Alanguie, repue de cette fatigue qui est un bienfait pour les membres
et une joie pour le cerveau allégé, Hortense songeait. Il ne lui
déplaisait pas de rentrer chez elle. Le voyage, quel meilleur prétexte
aux migraines qui exigent l'ombre et le silence, aux longs repos du
matin, aux siestes?
«Il faut peut-être cuver l'amour, comme les ivrognes disent qu'il faut
cuver son vin. Mais quel vilain parallèle! Je vais délicieusement
rêver. Ami, je n'ai qu'à fermer les yeux pour te revoir, heureux de
mon bonheur, et sentir sur mon corps la promenade charmante de tes
caresses.... Dis, es-tu content de moi? Me veux-tu encore? Veux-tu
quelque chose de plus? Comment faut-il faire pour être encore plus
ta maîtresse! Oui, je sais, je n'aurais pas dû partir, j'aurais dû
rester près de toi, à tes ordres, oublier tout ce qui n'est pas toi....
Il fallait courir, il fallait me rejoindre, me retenir, m'enfermer!
Ecoute, j'irai te voir toutes les semaines. Oh! comme je vais mentir
avec volupté! Que je vais avoir de plaisir à regarder en face M. de La
Mésangerie, pendant qu'il lira autour de mes yeux l'innocente lassitude
de la voyageuse! Mes enfants? Eh bien ne sont-ils pas destinés à vivre
ma vie? De quelle Hortense seras-tu le Léonor, Pierre aux grands yeux,
toi qui me ressembles? Et toi, ma petite Anne, ta mère t'aimera-t-elle
moins, parce qu'elle est heureuse? Que ton mari soit ton amant, voilà
ce que je désire....»
Le délire sensuel envahissait toute sa vie. Elle ne se souvenait
presque plus des événements qui avaient précédé le voyage à Compiègne.
Elle passa plus d'une heure à se demander s'il y avait aux environs de
Saint-Lô, ou dans la forêt de Cerisy, des océans de fougères. Elle n'en
voyait pas. Elle chercherait....
M. de La Mésangerie, qui l'attendait à la gare, lui trouva l'air
fatigué. Elle n'était pas fatiguée, elle était hallucinée. Cependant,
elle eut assez de présence d'esprit pour reprocher à son mari de
l'avoir laissée. Ainsi, l'ameublement qu'ils avaient presque choisi,
elle n'avait osé le retenir, elle avait passé au Louvre deux journées
d'indécision, à lasser tout le monde et elle-même.
--Vous y retournerez seul. Ce sera votre punition.
M. de La Mésangerie fut flatté. Mais il y avait un autre malheur: les
babioles pour les enfants avaient été oubliées. Hortense eut quelque
honte de l'avouer; elle eut aussi du regret d'une telle distraction.
«Je suis amante, mais je suis mère aussi.»
Elle eut, pour la première fois, l'idée d'un conflit possible entre
deux tendances de son cœur. Une course dans la ville répara la
faute. Elle en profita pour envoyer une carte postale à Barnavast.
Ensuite, elle s'adonna avec un certain plaisir à retrouver ses paysages
familiers: ils n'étaient pas aussi différents qu'elle aurait cru.
Léonor revenait sans idées lyriques, mais néanmoins très satisfait.
«J'ai une maîtresse et telle que je la voulais. Libertinage et
sentiment. Ce mélange donne une odeur aiguë. Mais je ne la croyais
pas capable de tant de liberté corporelle. Jamais elle n'aurait osé
cela dans son milieu. Les êtres ne deviennent eux-mêmes que hors
de leur milieu natal. Alors ils crèvent ou bien ils se développent
selon leur logique physiologique. Les Bretonnes, dont Paris fait
parfois de si agréables petites guenippes, sont, à l'ombre de leur
clocher, de rêveuses prudes. Hortense est, comme on l'a dit de Marion,
«naturellement lascive»: elle aurait pu mourir sans connaître l'art
d'exercer avec fruit ce tempérament précieux. Elle semblait si gauche
et si honteuse, quand elle se laissait aller dans nos premières
rencontres!... Elle m'aime. Mais ne va-t-elle pas m'aimer trop? Quitter
son mari! Non, qu'elle reste mon secret.»
