M. des Boys avait donc pressé Léonor de venir achever ses travaux.

«Cela sera une distraction pour elle, avait-il pensé. Et puis, au fond,

et malgré ma parole donnée, je suis de l'avis de ma femme, Léonor

serait un mari bien plus favorable. Quoi! Hervart la rendrait déjà

malheureuse?»

La lettre qu'il lisait en ce moment achevait de le troubler. Elle était

de Bouret et Léonor y était beaucoup vanté. Bouret continuait:

«J'ai vu Hervart, que j'ai engagé également au mariage, mais pour

des motifs différents. Quoi qu'il soit un peu plus jeune que nous,

il est probablement plus près de la fin. Cette fin, mon ami, hélas!

nous la verrons l'un comme l'autre se dresser devant nous, si nous

vivons encore quinze ans. Me comprends-tu? Avec de la prudence et de

la diplomatie, Hervart peut traîner encore longtemps et même retrouver

des moments brillants, mais il a trop joué du beau violon que la nature

lui a donné. Les cordes vont se casser les unes après les autres. Tant

qu'il en reste une seule, un virtuose peut encore étonner des oreilles

habituées aux exercices vulgaires, mais une seule corde, pourtant,

c'est bien chanceux! Je lui ai donc ordonné de se marier et surtout

d'être fidèle à sa femme. La fidélité amènera la satiété, la satiété

amènera la continence, et la continence sera peut-être le philtre.

Une jeune femme n'est pas si dangereuse que l'on croit pour un homme

sur le retour. Elle est un excitant favorable et, en même temps, un

élément modérateur. Enfin Hervart peut très bien faire un bon mari.

C'est, en tout cas, une expérience qui m'intéresserait. Je serais très

capable, si elle donne de bons résultats, c'est-à-dire au moins un bel

enfant, de céder, moi aussi, à une vieille tentation. Je liquiderais ma

clientèle et j'irais cultiver des roses et des camélias dans un coin

de votre paradis terrestre, dans ce val de Saire, où l'on voit des

palmiers parmi les saules!

«J'oubliais un point assez important dans notre hypothèse. Il faudrait

que la jeune femme fût d'un tempérament honnête, sans froideur, mais

sans curiosité sensuelle; une bonne reproductrice, apte à la volupté

de concevoir plutôt qu'à la volupté d'aimer; de celles qui, après avoir

été de rougissantes épouses, deviennent de tendres mères. S'il tombe sur

la femme rebelle, il est perdu. Si l'instrument qu'il doit accorder

et sensibiliser ne rend aucun son ou des sons faux, il se découragera

et retournera à ses vieux concerts. Mais si sa femme, par hasard, se

révélait une créature de volupté, la perte serait encore plus certaine:

Hervart flamberait comme un fagot et il n'en resterait qu'une poignée

de cendres. Je ne parle pas de l'adultère qui, dans les deux derniers

cas, est inévitable. Parfois, cela rétablit l'équilibre dans un ménage

disloqué; il y a d'excellentes associations conjugales, où chacun a

son idéal en ville, dans un quartier différent. Mais ceci est de la

sociologie et ne m'intéresse pas. Je reste dans mon domaine, qui est

le corps humain, ses fonctions, ses anomalies. C'est d'ailleurs pour

l'ignorer que les sociologues conçoivent tant de sottises. Ils en sont

encore, les malheureux! à raisonner sur des moyennes! Ils ne descendent

jamais à la réalité, à l'individuel. Dans quel mépris on le tient, ce

corps humain, qui est pourtant la seule vérité, la seule beauté, comme

il est le seul idéal et la seule poésie....»

Bouret était enclin à philosopher. Ses lettres dépassaient presque

toujours la portée de leurs destinataires. Il s'en apercevait en se

relisant, et souriait. De toute la dissertation de son ami, M. des

Boys ne comprit que ce qui concernait Hervart, mais il le comprit très

bien. Les réticences de Bouret firent leur effet ordinaire: Hervart fut

considéré comme un incapable et condamné sans retour.

«C'est un fou. S'en aller capter le cœur d'une jeune fille alors que

l'on n'est pas certain d'en pouvoir faire une femme! Que diable! les

femmes ne sont pas des anges, elles ont une sensibilité corporelle, et

puis la maternité, la maternité!»

M. des Boys se confia à lui-même toutes les banalités scabreuses

ou morales qu'un tel sujet lui pouvait remémorer. Cependant, il

considérait sa fille.

«Comment lui expliquer cela? Ah! j'en chargerai sa mère.»

Il reprit ses méditations, et tantôt il souriait à l'évocation d'images

saugrenues, tantôt ses sourcils se fronçaient et il éprouvait un

mélange d'anxiété et de colère.

Rose lisait de son côté:

«... mais j'ai été très malade depuis mon arrivée ici. Je ne sais

quelle fièvre, due peut-être aux délicieuses excitations de mon

cœur. Une grande dépression s'en est suivie et j'éprouve maintenant

une inquiétante lassitude. Hélas! la conclusion est triste: il faut

retarder notre mariage. Ma douleur est infinie à écrire cela: mais je

me demande quand il sera possible? Le sera-t-il jamais? Non, je ne veux

pas me demander cela. Cela serait affreux! Je vous aime tant! Avec quel

bonheur je refais nos tendres promenades dans le bois de Robinvast! Si

je fus trop audacieux, vous me le pardonnez, n'est-ce pas, en faveur

de la force de mon amour....»

