Depuis que son mariage était décidé, M. Hervart semblait très heureux.
La confiance de Rose s'était accentuée encore, et leur intimité. Il
n'avait plus d'hésitations que sur un point: quelle date choisir?
Rose, sans oser l'avouer, souhaitait d'être mariée au plus vite, afin
de connaître la conclusion de l'histoire. Cependant les femmes sont
naturellement pliées aux longues patiences. Elle attendrait, si Xavier
décidait qu'il fallait attendre. Obéir à Xavier était une grande
volupté pour elle.
Les nouvelles hésitations de M. Hervart ne se comprenaient pas très
bien. Sa situation, après l'hiver, n'aurait aucunement changé. Quel
obstacle présent? Gratienne? Sans doute, il s'en croyait passionnément
adoré, mais l'aimerait-elle moins, souffrirait-elle moins dans un
an? Ses idées sur Gratienne étaient variables, d'ailleurs. Tantôt il
lui accordait la vertu d'une femme mal mariée qui s'est donnée par
amour à l'élu de son cœur; tantôt, allant à l'extrême, il la voyait
prostituée à tout venant. L'humble vérité lui échappait. Lui, pourtant
homme d'expérience en ces matières, il n'avait jamais pu deviner
que Gratienne était une fille adroite à concilier ses intérêts, ses
plaisirs et ses besoins sentimentaux, et qui dissociait parfaitement
ces trois termes. Elle aimait en M. Hervart l'amant sensuel, mais elle
appréciait non moins en lui le fonctionnaire sérieux et riche. Car
l'amour libre ressemble en cela aussi à l'amour légal que l'argent y
réconforte le sentiment. Ainsi M. Hervart estimait Gratienne tantôt
plus, tantôt moins, mais il l'aimait toujours également, n'ayant
d'ailleurs à lui reprocher aucun manquement, visible à leur contrat.
Abandonner Gratienne le désolait, non point à cause du chagrin qu'il
en éprouverait lui-même, mais à cause du chagrin qu'éprouverait
certainement la jeune femme. Et puis, même quand il méprisait
Gratienne, il tenait à son estime. Tout cela, cependant, s'arrangerait,
pensait-il, car la situation était banale et de celles qui se dénouent
nécessairement tous les jours.
«Dès que j'aurai possédé Rose, je ne penserai plus à Gratienne, cela
est évident. Et puis, pourquoi rompre brutalement avec cette fille
charmante? J'entends bien ne pas la froisser.»
Au fond, ce qui continuait d'effrayer M. Hervart, c'était le mariage
lui-même. Il sentait sous la douce jeune fille poindre le tyran
qu'elles deviennent toutes.
«Elle m'aime, donc elle sera jalouse. Moi aussi, peut-être. Ou
peut-être qu'en peu de jours elle me désobligera? Lui plairai-je
longtemps? Elle m'aime, parce qu'elle ne connaît que moi. Je puis du
moins, pendant les premiers mois, prévoir des exigences qui me seront
douces, puis fatales....»
La santé de M. Hervart l'inquiétait parfois. Il se réveillait plus
fatigué qu'il ne s'était couché. Le moindre froid l'agrippait à la
gorge ou aux articulations. Enfin, il respirait mal et des vertiges le
prenaient dès que l'heure d'un repas se trouvait retardée.
«Je suis fou. Me voilà en train de me marier à l'âge où les hommes
sages commencent à se démarier. Bah! Je suis malgré tout solide et je
puis encore dompter une femme!»
Il se rappela avec fierté son dernier entretien avec Gratienne,
qu'il avait vaincue, annihilée, réduite en bouillie, cependant
qu'allègrement, faisant le coq, il chantonnait et caressait par de
douces paroles son heureuse victime.
«D'ailleurs, avec Rose, je serai le maître. Je serai pour elle l'homme
et les hommes.... Tiens, pourquoi donc Gratienne ne m'a-t-elle pas
écrit depuis que je suis ici? Ah! Ah! Mais je ne lui ai pas donné mon
adresse!»
Il trouva d'abord que c'était bien ainsi, puis il se fit des reproches,
eut presque des remords. Alors, il rédigea vite une lettre assez
tendre, demandant des nouvelles. Il y avait une boîte aux lettres, non
loin, sur la route de Saint-Martin; il descendit rapidement de sa
chambre et y courut.
