XII

Alanguie, repue de cette fatigue qui est un bienfait pour les membres

et une joie pour le cerveau allégé, Hortense songeait. Il ne lui

déplaisait pas de rentrer chez elle. Le voyage, quel meilleur prétexte

aux migraines qui exigent l'ombre et le silence, aux longs repos du

matin, aux siestes?

«Il faut peut-être cuver l'amour, comme les ivrognes disent qu'il faut

cuver son vin. Mais quel vilain parallèle! Je vais délicieusement

rêver. Ami, je n'ai qu'à fermer les yeux pour te revoir, heureux de

mon bonheur, et sentir sur mon corps la promenade charmante de tes

caresses.... Dis, es-tu content de moi? Me veux-tu encore? Veux-tu

quelque chose de plus? Comment faut-il faire pour être encore plus

ta maîtresse! Oui, je sais, je n'aurais pas dû partir, j'aurais dû

rester près de toi, à tes ordres, oublier tout ce qui n'est pas toi....

Il fallait courir, il fallait me rejoindre, me retenir, m'enfermer!

Ecoute, j'irai te voir toutes les semaines. Oh! comme je vais mentir

avec volupté! Que je vais avoir de plaisir à regarder en face M. de La

Mésangerie, pendant qu'il lira autour de mes yeux l'innocente lassitude

de la voyageuse! Mes enfants? Eh bien ne sont-ils pas destinés à vivre

ma vie? De quelle Hortense seras-tu le Léonor, Pierre aux grands yeux,

toi qui me ressembles? Et toi, ma petite Anne, ta mère t'aimera-t-elle

moins, parce qu'elle est heureuse? Que ton mari soit ton amant, voilà

ce que je désire....»

Le délire sensuel envahissait toute sa vie. Elle ne se souvenait

presque plus des événements qui avaient précédé le voyage à Compiègne.

Elle passa plus d'une heure à se demander s'il y avait aux environs de

Saint-Lô, ou dans la forêt de Cerisy, des océans de fougères. Elle n'en

voyait pas. Elle chercherait....

M. de La Mésangerie, qui l'attendait à la gare, lui trouva l'air

fatigué. Elle n'était pas fatiguée, elle était hallucinée. Cependant,

elle eut assez de présence d'esprit pour reprocher à son mari de

l'avoir laissée. Ainsi, l'ameublement qu'ils avaient presque choisi,

elle n'avait osé le retenir, elle avait passé au Louvre deux journées

d'indécision, à lasser tout le monde et elle-même.

--Vous y retournerez seul. Ce sera votre punition.

M. de La Mésangerie fut flatté. Mais il y avait un autre malheur: les

babioles pour les enfants avaient été oubliées. Hortense eut quelque

honte de l'avouer; elle eut aussi du regret d'une telle distraction.

«Je suis amante, mais je suis mère aussi.»

Elle eut, pour la première fois, l'idée d'un conflit possible entre

deux tendances de son cœur. Une course dans la ville répara la

faute. Elle en profita pour envoyer une carte postale à Barnavast.

Ensuite, elle s'adonna avec un certain plaisir à retrouver ses paysages

familiers: ils n'étaient pas aussi différents qu'elle aurait cru.

Léonor revenait sans idées lyriques, mais néanmoins très satisfait.

«J'ai une maîtresse et telle que je la voulais. Libertinage et

sentiment. Ce mélange donne une odeur aiguë. Mais je ne la croyais

pas capable de tant de liberté corporelle. Jamais elle n'aurait osé

cela dans son milieu. Les êtres ne deviennent eux-mêmes que hors

de leur milieu natal. Alors ils crèvent ou bien ils se développent

selon leur logique physiologique. Les Bretonnes, dont Paris fait

parfois de si agréables petites guenippes, sont, à l'ombre de leur

clocher, de rêveuses prudes. Hortense est, comme on l'a dit de Marion,

«naturellement lascive»: elle aurait pu mourir sans connaître l'art

d'exercer avec fruit ce tempérament précieux. Elle semblait si gauche

et si honteuse, quand elle se laissait aller dans nos premières

rencontres!... Elle m'aime. Mais ne va-t-elle pas m'aimer trop? Quitter

son mari! Non, qu'elle reste mon secret.»

