. Son livre est un récit critique et complet de ce qui
s'est passé à Strasbourg du 15 juillet au 28 septembre 1870. Un plan de
Strasbourg après le bombardement indique les maisons, les établissements
publics et les quartiers incendiés, démolis ou gravement endommagés. On
y peut voir aussi les travaux d'attaque des Allemands. Ce qui ressort
clairement du livre de M. R. Signouret, c'est l'héroïsme d'une
population que le verdict de la commission d'enquête a eu le grand tort
de ne point louer comme elle l'avait très-sérieusement mérité.
_Scènes de la vie militaire en Russie_, par le prince Joseph
Lubomirski.--Le prince Lubomirski est un Polonais naturalisé Parisien
par sa vie, ses goûts et son esprit. Il avait publié déjà des _Souvenirs
d'un page de l'empereur Nicolas_ qui, tout intéressants qu'ils étaient,
ne valent point ces _Scènes de la vie militaire russe_, prises, peintes
sur le vif. Rien n'est plus curieux et plus captivant que ces
impressions de voyage et que cette étude des superstitions russes.
L'_Histoire d'un prince soldat_, qui commence le volume, a tout
l'attrait d'un roman de Tourgueneff, avec un accent de vérité qui ferait
croire à une autobiographie. Cette saveur particulière place le prince
Lubomirski sur un terrain spécial parmi les littérateurs d'aujourd'hui,
et il se bâtit ainsi une sorte de palais russe au milieu de notre monde
littéraire parisien. Nul, à coup sûr, n'est capable de le lui disputer.
_Les Religieuses bouddhistes_, par Mme Mary Summer. (1 vol. Ernest
Leroux.)--Cette petite brochure, grosse de science, nous apprend une
infinité de choses à peu près ignorées sur les religieuses de la
religion de Bouddha et sur leur histoire, depuis Sakia-Mouni jusqu'à nos
jours. On y voit de pauvres Thibétaines vivant dans des vallées
solitaires et tournant un cylindre à prières, qui rend des prières comme
les orgues rendent des chants. Ces religieuses bouddhistes se penchent
aussi au chevet des mourants, et on ne peut s'empêcher d'admirer la
charité de ces dames siamoises qui, loin de nous, pratiquent, sans être
chrétiennes, toutes les vertus du christianisme. M. Foucaux, l'éminent
professeur au Collège de France, a écrit pour ce petit livre une
très-curieuse introduction.
_Le Musée Céramique de Limoges_. (Une brochure in-8º. Limoges.)--Depuis
l'année 1863 environ, Limoges, la patrie des émailleurs célèbres,
possède un Musée, enrichi d'année en année, et qui fait déjà
l'admiration des connaisseurs. C'est un _Musée Céramique_, oeuvre
véritable d'un homme dont la science et le goût artistique ont beaucoup
fait pour ce Musée. C'est M. Adrien Dubouché que je veux dire. Il n'est
pas possible de s'être acquitté d'une tâche avec plus d'enthousiaste
ardeur que ne l'a fait M. Dubouché. Aujourd'hui le _Musée Céramique_ est
fondé, et il est beau, et il est riche, et voici qu'on en publie
l'histoire à Limoges, en une brochure qui donnera aux amateurs des
porcelaines de Chine, du Japon, de Sèvres, des faïences de Delft ou de
Rouen, deux désirs à la fois: celui de visiter ce musée et celui de
l'enrichir encore par quelque don portant le nom du donateur. Il serait
à souhaiter que chacune des villes de notre France possédât ainsi un
Musée où seraient centralisés les objets spéciaux produits par la
contrée. Limoges, la laborieuse ville des porcelainiers, a son _Musée
Céramique._ Il faut et la louer de l'exemple qu'elle donne et signaler
sa louable activité. Le _Musée Céramique_, à en juger par la brochure
que je signale, est, à coup sûr, une des curiosités les plus
remarquables de notre pays, et je souhaite qu'il puisse rivaliser, un
jour, avec la fameuse collection céramique du Musée de Dresde.