A son retour, il trouva Rose dans le jardin. Depuis leurs fiançailles,
elle vivait dans un perpétuel sourire. Elle entrait naïvement dans sa
destinée, ne soupçonnant plus aucun obstacle possible à son bonheur. En
même temps, sans doute par instinctive coquetterie, elle était devenue,
non pas plus réservée, mais moins prompte aux jeux habituels. Elle
parlait beaucoup de son futur ménage, voyant déjà le meuble du salon,
dont elle jugeait par les catalogues illustrés, la couleur des tapis
et celle des rideaux. L'idée de ce mobilier navrait M. Hervart, qui
goûtait les meubles anciens, les trouvailles heureuses et les mêlait
sans vergogne à des façonnages pratiques établis sous sa direction. Ce
matin, il supporta plus malaisément encore ces bavardages ménagers. Il
s'ennuyait.
«Est-ce que je n'éprouverais pour elle, se demanda-t-il, qu'un amour
tout charnel? Si je ne vois pas en elle, en même temps que l'amante,
l'épouse, la mère, la maîtresse de maison, à quoi bon me marier? En
ce cas Gratienne me suffît. Le mariage est délicieux quand on sort
du collège. Où trouvera-t-on de pins heureux ménages que parmi les
étudiants? On vit l'un sur l'autre, l'un dans l'autre. La promiscuité
paraît un enchantement. On fait connaissance avec le sexe adverse; on
se complète. Plus tard, tant d'intimité n'est déjà plus possible; et
plus tard encore, on se contente fort bien de visitations amoureuses,
en attendant le moment où la solitude nous apporte les seules minutes
de bonheur appréciable.»
M. Hervart ne donna pas de conclusion à sa méditation, et la matinée se
passa ainsi, Rose choisissant dans l'idéal des papiers de tenture et
Xavier philosophant en secret sur les ennuis du mariage.
Après déjeuner, une idée diabolique lui vint: Pourquoi ne prendrait-il
pas une avance décisive sur ses droits conjugaux? Le sang lui monta
à la tête. Il haletait un peu en serrant Rose contre lui. Quand ils
furent assis, ce fut d'abord, après des rebuffades, l'habituelle
cérémonie. Elle laissait la main de son ami presser son sein nu,
jouer dans les frisures de son aisselle, presser, à travers la robe,
ses hanches. Leurs bouches, cependant, se baisaient, se mordaient,
s'écrasaient, se buvaient. Après un moment d'accalmie, M. Hervart,
à genoux maintenant, prit clans sa main un des pieds de Rose. Il
en caressait la cheville et elle laissait faire. Il osa davantage,
atteignit le mollet, puis le genou. Très émue, elle ne protestait pas
encore, se bornant à murmurer:
--Xavier! non! non!
La force, pour se défendre mieux, lui manquait. Ce qui lui restait
d'énergie se concentrait dans ses genoux qu'elle serrait fermement.
--Rose! Rose! murmurait à son tour M. Hervart.
La voix était si tendrement triste que les genoux se desserrèrent un
peu, la main passa.
La main resta là, un bon moment, prise dans le doux étau.
--Rose! Rose!
L'étau s'ouvrit encore une fois, et la main monta.
--Rose! Rose!
Les genoux s'écartèrent tout à fait, et la main, d'un bond, arriva au
but. L'étau maintenant s'ouvrait et se fermait à coup précipités. La
main eut toute licence.
Il ne se passa rien de plus. M. Hervart n'osait pas. Cependant
que, fort mal à l'aise, il déplorait sa vertu, Rose le câlinait et
l'appelait vilain.
«C'est curieux, pensait-il, comme elles ont naturellement le même
vocabulaire.»
Il avait honte. Rien ne rend honteux comme d'avoir manqué le but,
quelle qu'en soit la cause.
Il dit un peu nerveusement:
--Marchons, voulez-vous? Faisons quelque chose.
«Je suis idiot, songeait-il, le long de la route de Couville, où il y
a des rochers, des digitales et quelques bruyères, parmi les bouleaux,
car enfin, c'est ma femme....»
Les jours suivants, les mêmes jeux se renouvelèrent plusieurs fois, et
toujours M. Hervart hésitait au moment décisif.
«D'ailleurs, se demandait-il, me laisserait-elle faire? Je ne puis
pourtant pas violer ma fiancée? Je ne lui ai rien appris qu'elle
ne connaisse. Si nous arrivions aux leçons inédites, comment
prendrait-elle cela?...»
Il continuait:
«Tristes plaisirs pour moi. J'en ai assez. Cela n'a été amusant que la
première fois.»
Un soir enfin qu'ils étaient sortis seuls, ce qui n'arrivait jamais, il
fut un peu plus hardi.
«Au moins la réciprocité,» se disait-il.
L'obscurité fit que Rose accueillit encore plus volontiers les caresses
de son ami. Elle les attendait. Evidemment cette chose, qui avait paru
si hardie à M. Hervart, lui semblait déjà toute naturelle....
«Bien plus naturelle peut-être que de me laisser loucher sa gorge ou
l'envers de son épaule....»