Il était de fort bonne humeur, s'intéressant aux arbres, aux rivières
et aux maisons. La monotonie des champs de pommiers et de bœufs ne
l'ennuyait nullement. N'ayant rien à désirer, il jouissait de vivre.
Il s'arrêta à Carentan, pour chercher la maison où cacher un lit, ne
la trouva pas, mais découvrit une chambre meublée assez convenable.
Le patron d'un caboteur anglais l'habitait parfois, mais on serait
heureux d'avoir un locataire plus sobre. Tout sentait le whisky. Il
s'en accommoda, fit nettoyer, paya très bien et ne cacha rien de ses
intentions. «Oh! répondit-on, l'autre y en amenait aussi. Pourvu qu'on
ne fasse pas de bruit!»
«_En_, songeait-il, voilà donc ce qu'elle sera pour ces gens. Elle _en_
sera....»
Il partit, alla errer le long de la mer à Grandcamp, sans penser à
rien qu'aux petites sensations du moment, qu'il voulait agréables. Il
n'était pas de ceux qui se plaignent que les plages soient bordées
de maisons, qu'il y ait des salles où se réfugier en cas de pluie ou
de vent, des boissons pour faire fondre le sel dans la gorge, des
nourritures, des lits et le mouvement d'une humanité médiocre, mais
parfois curieuse. Ces petits garçons qui vont devenir de grossiers
mâles, ces fillettes destinées à faire de prétentieuses demoiselles
et de riches bourgeoises, quelle jolie et délicate animalité! C'est
bien plus amusant que les petits chiens ou que les chatons. Il avait
souvent réfléchi au mystère de l'intelligence chez les enfants. Comment
se fait-il que ces subtils êtres se transforment si vite en imbéciles?
Pourquoi la fleur de ces plantes gracieuses et fines est-elle la
sottise?
«Mais n'en est-il pas de même chez les animaux, et surtout chez les
animaux les plus voisins de notre physiologie? Les grands singes, si
intelligents dans leur jeunesse, deviennent, dès qu'ils sont pubères,
idiots et cruels. Il y a là un cap qu'ils n'ont jamais doublé. Quelques
hommes y réussissent; leur intelligence échappe au naufrage et ils
voguent libres et souriants sur la mer apaisée. Le sperme est une
absinthe dont les forts seuls peuvent supporter la violence; elle
empoisonne le sang du commun des hommes. Mais il faudrait un autre mot
et un autre principe, car les femmes succombent plus sûrement encore
à cette crise. Celles qui ont été intelligentes dans leur jeunesse
le redeviennent presque toujours, passé l'âge critique. Chez les
deux sexes, il y a deux crises successives: la crise sexuelle et la
crise sensuelle. La première vient à dates fixes pour les individus
d'une même race, d'un même milieu. La seconde coïncide généralement
avec l'achèvement complet de la croissance, avec l'état de perfection
physiologique. Parfois, quand commence le déclin, une troisième crise
se manifeste, qui ressemble à la première en ce qu'elle comporte
presque toujours un état sentimental. Hervart subit en ce moment cette
crise, j'en suis presque certain; Hortense et moi-même, nous en sommes
à la seconde; Rose éprouve la première.»
Léonor, comme beaucoup de ses contemporains, dédaignait son métier.
Architecte, il souhaitait d'écrire des études où montrer que la
physiologie est la base de toutes les manifestations dites psychiques.
Les actes appelés vertueux ou vicieux, il les voyait nécessités par
l'état des organes, par la disposition du système nerveux. Rien
ne l'inclinait à rire comme la prétention des femmes frigides à se
faire un mérite de leur chasteté, et il s'étonnait, après tant de
constats scientifiques, de l'obstination des hommes à considérer comme
volontaires ou involontaires les explosions de l'organisme. L'influence
de la conscience sur la conduite des hommes lui semblait nulle. Il
démontrait cela chez lui à un de ses amis, professeur ecclésiastique,
au moyen d'une horloge à poids qui ornait son cabinet. «Ce que vous
appelez la conscience, disait-il, c'est le poids qui règle la sonnerie.