_Gavarni_, par Edmond et Jules de Concourt, (1 vol. in-8º, chez
Plon.)--MM. de Concourt avaient tout à fait vécu dans l'intimité de cet
esprit pénétrant et de ce grand artiste qui s'appelait Gavarni. On peut
dire qu'il est impossible de mieux connaître un homme qu'ils n'ont connu
celui-ci. Ils l'ont donc peint, de pied en cap, dans ses attitudes
extérieures et dans ses sentiments intimes. Ils l'ont, en quelque sorte,
ressuscité de pied en cap et on le retrouve tout entier, dans ces pages
colorées, ardentes, pittoresques, où chaque mot est un coup de pinceau,
dans ce livre qui est la dernière oeuvre fraternelle de ces écrivains de
race, Edmond et Jules de Concourt.
Telle partie du livre des frères de Goncourt, la première partie,
pourrait s'appeler _Gavarni peint par lui-même_. Ses biographes ont
consulté les carnets sur lesquels, de tout temps, il nota l'emploi de
ses journées, ses impressions, ses sensations, ses trouvailles. Et
c'était un styliste en vérité que Gavarni. J'ai vu chez H. Meilhac la
collection des épreuves lithographiques de ses planches, celles sur
lesquelles il écrivait les légendes de ses dessins. Avec quel soin il
remplace un mot par un autre, avec quelle recherche il arrange sa
phrase! Comme il la veut harmonieuse, caressante à l'oreille! C'est là
qu'on le voit changeant le nom de ses personnages, faisant de
_Badinguet_ un _Cocardeau_ et ainsi de suite. MM. de Concourt ont fort
joliment traité toute cette jeunesse de Gavarni, tapageuse comme celle
d'un cheval échappé.
J'eusse souhaité que les écrivains se fussent appesantis sur la
vieillesse un peu morose, mais chargée de pensées et de souvenirs, du
grand artiste. Ils ont passé rapidement. Peut-être ont-ils bien fait. Ce
livre, avec les _Manières de voir_ publiées par Pierre Gavarni, le fils,
et Ch. Vriarte, nous rend bien la physionomie même de la Bruyère au
crayon, un des caractères les plus foncièrement français de ce temps. Et
ce caractère a porté bonheur aux frères de Concourt; ils ont écrit un
livre d'art tout à fait achevé et qui complète leur oeuvre si curieuse,
si variée et si originale.
_Gustave Ricard_, par M. Louis Brès. (1 vol. in-18. Renouard.)--J'aime
particulièrement ces monographies de peintres dont il semble que le
public ait le goût, à en juger par toutes celles qu'on publie:
monographies de Prudhon, de Géricault, de Raffet, de Charlet, de
Decamps, de Th. Rousseau, des Vernet, de Delacroix, etc. Quelle
magnifique histoire générale de l'art au XIXe siècle on composera plus
tard avec ces études particulières! Un écrivain marseillais, d'un talent
très-délicat et d'une science profonde en la matière, M. Louis Brès,
vient d'ajouter à ces biographies un volume sur le regretté Gustave
Ricard, l'admirable peintre de portraits, un des maîtres non pas les
plus populaires peut-être, mais les plus remarquables à coup sûr de
l'école française moderne. A vrai dire, Ricard fut un Vénitien ou, si
l'on veut, un Van Dyck égaré parmi nous; il n'est point, objectera-t-on,
purement français. Au contraire, il est français par le charme,
l'élégance, la modernité, l'expression, la pensée. M. Louis Brès le fait
d'ailleurs bien revivre, avec son charme particulier, sa conversation
originale et sympathique, son bon coeur et son grand coeur. Ce livre est
singulièrement soigné, épuré, composé avec un soin infini et, pour tout
dire en un mot, digne du modèle que l'écrivain a voulu faire revivre et
qu'il a si bien réussi à évoquer.
<sc>Jules Claretie.</sc>