Il était de fort bonne humeur, s'intéressant aux arbres, aux rivières

et aux maisons. La monotonie des champs de pommiers et de bœufs ne

l'ennuyait nullement. N'ayant rien à désirer, il jouissait de vivre.

Il s'arrêta à Carentan, pour chercher la maison où cacher un lit, ne

la trouva pas, mais découvrit une chambre meublée assez convenable.

Le patron d'un caboteur anglais l'habitait parfois, mais on serait

heureux d'avoir un locataire plus sobre. Tout sentait le whisky. Il

s'en accommoda, fit nettoyer, paya très bien et ne cacha rien de ses

intentions. «Oh! répondit-on, l'autre y en amenait aussi. Pourvu qu'on

ne fasse pas de bruit!»

«_En_, songeait-il, voilà donc ce qu'elle sera pour ces gens. Elle _en_

sera....»

Il partit, alla errer le long de la mer à Grandcamp, sans penser à

rien qu'aux petites sensations du moment, qu'il voulait agréables. Il

n'était pas de ceux qui se plaignent que les plages soient bordées

de maisons, qu'il y ait des salles où se réfugier en cas de pluie ou

de vent, des boissons pour faire fondre le sel dans la gorge, des

nourritures, des lits et le mouvement d'une humanité médiocre, mais

parfois curieuse. Ces petits garçons qui vont devenir de grossiers

mâles, ces fillettes destinées à faire de prétentieuses demoiselles

et de riches bourgeoises, quelle jolie et délicate animalité! C'est

bien plus amusant que les petits chiens ou que les chatons. Il avait

souvent réfléchi au mystère de l'intelligence chez les enfants. Comment

se fait-il que ces subtils êtres se transforment si vite en imbéciles?

Pourquoi la fleur de ces plantes gracieuses et fines est-elle la

sottise?

«Mais n'en est-il pas de même chez les animaux, et surtout chez les

animaux les plus voisins de notre physiologie? Les grands singes, si

intelligents dans leur jeunesse, deviennent, dès qu'ils sont pubères,

idiots et cruels. Il y a là un cap qu'ils n'ont jamais doublé. Quelques

hommes y réussissent; leur intelligence échappe au naufrage et ils

voguent libres et souriants sur la mer apaisée. Le sperme est une

absinthe dont les forts seuls peuvent supporter la violence; elle

empoisonne le sang du commun des hommes. Mais il faudrait un autre mot

et un autre principe, car les femmes succombent plus sûrement encore

à cette crise. Celles qui ont été intelligentes dans leur jeunesse

le redeviennent presque toujours, passé l'âge critique. Chez les

deux sexes, il y a deux crises successives: la crise sexuelle et la

crise sensuelle. La première vient à dates fixes pour les individus

d'une même race, d'un même milieu. La seconde coïncide généralement

avec l'achèvement complet de la croissance, avec l'état de perfection

physiologique. Parfois, quand commence le déclin, une troisième crise

se manifeste, qui ressemble à la première en ce qu'elle comporte

presque toujours un état sentimental. Hervart subit en ce moment cette

crise, j'en suis presque certain; Hortense et moi-même, nous en sommes

à la seconde; Rose éprouve la première.»

Léonor, comme beaucoup de ses contemporains, dédaignait son métier.

Architecte, il souhaitait d'écrire des études où montrer que la

physiologie est la base de toutes les manifestations dites psychiques.

Les actes appelés vertueux ou vicieux, il les voyait nécessités par

l'état des organes, par la disposition du système nerveux. Rien

ne l'inclinait à rire comme la prétention des femmes frigides à se

faire un mérite de leur chasteté, et il s'étonnait, après tant de

constats scientifiques, de l'obstination des hommes à considérer comme

volontaires ou involontaires les explosions de l'organisme. L'influence

de la conscience sur la conduite des hommes lui semblait nulle. Il

démontrait cela chez lui à un de ses amis, professeur ecclésiastique,

au moyen d'une horloge à poids qui ornait son cabinet. «Ce que vous

appelez la conscience, disait-il, c'est le poids qui règle la sonnerie.