Mais je puis l'enlever et l'horloge continue de marquer les heures
qu'elle ne sonne plus.» Cet ami lui avait avoué que sa chasteté, très
réelle, était tout à fait involontaire. Les femmes n'éveillaient en
lui aucun désir. Il en avait fait l'expérience et n'avait obtenu, à
grand'peine, qu'un résultat décevant. L'exiguïté de ses moyens avait
fait rire la femme pourtant blasée qui lui consacrait ses talents.
«Je crois, ajoutait-il, que la plupart de mes confrères sont dans le
même cas. Quelques-uns, plus favorisés, usent de leurs facultés en
secret; tel autre a un vice, et j'en connais un qui est un danger pour
les enfants. En général, nous sommes chastes par la volonté même de
la nature. Le libertinage serait pour moi un grand Supplice. Je ne
m'intéresse qu'aux mathématiques.»
Léonor, cependant, entendait bien ne pas succomber aux étreintes de la
crise sensuelle.
«Jouir de cette disposition momentanée, mais en conservant un certain
esprit critique. Ne compromettre ni ma fortune physique, ni ma fortune
intellectuelle, ni ma fortune sociale. Dans ces limites, se donner
tout entier à la folie de la saison. Hortense est un violon admirable,
j'en serai l'archet dévoué. Suis-je pas aussi entre ses mains de bonne
volonté un instrument assez heureux? Oh! les sots qui passent leur vie
à combattre leurs passions! Et après? Quand ils voient que le jardin
va défleurir, ils viennent mélancoliques respirer la dernière rose: le
vent passe et ils ne trouvent qu'un buisson de feuilles et d'épines!
Mais moi, et dès maintenant ne pourrais-je pas dire aussi: et après? Il
n'y a peut-être de délicieux dans la vie que la constance d'un amour
inconscient? Je sais trop que j'aime Hortense, et je sais trop pourquoi
je l'aime. Il est certain que le jour où elle m'apparaîtra moins belle,
je me détournerai. Si j'en restais là? Si je cherchais? La variété
vaut-elle la qualité? Voyons si sur ces plages.... Il faut utiliser mon
état d'esprit, c'est-à-dire l'heureuse irritation de mes nerfs....»
Le hasard n'est guère que notre aptitude à profiter des circonstances.
Léonor rencontra au bord de l'eau une jeune femme assez jolie, une
jeune femme comme il y en a tant, et dont la toilette et la tournure
ne disent que des choses indécises sur leur état. En toute autre
circonstance, il eût continué, après un coup d'œil, à considérer à ses
pieds la mort mélancolique des vagues, mais il se promenait précisément
pour cela, pour rencontrer une femme qui se promenât seule: son désir
créait le hasard. Un instant il eut peur qu'on ne lui fit des avances.
Maison passa. Il suivit. La jeune femme, longeant toujours le flot,
s'éloignait des sables fréquentés. Elle voulut saisir un ruban de
varech, qui lui échappa. Léonor l'atteignit. Sorti de l'eau, c'était un
long fouet visqueux. Elle remercia, embarrassée du présent.
--Rejetez-le, allez. Il en est de cela comme de la plupart de nos
désirs. Dès qu'on les tient, on voudrait bien les rejeter à la mer.
Elle eut un petit rire triste et comme étranglé:
--Oh! Pas toujours, dit-elle.
Ils revinrent vers les dunes et, assis sur le sable, ils causaient déjà
comme des amis.
Elle le regardait avec insistance, quoique à la dérobée. Enfin, elle
dit:
--Vous n'avez pas l'air méchant.
--Est-ce un compliment?
--Dans ma bouche, oui.
Alors, s'échauffant peu à peu, elle parla sans arrêt. C'était un flot
pareil à celui qui montait, mais plus rapide. Elle racontait sa vie.
Léonor aimait chez les femmes équivoques ces sortes de discours. Il
montra un grand intérêt, proféra tous les petits mots qui inspirent
confiance. Léonor crut bien comprendre ceci:
Elle demeurait à Paris et ne se livrait qu'à un petit nombre d'amis,
toujours les mêmes. L'honnêteté de sa vie était donc hors de doute.
