BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_Les Écoles sous l'Empire et la Restauration_, par M. L. Henri (1 vol.

in-18, Ernest Leroux.)--L auteur dédie à la jeunesse française et aux

étudiants de Paris cette histoire des écoles qui commence en 1814, au

moment où les polytechniciens et les élèves d'Alfort défendent, sous

Paris, la liberté de la patrie, et qui finit en 1830, à l'heure où

George Farcy tombe pour la liberté publique et où le futur colonel

Charras combat avec l'ardeur de ses vingt ans. Ce livre est tout

d'actualité, comme on dit. Il est brûlant de patriotisme. C'est un

chapitre excellent de l'histoire du parti libéral. Il montre que les

gouvernements sont peu stables qui ont contre eux cette irrésistible

force, cette légion sacrée, la jeunesse.

_Les Dolmens d'Afrique_, par le général Faidherbe (1 broch. E.

Leroux).--On n'a pas oublié le congrès anthropologique qui se tint à

Bruxelles. Lorsqu'il en vint à étudier cette lointaine époque, ce qu'on

appelle _l'âge de la pierre polie_, le secrétaire général du congrès

demanda à M. le général Faidherbe de faire une communication sur les

dolmens, «monuments qu'on rattache généralement à cet âge». Le général

Faidherbe ne pouvait, dit-il, fournir des observations que sur les

dolmens d'Afrique, qu'il a particulièrement étudiés, mais il pense que

la question des dolmens est une.

Nous n'avons pas la prétention de discuter les théories du général sur

une question qu'il a particulièrement approfondie, pas plus que nous ne

serions, par exemple, en mesure de critiquer ses savantes études sur la

langue des Berbères. Nous pouvons bien dire cependant qu'il est peu de

travaux purement scientifiques qui nous aient paru aussi clairs, aussi

accessibles à tous, que ce _Mémoire sur les Dolmens_. Ces pierres

druidiques qui nous paraissaient si mystérieuses, les voilà étudiées de

près, interrogées et, si je puis dire, devinées. M. le général Faidherbe

est un esprit net, ne se payant point de mots, allant au but et on

retrouve dans ces pages où l'écrivain a horreur de la phrase, le

tacticien habile et le mathématicien remarquable. Je sais peu de

lectures aussi attachantes et aussi profitables. Le soldat de

Pont-Novelles mériterait, depuis longtemps, d'occuper un siège à

l'Institut.

_Poèmes et fantaisies_, par M. Gustave Vinot. (1 vol. Librairie des

Bibliophiles.)--Le nom de M. Gustave Vinot n'est déjà plus celui d'un

inconnu. La critique, et je parle de la plus sérieuse, l'a salué, à son

début, avec une estime particulière. Sainte-Beuve, s'il eût vécu, eût,

sans nul doute souhaité la bienvenue au débutant. M. Vinot est un vrai

poète. Le poème de Claudine, qui ouvre son volume, est surtout

remarquable sous le rapport de la langue, vraiment superbe. Il y a comme

des échos de Musset, du Musset mélancolique et profond, dans les accents

vraiment émus, parfois déchirants, de M. G. Vinot. Et ce n'est pas

vainement que je rappelle ici Musset. L'_Espoir en l'homme_, de M.

Vinot, a été conçu, disait-on, en manière de réponse au poète désolé.

Bien peu de poètes ont à leur service un instrument aussi harmonieux et

aussi vibrant que celui de M. Vinot, je parle de son style large et

musical. On lira certainement ce volume, qui est d'un artiste, mais

surtout d'un inspiré, et je n'en puis rien citer que ces derniers vers

d'une invocation à Paris. On jugera par eux du volume tout entier:

O ville, la splendeur de ces grands noms m'écrase,

Noms accrus chaque jour de notre abjection,

Et devant eux, pliant les genoux, en extase,

J'oublie et tes laideurs et ta corruption.

J'oublie, et du profond de mon coeur je m'élève

Jusqu'au ciel du génie étoilé, souverain,

Et pour y boire aussi la chaude et forte sève,

Ma lèvre avide mord ta mamelle d'airain!

_Ravaillac et ses complices_, par M. Jules Loiseleur. (1 vol. in-18.

Didier.)--M. Jules Loiseleur continue à étudier de près les problèmes

les plus obscurs et les plus curieux de notre histoire. Il publiait

naguère dans le _Temps_ les recherches les plus érudites sur les

_Complices de la Saint-Barthélemy_, et nous retrouverons sans doute

avant peu ces feuilletons en volume. Le _Ravaillac_, serré de si près

par M. Loiseleur, est un morceau au moins égal aux précédentes oeuvres

de cet infatigable chercheur. Le meurtre de Henri IV, le mobile de

l'assassin, la recherche des complices dans une telle affaire, M.