Il y en avait très long sur ce ton, et une femme moins inexpérimentée

que Rose eût senti l'artifice de cette éloquence amoureuse. Pas un

mot, certes, ne venait du cœur. M. Hervart, qui n'était pas méchant,

avait posé tout d'abord le principe de sa maladie, et il comptait en

tirer, en graduant les déceptions, toutes les conséquences logiques. Au

besoin, s'était-il dit, Bouret m'aidera. M. Hervart, homme du dernier

moment et de la sensation présente, ne pensait plus à Rose que comme on

pense à un ami malade, dont on souhaite la guérison, certes, mais sans

angoisse. Pourtant, la fatuité nécessaire aux mâles lui affirmait qu'il

n'était pas oublié; il se flattait d'avoir laissé au cœur de la jeune

fille une blessure qui ne guérirait jamais tout à fait, et il éprouvait

presque du remords. Il eût consenti à un sacrifice pour jouir de la

paix complète des égoïstes, il eût permis à Rose, non pas l'oubli, mais

la résignation mélancolique.

«Pauvre enfant!... Mais cela devait arriver. Enfin, j'espère qu'elle ne

sera pas trop malheureuse!

La lecture de la lettre de M. Hervart laissa Rose triste et charmée:

«Oh! comme il m'aime! O mon cher Xavier, tu es donc malade?»

Et elle songeait au destin cruel des fiancées:

«Il souffre, et je ne puis aller le consoler!»

Elle se tournait vers son père, quand il se leva pour aller au devant

de Léonor. Ce fut devant le jeune homme, et sans prendre garde à lui,

qu'elle donna des nouvelles de M. Hervart:

--Il est malade, il a eu un accès de fièvre....

--De fièvre? s'écria M. des Boys.

--Oui, et ensuite il a éprouvé une grande faiblesse....

--Une grande faiblesse, bien. Et après?

--Après, voilà notre mariage remis....

--En effet.

--Je suis inquiète.

--Je le pense bien.

--Pourquoi n'irions-nous pas le voir?

--Crois-tu que cela soit bien utile?

--Cela lui ferait tant de plaisir!

--Le demande-t-il?

--Non.

--Eh bien, alors?

--Il n'ose pas.

--Est-il donc si timide?

Cette innocente question la fit rougir.

--Je parlerai de cela avec ta mère, reprit M. des Boys. En attendant,

occupons-nous un peu d'architecture.

Rose s'ennuyait tellement, depuis le départ de Xavier, elle avait eu

tant de tristesse de son long silence et maintenant elle éprouvait une

telle inquiétude, qu'elle accueillit sans répugnance la proposition de

son père.

Cette fois, on s'occupa de la maison. Il y avait des réparations

urgentes et des améliorations utiles. L'architecte, à mesure, indiquait

les endroits faibles. Tout un plan de restauration s'érigeait dans sa

tête.

Les jours passèrent. On vit bientôt les maçons à l'ouvrage, et Rose ne

quittait presque pas Léonor.

On avait eu plusieurs fois des nouvelles de M. Hervart par les

journaux, car ses remaniements au Louvre lui attiraient les épigrammes

de la presse, mais lui-même gardait le silence. Devant cette attitude

M. des Boys avait résolu de se taire, de laisser le temps faire son

œuvre. Plus tard, quand il ne resterait plus au cœur de Rose devenue

jeune femme aucun dangereux souvenir de ses amours passées, il lui

confierait la vérité, en souriant.

Un jour, Léonor, monté sur une échelle, laissa tomber un carnet d'où

il s'échappa un flot de papiers, des bouts de croquis, des factures,

des lettres, des cartes postales illustrées. Rose les rassemblait,

sans y jeter que les regards les plus discrets, lorsque le château de

Martinvast attira son œil. Elle trouva au bas du donjon les «tendres

baisers» de M. Hervart. Brusquement le sang aux yeux, elle retourna

la carte, elle lut: «Mademoiselle Gratienne Lebœuf, rue du Havre, à

Honfleur.» Elle leva la tête, Léonor n'avait pas l'air de s'être aperçu

de l'incident, et, d'un geste vif, elle plia l'image et la glissa dans

son corsage.

--Monsieur Léonor, votre portefeuille est tombé.

Léonor descendit de son échelle, remercia, cependant que Rose

s'éloignait. Quand elle eut disparu, il constata avec joie qu'elle

avait volé le château de Martinvast, puis, sifflant, remonta vers ses

maçons.

Arrivée dans sa chambre, Rose s'assit en tremblant.

«Je me suis trompée, se disait-elle. Ce n'est pas possible. Et comment

cela serait-il entre les mains de Léonor?»

Elle tira l'image de sa cachette, la déplia vite et la regarda en

tremblant.

«C'est bien son écriture.»

Elle doutait encore.

«Voyons la date.»

Un cœur virginal · 第 43 / 47 题