XIII

Depuis que son mariage était décidé, M. Hervart semblait très heureux.

La confiance de Rose s'était accentuée encore, et leur intimité. Il

n'avait plus d'hésitations que sur un point: quelle date choisir?

Rose, sans oser l'avouer, souhaitait d'être mariée au plus vite, afin

de connaître la conclusion de l'histoire. Cependant les femmes sont

naturellement pliées aux longues patiences. Elle attendrait, si Xavier

décidait qu'il fallait attendre. Obéir à Xavier était une grande

volupté pour elle.

Les nouvelles hésitations de M. Hervart ne se comprenaient pas très

bien. Sa situation, après l'hiver, n'aurait aucunement changé. Quel

obstacle présent? Gratienne? Sans doute, il s'en croyait passionnément

adoré, mais l'aimerait-elle moins, souffrirait-elle moins dans un

an? Ses idées sur Gratienne étaient variables, d'ailleurs. Tantôt il

lui accordait la vertu d'une femme mal mariée qui s'est donnée par

amour à l'élu de son cœur; tantôt, allant à l'extrême, il la voyait

prostituée à tout venant. L'humble vérité lui échappait. Lui, pourtant

homme d'expérience en ces matières, il n'avait jamais pu deviner

que Gratienne était une fille adroite à concilier ses intérêts, ses

plaisirs et ses besoins sentimentaux, et qui dissociait parfaitement

ces trois termes. Elle aimait en M. Hervart l'amant sensuel, mais elle

appréciait non moins en lui le fonctionnaire sérieux et riche. Car

l'amour libre ressemble en cela aussi à l'amour légal que l'argent y

réconforte le sentiment. Ainsi M. Hervart estimait Gratienne tantôt

plus, tantôt moins, mais il l'aimait toujours également, n'ayant

d'ailleurs à lui reprocher aucun manquement, visible à leur contrat.

Abandonner Gratienne le désolait, non point à cause du chagrin qu'il

en éprouverait lui-même, mais à cause du chagrin qu'éprouverait

certainement la jeune femme. Et puis, même quand il méprisait

Gratienne, il tenait à son estime. Tout cela, cependant, s'arrangerait,

pensait-il, car la situation était banale et de celles qui se dénouent

nécessairement tous les jours.

«Dès que j'aurai possédé Rose, je ne penserai plus à Gratienne, cela

est évident. Et puis, pourquoi rompre brutalement avec cette fille

charmante? J'entends bien ne pas la froisser.»

Au fond, ce qui continuait d'effrayer M. Hervart, c'était le mariage

lui-même. Il sentait sous la douce jeune fille poindre le tyran

qu'elles deviennent toutes.

«Elle m'aime, donc elle sera jalouse. Moi aussi, peut-être. Ou

peut-être qu'en peu de jours elle me désobligera? Lui plairai-je

longtemps? Elle m'aime, parce qu'elle ne connaît que moi. Je puis du

moins, pendant les premiers mois, prévoir des exigences qui me seront

douces, puis fatales....»

La santé de M. Hervart l'inquiétait parfois. Il se réveillait plus

fatigué qu'il ne s'était couché. Le moindre froid l'agrippait à la

gorge ou aux articulations. Enfin, il respirait mal et des vertiges le

prenaient dès que l'heure d'un repas se trouvait retardée.

«Je suis fou. Me voilà en train de me marier à l'âge où les hommes

sages commencent à se démarier. Bah! Je suis malgré tout solide et je

puis encore dompter une femme!»

Il se rappela avec fierté son dernier entretien avec Gratienne,

qu'il avait vaincue, annihilée, réduite en bouillie, cependant

qu'allègrement, faisant le coq, il chantonnait et caressait par de

douces paroles son heureuse victime.

«D'ailleurs, avec Rose, je serai le maître. Je serai pour elle l'homme

et les hommes.... Tiens, pourquoi donc Gratienne ne m'a-t-elle pas

écrit depuis que je suis ici? Ah! Ah! Mais je ne lui ai pas donné mon

adresse!»

Il trouva d'abord que c'était bien ainsi, puis il se fit des reproches,

eut presque des remords. Alors, il rédigea vite une lettre assez

tendre, demandant des nouvelles. Il y avait une boîte aux lettres, non

loin, sur la route de Saint-Martin; il descendit rapidement de sa

chambre et y courut.