Loiseleur a dramatisé et élucidé tout cela avec une patience et une

sûreté de coup d'oeil vraiment fort remarquables. Le dernier mot de

cette étude particulière est que Ravaillac, l'incarnation du fanatisme

aveugle et féroce, ne fit que réaliser ce que de puissants meneurs

allaient oser pour le triomphe de leurs intérêts et la satisfaction de

leurs rancunes. L'évasion de Marie de Médicis, fuyant le château de

Blois, la mort mystérieuse de Gabrielle d'Estrée, le rôle joué par

Mazarin et la politique française dans la révolution de Naples, où

figura Masaniello (1647).

Ces trois chapitres si intéressants de l'histoire du XVIIe siècle

complètent le volume de M. Loiseleur, un des plus attachants qu'il ait

publiés. Ce n'est pas là de l'histoire doctrinaire, ennuyeuse,

académique, c'est (dans un excellent langage) une histoire précise,

colorée, tenant des _Mémoires_ et du roman, amusante comme l'imagination

et tout à ta fois sévère comme la vérité. On ne saurait, je crois,

adresser à un historien une plus complète louange.

_Rimes françaises d'une Alsacienne_, par Mme Amélie Ernst. (1 vol.

in-32. Sandoz et Fischbacher.)--On sait avec quel art Mme Amélie Ernst

lit, traduit, _sertit_, si je puis dire, les vers, les oeuvres des

autres. Elle récite en poète les poésies d'autrui. Lorsqu'elle traduit,

on sent qu'elle a su créer. Ces _Rimes_ sont datées du mois d'août 1872,

«du jour de mon option pour la France», dit Mme Ernst. Elles sont

l'hommage filial d'une Alsacienne à la patrie. L'auteur affirme qu'elle

obéit, en les publiant, à un devoir patriotique, «ne fût-ce, dit-elle,

que pour exciter des voix plus puissantes et plus poétiques que la

mienne à crier avec moi: Alsace et Lorraine!»

Je suis heureux de rendre justice à ce livre qui émeut et qu'un noble et

même sentiment anime d'un bout à l'autre. L'oeuvre d'art est à la

hauteur de l'oeuvre de patriotisme. Mme Amélie Ernst a trouvé dans son

coeur des accents pénétrants pour sa chère Alsace:

Ah! s'ils prennent un peuple, ils n'en prennent point l'âme,

Elle échappe à leur rapt, à leur viol infâme,

_Ils font des prisonniers et non des citoyens!_

A l'ambulance étaient de bons Alsaciens

Qui parlaient avec moi la langue d'Allemagne,

Le français n'étant point d'usage en leur campagne:

Ces rudes paysans trouvent son chant trop doux.

Mais ces braves soldats, ils succombaient pour nous,

De l'Alsace, en mourant, rêvaient, la délivrance,

Et dans leur allemand disaient: _Vive la France!_

C'est ce sentiment très-juste, très-poignant, qui fait le prix du joli

et touchant volume de Mme Amélie Ernst.

_La littérature contemporaine en province_, par M. Théodomir Geslain. (1

vol. in-18. Ch. Douniol.)--Paris absorbe toute l'attention, au point de

vue artistique et littéraire. Il est le centre unique, le seul théâtre

possible. Et cependant il y a, en province, des gens d'un talent rare,

des poètes, des critiques, des conteurs, qui font leurs oeuvres dans la

pénombre, et, sans bruit, produisent beaucoup de besogne. M. Th. Geslain

a eu la bonne pensée de les étudier, de leur consacrer quelques pages de

biographie, et, tour à tour, il nous présente les portraits de MM, de

Ligoyer, Achille Millien, Joséphin Soulary (devenu Parisien par le

succès), Jean Reboul, Magu, Ev. Carrance, de Loincel, Robinot, Bertrand,

etc., etc. Nos jugements particuliers ne seraient pas sans doute

toujours d'accord avec ceux de M. Geslain; mais son livre n'en est pas

moins un volume spécial qui mérite sa place, ne fût-ce qu'à titre de

document,--et il vaut mieux que cela,--dans la bibliothèque des lettrés.

_Essai sur la Mettrie, sa vie et ses oeuvres_, par M. Nérée Quépat. (1

vol. Librairie des Bibliophiles.)--M. Quépat,--qui publiait naguère la

_Lorgnette philosophique_,--a étudié de près ce Julien Offray de la

Mettrie, dont le nom a si fort effrayé les bonnes gens pendant un si

long temps. Tout compte fait, il se trouve que la Mettrie était aimable

et bon. Le livre de M. Quépat, fort bien fait, rapidement mais savamment

étudié, est très-concluant. Mais que dis-je? On va accuser, un de ces

jours, la Mettrie d'être Prussien! Quelqu'un ne comparait-il pas,

l'autre jour, très-sérieusement, Voltaire à Cluseret!

L'Illustration, No. 1600, 25 octobre 1873 · 第 12 / 35 题