M. Hervart regarda Rose et ne regarda plus la mer.

Ses yeux étaient tristes d'avoir vu fuir, ironique, le désir. Ceux de

Rose étaient pleins du sourire le plus doux.

--Ils ont la couleur de la mer infinie, Rose.

«C'est tout de même agréable, songeait M. Hervart, d'être le premier

à dire cela à une jeune fille.... Généralement, les femmes aux yeux

bleus entendent ce compliment pour la centième fois, et cela leur fait

croire que tous les hommes sont pareils et qu'ils sont bêtes.... Ce

sont les hommes qui mettent tant de fadeur dans l'amour.... Ils sont

jolis, les yeux de Rose, mais je n'aurais pas dû le dire.... Suis-je le

premier?...»

M. Hervart ressentait à son tour les piqûres, assez vagues encore, de

la jalousie:

«Ces petites recherches, ces petites complaisances sensuelles, qui les

lui a enseignées, puis-qu'elle n'a pas d'amies, sinon quelque cousin,

entreprenant et gauche?... Que je suis sot, et méchant pour moi-même!

Rose a eu des amies, à Valognes, au couvent; elle en a toujours et

leur écrit.... Et puis, que m'importe? Je ne suis pas amoureux, il

me semble, et tout cela ne saurait être pour moi qu'une suite de

sensations légères, qu'un prétexte à d'amusantes observations....»

L'après-midi s'écoulait. Il fallut penser aux emplettes réclamées par

Mme des Boys.

Ils redescendirent.

--Comme l'escalier est noir. Donnez-moi la main, dit Rose.

Vers les dernières marches, comme pour le remercier de son aide,

elle lui tendit la joue. Le baiser se posa au coin des lèvres. Cette

fois, Rose recula, avertie du danger par une sensation trop vive,

trop intime. Mais, en s'éloignant, elle faillit tomber. Ses mains se

crispèrent sur la main qui la retenait, et elle se trouva ramenée

vers M. Hervart. Ils se regardèrent une seconde. Elle ferma les yeux,

attendant la nouvelle brûlure.

--Vous ne vous êtes pas fait de mal?

Elle éclata de rire.

«Voilà, se disait M. Hervart, ce qui s'appelle être maître de soi.

Aussi elle se moque. Tel est le résultat de la vertu.»

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Ils entrèrent dans presque tous les magasins de la rue Fontaine, qui

est le centre de ce grand village biscornu. M. Hervart acheta des

cartes postales. Les châteaux de la Hague sont presque aussi beaux et

aussi pittoresques que ceux des bords de la Loire. Il aurait voulu en

envoyer l'image à Gratienne, mais il se sentait prisonnier. Cela le

mit de mauvaise humeur, l'espace d'un instant. Comme Rose, cependant,

entrait dans une mercerie, il se décida; la porte était à côté.

--J'aurais voulu votre avis, dit Rose; c'est pour réassortir des laines.

Mais il n'était plus là. Alors, elle attendit, patiente.

Les châteaux, enfin, tombèrent dans la boîte. Ils reprirent leur

itinéraire. La promenade aboutit chez le pâtissier.

C'était un des plaisirs de M. Hervart de manger des gâteaux dans une

pâtisserie, et ce plaisir était complet quand une femme l'accompagnait.

On le connaissait bien, à celle de la rue du Louvre, au coin de la

place; il y venait tous les jours, et pas toujours seul.

En entrant avec Rose, il se crut à Paris, et en bonne fortune. Cela

l'amusa. Rose n'était pas moins contente. Souriante et sérieuse, elle

eut aussitôt l'air d'accomplir un rite familier.

«Elle serait très vite Parisienne», songeait M. Hervart, qui la

contemplait.

Et il voyait, en une minute, tout un avenir se dérouler: «Ils

demeuraient quai Voltaire et souvent, le matin, elle sortait avec lui,

allant au Louvre des femmes. Il la conduisait jusque sous les arcades.

Elle le reprenait pour aller déjeuner. D'autres jours, elle entrait à

quatre heures dans son bureau, on allait, comme maintenant, manger des

gâteaux, boire un verre d'eau glacée, et l'on revenait lentement par le

Pont-Neuf et les quais; on achetait quelque livre curieux, on regardait

les jeux du soleil sur l'eau et dans les arbres; le bateau les tentait

quelquefois, ou le chemin de fer, ils gagnaient quelque bois, moins fou

que celui de Robinvast, mais agréable encore, et Rose respirait un air

presque aussi pur que son air natal....»

Il n'y avait pas beaucoup d'imagination dans ce rêve de M. Hervart, car

il l'avait réalisé bien des fois. Mais d'y introduire Rose, cela en

faisait une chose toute nouvelle, un plaisir encore inéprouvé.

«A la fin de mon séjour, je l'aimerai follement et je serai très

malheureux,» se dit-il enfin. Ils rencontrèrent bientôt M. des Boys,

qui les cherchait. On regagna la gare. En atténuant l'heure du train,

M. Hervart s'intéressa aux châteaux, qu'il avait pris en double.

--Pourquoi n'irions-nous pas les visiter?