Mais je puis l'enlever et l'horloge continue de marquer les heures

qu'elle ne sonne plus.» Cet ami lui avait avoué que sa chasteté, très

réelle, était tout à fait involontaire. Les femmes n'éveillaient en

lui aucun désir. Il en avait fait l'expérience et n'avait obtenu, à

grand'peine, qu'un résultat décevant. L'exiguïté de ses moyens avait

fait rire la femme pourtant blasée qui lui consacrait ses talents.

«Je crois, ajoutait-il, que la plupart de mes confrères sont dans le

même cas. Quelques-uns, plus favorisés, usent de leurs facultés en

secret; tel autre a un vice, et j'en connais un qui est un danger pour

les enfants. En général, nous sommes chastes par la volonté même de

la nature. Le libertinage serait pour moi un grand Supplice. Je ne

m'intéresse qu'aux mathématiques.»

Léonor, cependant, entendait bien ne pas succomber aux étreintes de la

crise sensuelle.

«Jouir de cette disposition momentanée, mais en conservant un certain

esprit critique. Ne compromettre ni ma fortune physique, ni ma fortune

intellectuelle, ni ma fortune sociale. Dans ces limites, se donner

tout entier à la folie de la saison. Hortense est un violon admirable,

j'en serai l'archet dévoué. Suis-je pas aussi entre ses mains de bonne

volonté un instrument assez heureux? Oh! les sots qui passent leur vie

à combattre leurs passions! Et après? Quand ils voient que le jardin

va défleurir, ils viennent mélancoliques respirer la dernière rose: le

vent passe et ils ne trouvent qu'un buisson de feuilles et d'épines!

Mais moi, et dès maintenant ne pourrais-je pas dire aussi: et après? Il

n'y a peut-être de délicieux dans la vie que la constance d'un amour

inconscient? Je sais trop que j'aime Hortense, et je sais trop pourquoi

je l'aime. Il est certain que le jour où elle m'apparaîtra moins belle,

je me détournerai. Si j'en restais là? Si je cherchais? La variété

vaut-elle la qualité? Voyons si sur ces plages.... Il faut utiliser mon

état d'esprit, c'est-à-dire l'heureuse irritation de mes nerfs....»

Le hasard n'est guère que notre aptitude à profiter des circonstances.

Léonor rencontra au bord de l'eau une jeune femme assez jolie, une

jeune femme comme il y en a tant, et dont la toilette et la tournure

ne disent que des choses indécises sur leur état. En toute autre

circonstance, il eût continué, après un coup d'œil, à considérer à ses

pieds la mort mélancolique des vagues, mais il se promenait précisément

pour cela, pour rencontrer une femme qui se promenât seule: son désir

créait le hasard. Un instant il eut peur qu'on ne lui fit des avances.

Maison passa. Il suivit. La jeune femme, longeant toujours le flot,

s'éloignait des sables fréquentés. Elle voulut saisir un ruban de

varech, qui lui échappa. Léonor l'atteignit. Sorti de l'eau, c'était un

long fouet visqueux. Elle remercia, embarrassée du présent.

--Rejetez-le, allez. Il en est de cela comme de la plupart de nos

désirs. Dès qu'on les tient, on voudrait bien les rejeter à la mer.

Elle eut un petit rire triste et comme étranglé:

--Oh! Pas toujours, dit-elle.

Ils revinrent vers les dunes et, assis sur le sable, ils causaient déjà

comme des amis.

Elle le regardait avec insistance, quoique à la dérobée. Enfin, elle

dit:

--Vous n'avez pas l'air méchant.

--Est-ce un compliment?

--Dans ma bouche, oui.

Alors, s'échauffant peu à peu, elle parla sans arrêt. C'était un flot

pareil à celui qui montait, mais plus rapide. Elle racontait sa vie.

Léonor aimait chez les femmes équivoques ces sortes de discours. Il

montra un grand intérêt, proféra tous les petits mots qui inspirent

confiance. Léonor crut bien comprendre ceci:

Elle demeurait à Paris et ne se livrait qu'à un petit nombre d'amis,

toujours les mêmes. L'honnêteté de sa vie était donc hors de doute.