A son retour, il trouva Rose dans le jardin. Depuis leurs fiançailles,

elle vivait dans un perpétuel sourire. Elle entrait naïvement dans sa

destinée, ne soupçonnant plus aucun obstacle possible à son bonheur. En

même temps, sans doute par instinctive coquetterie, elle était devenue,

non pas plus réservée, mais moins prompte aux jeux habituels. Elle

parlait beaucoup de son futur ménage, voyant déjà le meuble du salon,

dont elle jugeait par les catalogues illustrés, la couleur des tapis

et celle des rideaux. L'idée de ce mobilier navrait M. Hervart, qui

goûtait les meubles anciens, les trouvailles heureuses et les mêlait

sans vergogne à des façonnages pratiques établis sous sa direction. Ce

matin, il supporta plus malaisément encore ces bavardages ménagers. Il

s'ennuyait.

«Est-ce que je n'éprouverais pour elle, se demanda-t-il, qu'un amour

tout charnel? Si je ne vois pas en elle, en même temps que l'amante,

l'épouse, la mère, la maîtresse de maison, à quoi bon me marier? En

ce cas Gratienne me suffît. Le mariage est délicieux quand on sort

du collège. Où trouvera-t-on de pins heureux ménages que parmi les

étudiants? On vit l'un sur l'autre, l'un dans l'autre. La promiscuité

paraît un enchantement. On fait connaissance avec le sexe adverse; on

se complète. Plus tard, tant d'intimité n'est déjà plus possible; et

plus tard encore, on se contente fort bien de visitations amoureuses,

en attendant le moment où la solitude nous apporte les seules minutes

de bonheur appréciable.»

M. Hervart ne donna pas de conclusion à sa méditation, et la matinée se

passa ainsi, Rose choisissant dans l'idéal des papiers de tenture et

Xavier philosophant en secret sur les ennuis du mariage.

Après déjeuner, une idée diabolique lui vint: Pourquoi ne prendrait-il

pas une avance décisive sur ses droits conjugaux? Le sang lui monta

à la tête. Il haletait un peu en serrant Rose contre lui. Quand ils

furent assis, ce fut d'abord, après des rebuffades, l'habituelle

cérémonie. Elle laissait la main de son ami presser son sein nu,

jouer dans les frisures de son aisselle, presser, à travers la robe,

ses hanches. Leurs bouches, cependant, se baisaient, se mordaient,

s'écrasaient, se buvaient. Après un moment d'accalmie, M. Hervart,

à genoux maintenant, prit clans sa main un des pieds de Rose. Il

en caressait la cheville et elle laissait faire. Il osa davantage,

atteignit le mollet, puis le genou. Très émue, elle ne protestait pas

encore, se bornant à murmurer:

--Xavier! non! non!

La force, pour se défendre mieux, lui manquait. Ce qui lui restait

d'énergie se concentrait dans ses genoux qu'elle serrait fermement.

--Rose! Rose! murmurait à son tour M. Hervart.

La voix était si tendrement triste que les genoux se desserrèrent un

peu, la main passa.

La main resta là, un bon moment, prise dans le doux étau.

--Rose! Rose!

L'étau s'ouvrit encore une fois, et la main monta.

--Rose! Rose!

Les genoux s'écartèrent tout à fait, et la main, d'un bond, arriva au

but. L'étau maintenant s'ouvrait et se fermait à coup précipités. La

main eut toute licence.

Il ne se passa rien de plus. M. Hervart n'osait pas. Cependant

que, fort mal à l'aise, il déplorait sa vertu, Rose le câlinait et

l'appelait vilain.

«C'est curieux, pensait-il, comme elles ont naturellement le même

vocabulaire.»

Il avait honte. Rien ne rend honteux comme d'avoir manqué le but,

quelle qu'en soit la cause.

Il dit un peu nerveusement:

--Marchons, voulez-vous? Faisons quelque chose.

«Je suis idiot, songeait-il, le long de la route de Couville, où il y

a des rochers, des digitales et quelques bruyères, parmi les bouleaux,

car enfin, c'est ma femme....»

Les jours suivants, les mêmes jeux se renouvelèrent plusieurs fois, et

toujours M. Hervart hésitait au moment décisif.

«D'ailleurs, se demandait-il, me laisserait-elle faire? Je ne puis

pourtant pas violer ma fiancée? Je ne lui ai rien appris qu'elle

ne connaisse. Si nous arrivions aux leçons inédites, comment

prendrait-elle cela?...»

Il continuait:

«Tristes plaisirs pour moi. J'en ai assez. Cela n'a été amusant que la

première fois.»

Un soir enfin qu'ils étaient sortis seuls, ce qui n'arrivait jamais, il

fut un peu plus hardi.

«Au moins la réciprocité,» se disait-il.

L'obscurité fit que Rose accueillit encore plus volontiers les caresses

de son ami. Elle les attendait. Evidemment cette chose, qui avait paru

si hardie à M. Hervart, lui semblait déjà toute naturelle....

«Bien plus naturelle peut-être que de me laisser loucher sa gorge ou

l'envers de son épaule....»

Un cœur virginal · 第 38 / 47 题