Rose, en disant cela, regardait son père.

Il acquiesça.

--Cela me donnera des idées pour la restauration de Robinvast, que je

médite.

Mais il entendait seulement une mise en état; on cimenterait les

joints, sans arracher une feuille de lierre; la folie du parc et du

bois serait respectée, mais il fallait des allées et des sentiers.

--L'art, dit-il, sentencieusement, ne comporte qu'une certaine qualité

de désordre. Et puis, je dois compter avec les préjugés: la mauvaise

éducation de mon jardin ferait croire à celle de ma fille....

Il y avait dans ce mot des projets de mariage, Rose le perçut aussitôt.

--Je suis, dit-elle, très bien comme je suis, et Robinvast aussi.

--Voyez-vous, la petite orgueilleuse!

--N'êtes-vous pas de mon avis? dit Rose, en s'adressant à M. Hervart

avec un rire, qui palliait sa hardiesse.

--Pour vous, oui.

--Oh! moi, on ne peut plus rien. Le mal est fait; je suis une sauvage.

Mais c'est pour quoi me plaît, et me convient, la sauvagerie de

Robinvast.

--Pourtant, dit M. Hervart, dont les mains étaient couvertes

d'égratignures, il y a beaucoup de ronces, dans le bois. Jamais je n'en

vis de si belles, des jets comme des lianes, comme des serpents....

--Jamais je ne m'égratigne, dit Rose.

Mais elle ne regardait pas sans plaisir les mains de M. Hervart, qui

s'étaient balafrées pour lui cueillir des mûres. Elle lui dit tout bas:

--Je suis méchante comme les ronces!

--Défendez-vous comme elles! répliqua M. Hervart.

Ce n'était qu'un mot. Sans doute, M. des Boys songeait à marier sa

fille, mais le projet, fort légitime, était lointain encore. Nul

prétendant ne menaçait. Ces dispositions, d'ailleurs, plaisaient à M.

Hervart qui, amoureux depuis dix heures du matin, songeait, vers sept

heures du soir, à épouser la jeune fille nerveuse et sentimentale qui

avait prêté le coin de sa bouche à un baiser maladroit.

La soirée se passait régulièrement à jouer aux cartes. Dressée dès

le plus jeune âge à cet exercice, Rose participait au whist avec

conviction. Elle dirigeait, grondait sa mère, disputait des coups avec

M. des Boys et tenait sous ses yeux doux M. Hervart fasciné.

En s'asseyant à la table de jeu, il eut aussitôt conscience de cette

fascination qui, jusqu'alors, s'était exercée à son insu. Il se

souvenait maintenant que, chaque fois que le sort le mettait en face

de Rose, un très grand plaisir le grisait. C'était une possession,

comme en éprouvent, au théâtre, certains spectateurs enivrés par la

comédienne de leurs rêves. Il se rendait compte aussi que son plaisir,

à peu près inconscient, devait se traduire par de fervents regards....

«Son cœur, peu à peu, a répondu à la passion mystérieuse de mes

yeux.... Ils sont doux aussi, mes yeux, je le sais; ils sont mon

attrait.... Quant à mon extase, elle s'explique très bien, car Rose, un

peu dure de profil, est, de face, presque divine. Son nez, trop long,

rentre, un ovale parfait se dessine, le sourire semble le mouvement

naturel de cette bouche un peu large et les yeux, enfin, un peu

enfoncés, s'avancent, à la lumière des lampes, comme des fleurs....

Souvent je suis resté en pareille extase devant ma belle image de la

Vénus du Titien; il est vrai qu'elle montre aussi d'autres beautés,

mais sa figure et ses yeux, surtout, sont d'adorables pièces....»

--Ne vous faites pas de signes!

Cette observation, motivée par un échange de sourires trop accentués,

amusa beaucoup Rose, car elle pensait en ce moment fort peu à son jeu.

Elle courba innocemment la tète sous la parole paternelle.

Ils jouèrent très mal et perdirent beaucoup de fiches.

Au retirage des places, ils furent séparés, mais pour être mieux unis,

et leurs genoux bientôt se touchèrent sous la table. La partie, dans

ces conditions, devenait exquise. Par contraste, Rose s'ingénia à

battre son ami, cependant que sa jambe innocente le cajolait tout bas.

La vie lui paraissait très agréable.

Elle s'endormit tard, un peu fiévreuse, rêvant à cette journée où elle

avait si allègrement gagné le sommet de ses désirs. Elle était aimée:

c'était le bonheur. Pas un instant, elle ne se demanda si elle aimait

elle-même. Elle n'avait sur l'état de son cœur aucun doute.

Les réflexions de M. Hervart étaient assez différentes, et d'ailleurs

d'une confusion extrême. Les femmes sont tout entières au présent; les

hommes, moins bien organisés peut être, vivent surtout dans l'avenir.

M. Hervart faisait donc des projets. Il s'endormit au milieu de ses

desseins, fatigué de ne pouvoir en dresser aucun selon une perspective

logique.

Un cœur virginal · 第 19 / 47 题