Ses parents, d'ailleurs, n'avaient pas à se plaindre d'avoir une fille

comme elle. Ils demeuraient dans le nord, près de Boulogne; aussi,

pour ne pas les rencontrer, ni des gens de son pays, elle bornait ses

pérégrinations aux plages normandes. Parmi ses amis, deux lui étaient

chers. L'un, qui était un jeune étranger, ne passait que six mois par

an à Paris, mais il continuait de lui donner des sommes, durant l'été.

L'autre, quoique plus âgé, donnait moins; elle l'aimait davantage,

il avait de l'esprit, étant Parisien. C'était un fonctionnaire. Elle

ne voulut pas dire au juste dans quelle partie, mais cela semblait

les Beaux-Arts. Le premier de ces amis la croyait à Grandcamp, où

elle venait d'arriver; pour le fonctionnaire, elle était à Honfleur.

Cela compliquait un peu sa correspondance, mais c'était mieux.

D'ailleurs, elle n'avait pas eu l'occasion depuis longtemps d'écrire au

fonctionnaire, qui donnait à peine signe de vie par quelques cartes

postales. Cela lui semblait suspect et la rendait triste. La dernière

fois, il était à Cherbourg, mais n'avait pas donné son adresse.

--Il a l'air d'un homme qui va se marier. Lui, il n'est pas seulement

capable de contenter une femme! Pourtant, je l'aime. Et puis, il me

manquerait beaucoup, pour d'autres motifs.

Cette femme à la vie si banale, au cerveau si banal, avait un agréable

son de voix, la figure fine, de l'esprit dans les veux, une sorte

d'élégance naturelle. Léonor la désira vivement.

--Je passe quelques jours ici, dit-il.

--Et moi aussi.

--Voulez-vous que nous les passions ensemble?

Elle rit d'un joli rire, se fit prier, puis accepta, après avoir encore

une fois examiné Léonor d'un œil sagace. La proposition acceptée, elle

tendit ses lèvres, regarda l'heure à une montre minuscule et se leva,

en disant:

--Eh bien, allons dîner. Dépêchons-nous pour avoir une petite table.

Elle s'appelait Gratienne. C'était une toute petite femme aux cheveux

bruns très abondants. Son profil était charmant. Le contraste que

faisait cette statuette avec Hortense, opulente Léda, amusa Léonor. Il

trouva un corps souple, frais, et délicatement parfumé. Elle inclina

le voluptueux Léonor à beaucoup de folies. C'était d'ailleurs une

praticienne, et comme elle participait ardemment aux plaisirs qu'elle

provoquait, il passa quelques nuits agréables. Les journées l'étaient

beaucoup moins, car il devait subir de prolixes confidences. Il y

avait parmi ses histoires quelques traits agréables, mais par vertu

professionnelle elle se gardait de jamais prononcer aucun nom propre;

cela embrouillait un peu les anecdotes.

Un soir, cependant, elle eut un moment de distraction ou d'abandon et

elle laissa Léonor feuilleter une petite collection de cartes postales:

--Et puis, ajouta-t-elle, puisque tu n'es pas de Paris, les noms ne te

diront rien.

Léonor considéra des bateaux, des montagnes, des casinos, des

baigneuses et beaucoup d'autres images. Les unes étaient signées

Théobald et venaient d'Autriche; d'autres, Paul, et venaient des

Pyrénées.

«Tiens, le château de Tourlaville!»

Sans en avoir l'air, il examina attentivement l'écriture de l'adresse.

Il ne la connaissait pas. La carte était signée H. Il passa. Encore un

château de La Hague. Cette fois la signature était Herv.

«Ne serait-ce pas Hervart?»

Le nom s'étalait tout entier au bas du château de Martinvast, en même

temps que de «tendres baisers».

«Ah! c'est lui, le fonctionnaire des Beaux-Arts? En effet.»

Cela l'ennuya un instant d'être le collaborateur, même occasionnel, de

M. Hervart. Il eût préféré un inconnu. Théobald lui agréait davantage.

Mais tout à coup, il songea à Rose:

«C'est curieux, se dit-il, que nous aimions les mêmes femmes en tous

les genres.»

Comme Gratienne regardait par la fenêtre, il glissa dans sa poche le

château de Martinvast.

Un cœur virginal · 第 37 / 47 题