Ses parents, d'ailleurs, n'avaient pas à se plaindre d'avoir une fille
comme elle. Ils demeuraient dans le nord, près de Boulogne; aussi,
pour ne pas les rencontrer, ni des gens de son pays, elle bornait ses
pérégrinations aux plages normandes. Parmi ses amis, deux lui étaient
chers. L'un, qui était un jeune étranger, ne passait que six mois par
an à Paris, mais il continuait de lui donner des sommes, durant l'été.
L'autre, quoique plus âgé, donnait moins; elle l'aimait davantage,
il avait de l'esprit, étant Parisien. C'était un fonctionnaire. Elle
ne voulut pas dire au juste dans quelle partie, mais cela semblait
les Beaux-Arts. Le premier de ces amis la croyait à Grandcamp, où
elle venait d'arriver; pour le fonctionnaire, elle était à Honfleur.
Cela compliquait un peu sa correspondance, mais c'était mieux.
D'ailleurs, elle n'avait pas eu l'occasion depuis longtemps d'écrire au
fonctionnaire, qui donnait à peine signe de vie par quelques cartes
postales. Cela lui semblait suspect et la rendait triste. La dernière
fois, il était à Cherbourg, mais n'avait pas donné son adresse.
--Il a l'air d'un homme qui va se marier. Lui, il n'est pas seulement
capable de contenter une femme! Pourtant, je l'aime. Et puis, il me
manquerait beaucoup, pour d'autres motifs.
Cette femme à la vie si banale, au cerveau si banal, avait un agréable
son de voix, la figure fine, de l'esprit dans les veux, une sorte
d'élégance naturelle. Léonor la désira vivement.
--Je passe quelques jours ici, dit-il.
--Et moi aussi.
--Voulez-vous que nous les passions ensemble?
Elle rit d'un joli rire, se fit prier, puis accepta, après avoir encore
une fois examiné Léonor d'un œil sagace. La proposition acceptée, elle
tendit ses lèvres, regarda l'heure à une montre minuscule et se leva,
en disant:
--Eh bien, allons dîner. Dépêchons-nous pour avoir une petite table.
Elle s'appelait Gratienne. C'était une toute petite femme aux cheveux
bruns très abondants. Son profil était charmant. Le contraste que
faisait cette statuette avec Hortense, opulente Léda, amusa Léonor. Il
trouva un corps souple, frais, et délicatement parfumé. Elle inclina
le voluptueux Léonor à beaucoup de folies. C'était d'ailleurs une
praticienne, et comme elle participait ardemment aux plaisirs qu'elle
provoquait, il passa quelques nuits agréables. Les journées l'étaient
beaucoup moins, car il devait subir de prolixes confidences. Il y
avait parmi ses histoires quelques traits agréables, mais par vertu
professionnelle elle se gardait de jamais prononcer aucun nom propre;
cela embrouillait un peu les anecdotes.
Un soir, cependant, elle eut un moment de distraction ou d'abandon et
elle laissa Léonor feuilleter une petite collection de cartes postales:
--Et puis, ajouta-t-elle, puisque tu n'es pas de Paris, les noms ne te
diront rien.
Léonor considéra des bateaux, des montagnes, des casinos, des
baigneuses et beaucoup d'autres images. Les unes étaient signées
Théobald et venaient d'Autriche; d'autres, Paul, et venaient des
Pyrénées.
«Tiens, le château de Tourlaville!»
Sans en avoir l'air, il examina attentivement l'écriture de l'adresse.
Il ne la connaissait pas. La carte était signée H. Il passa. Encore un
château de La Hague. Cette fois la signature était Herv.
«Ne serait-ce pas Hervart?»
Le nom s'étalait tout entier au bas du château de Martinvast, en même
temps que de «tendres baisers».
«Ah! c'est lui, le fonctionnaire des Beaux-Arts? En effet.»
Cela l'ennuya un instant d'être le collaborateur, même occasionnel, de
M. Hervart. Il eût préféré un inconnu. Théobald lui agréait davantage.
Mais tout à coup, il songea à Rose:
«C'est curieux, se dit-il, que nous aimions les mêmes femmes en tous
les genres.»
Comme Gratienne regardait par la fenêtre, il glissa dans sa poche le
château de Martinvast.