Elle la déchiffra avec certitude: «Cherbourg, 31 juillet 1903.»

«C'est le jour même que nous sommes allés au jardin Liais, que nous

sommes montés à cette tour où j'ai défailli d'amour.... J'étais si

heureuse!»

Elle pleura longtemps. A travers ses larmes, elle regardait ses mains,

les faisant tourner, considérant chacun de ses doigts l'un après

l'autre. Elle avait l'air de les retrouver, d'en reprendre possession.

A la fin, elle se leva et frappa du pied.

«Eh bien, je ne l'aime plus, voilà! Adieu, monsieur Hervart. Vous

m'avez trompée, je ne vous le pardonnerai jamais. Moi qui avais tant de

confiance en lui, moi qui me laissais aller sur son cœur si doucement!»

Elle pleura encore.

«Maintenant, j'ai honte....»

Et elle tâtait son corps, des pieds à la tête, comme pour le reprendre

aussi. Elle aurait voulu le presser, le tordre pour en faire couler

toutes les caresses, tous les baisers qui s'étaient insinués dans sa

peau, qui avaient pénétré dans ses veines, qui avaient sensibilisé ses

nerfs.

Dans son innocence déjà pervertie, elle se représentait les caresses

de Xavier et de cette Gratienne. Elle suivait d'un œil jaloux leurs

jeux fervents; elle voyait leurs bouches collées, leurs mains jointes,

leurs genoux et leurs pieds rapprochés. Elle se représentait la

nudité de cette femme et la comparait à la sienne. Etait-elle plus

belle? En quoi le corps d'une femme est-il plus beau que le corps

d'une autre femme? Xavier avait aimé à caresser son sein, à l'écraser

doucement sous sa main tiède. Et ne disait-il pas: «Comme tu es belle!»

N'avait-elle pas permis des frôleries plus secrètes et la main qui s'y

égarait n'était-elle pas demeurée là avec plaisir? Une vision contre

laquelle elle lutta en vain lui montra Xavier agenouillé près de

Gratienne nue et la couvrant de baisers. Gratienne, sérieuse et à demi

pâmée, acceptait de faire le geste qu'elle avait refusé et qui l'avait

fâchée, et tout finissait par des baisers confus où l'on ne distinguait

plus rien que des corps et des membres nus tordus et enchevêtrés les

uns dans les autres.

Une chaleur lui montait à la gorge, son cœur se resserrait; elle

voulut crier, se leva à demi, battit des mains et tomba évanouie.

Quand elle revint à elle, ce fut pour éprouver une grande lassitude et

une grande peur aussi. Elle regarda tout autour d'elle, craignant d'y

découvrir la réalité de la vision douloureuse qui l'avait accablée.

Rassurée, elle respira. «J'ai rêvé, j'ai rêvé!»

Mais il lui sembla tout d'un coup qu'un ressort se déclanchait dans

son cœur. Il y eut dans son être un brusque changement d'état. Sous

son sein virginal, naguère la joie d'une main amoureuse, le chagrin

venait de s'installer. Elle le sentait comme on sent un gravier dans

son soulier. C'était quelque chose de matériel qui s'était insinué dans

l'intimité de sa chair et lui causait non pas une douleur, mais une

gêne.

En même temps, tout ce qu'elle aimait d'habitude lui parut sans intérêt

aucun. Elle regarda d'un œil indifférent cette chambre où elle avait

tant rêvé, qu'elle avait ordonnée, parée avec tant de plaisir, tant

de soins minutieux, qu'elle avait filée et tissée pour y dormir,

chrysalide, en attendant l'éveil de l'amour. Les beaux arbres du bois

qu'elle voyait de sa fenêtre, et jamais sans émotion, lui parurent

d'insignifiantes verdures: elle remarqua pour la première fois que

leurs cimes étaient inégales, et elle en fut choquée. Des coups de

marteau retentirent; elle se pencha à la fenêtre et vit des hommes qui

brisaient en deux une barre de granit, et un instant elle se demanda

pourquoi.

«Ah! oui, ces réparations.... Que m'importe! Ah! où sont mes belles

heures solitaires dans la vieille maison prisonnière de ses lierres et

de ses rosiers! Et ce Léonor! Ah! qu'il s'en aille! C'est lui la cause,

c'est lui. Sans sa maladresse, je n'aurais point su l'existence de

cette femme.... Mais comment avait-il cela dans sa poche?»

L'idée d'une indiscrétion volontaire ne lui vint pas. Elle n'avait

jamais songé que Léonor pût éprouver pour elle un sentiment tendre.

D'ailleurs, aucun homme que Xavier n'avait encore existé dans son

imagination. Il y avait Xavier d'une part; et, de l'autre, il y avait

les autres.

Cependant, elle continua de réfléchir. L'amour, la jalousie, le chagrin

aiguisaient son intelligence naturelle.

«Il y avait dans le carnet plusieurs lettres adressées à M. Varin.

C'est tout naturel. Mais pourquoi celle-ci adressée à cette femme? Il

faut donc qu'il la connaisse aussi? Elle la lui aura donnée à cause de

la vue du château de Martinvast, sans doute?...»

Elle n'arrivait pas à reconstruire l'aventure de cette carte postale.

Il y avait là un mystère qu'elle renonça bientôt à pénétrer.

«Mais je n'ai qu'à interroger M. Léonor. Comme c'est simple! Oui,

mais il faudra lui dire que j'ai volé cette image, car je l'ai volée!

Ce n'est pas très grave, peut-être, mais comment oser lui en parler,

comment avouer, d'abord, que j'ai eu l'indélicatesse de regarder sa

correspondance? Oh! une carte postale, une image! Et puis, je dirai la

vérité, c'est par hasard que cela m'est tombé sous les yeux, et si la

carte avait été tournée du côté de l'adresse, certes je ne l'aurais pas

retournée....»

Ce qui lui répugnait surtout, c'était la nécessité de parler de

Gratienne, car Léonor n'ignorait pas son projet de mariage avec M.

Hervart. Elle demeura indécise, et aussitôt recommença à souffrir, car

le chagrin, cependant qu'elle délibérait, l'avait un peu épargnée.

Elle était si morne et si lasse que, la cloche du dîner ayant sonné,

elle descendit sans songer à sa toilette, sans rafraîchir ses yeux

encore rougis, irrités par les larmes.

Un cœur virginal · 第 44 / 47 题