«Mais son sourire est si doux que je ne m'en fatiguerais jamais. Tiens,
je vais lui dire cela....»
--Que j'aime votre sourire! Il est si doux que je ne m'en fatiguerais
jamais.
--Si doux que cela? C'est parce qu'il est tout nouveau. Je n'ai pas
l'habitude de sourire Il y avait de quoi émouvoir un homme jusqu'au
fond de l'âme. M. Hervart murmura spontanément:
--C'est vous que j'aime, Rose.
Elle répondit franchement, sans marquer nulle surprise:
--Moi aussi, mon ami.
En même temps, elle secouait sa robe, où erraient des fourmis égarées:
--Elles ne piquent pas, celles-là, heureusement. Elles sont douces....
--Comme vous.
«Quel compliment! Quelle fadeur! Que je suis ridicule!»
--Il y en a une sur votre manche, dit Rose.
Elle la fit tomber.
--Maintenant, remerciez-moi.
Et elle présentait sa joue, où M. Hervart mit un baiser des plus
fraternels.
Il songeait:
«C'est à n'y rien comprendre. Pourtant, je pense qu'elle n'aime pas.
Si elle aimait, elle fuirait. Ce n'est qu'après le pas décisif que
l'amour devient familier....»
--Si nous voulons aller à Cherbourg, dit Rose, il faut déjeuner de
bonne heure.
Ils partirent, bientôt sortis du bois, entrés dans le jardin, qui
n'était guère moins fruste. Il y faisait du soleil; ils le traversèrent
vite. Elle marchait devant. M. Hervart, en passant, cueillit une rose
et la présenta à la jeune fille. Rose la prit, en cueillit une autre
et, la donnant à M. Hervart:
--Celle-ci, c'est moi.
Alors, elle se mit à courir et gravit le perron sans se retourner.
M. Hervart dut recommencer son raisonnement. Il se sentait heureux,
mais comprenait de moins en moins.
«Elle agit comme si elle m'aimait----Elle agit aussi comme si elle ne
m'aimait pas. Ici, on dirait que je suis tout pour elle. Quelques pas
plus loin, elle me traite comme un simple ami de la maison.... Et c'est
elle qui me mène.... Je n'ai jamais vu cela que chez les coquettes....
Où aurait-elle appris cela?... Les femmes sent comme les gentilshommes
du temps de Molière; elles savent tout sans avoir rien appris....»
M. Hervart, l'esprit alourdi, mais le cœur léger, monta à sa chambre,
afin de méditer plus à l'aise. D'abord, il retoucha sa toilette, avec
une certaine application. Il arracha de sa barbe un fil qui, sans être
d'argent, était d'un or très pâle. Il vaporisa son gilet, mit à son
doigt une bague aux ciselures compliquées.
«Cela peut servir, quand les conversations sont difficiles.»
Il allait commencer à méditer, quand on frappa à la porte. Le déjeuner
était prêt.
M. des Boys, malgré le dérangement que sa fille lui imposait,
paraissait heureux. Il déclara qu'une promenade lui ferait du bien. Il
en avait besoin, puis il y avait droit. Il annonça:
--Je viens de terminer le neuvième panneau de ma vie de sainte
Clotilde. Elle entre au monastère de Saint-Martin, à Tours.
M. Hervart manifesta beaucoup d'intérêt pour cette composition, qu'il
avait admirée la veille, avant les dernières retouches. Il souhaita
la voir bientôt en son vrai cadre, à côté des autres, en l'église de
Robinvast.
--Il y en aura douze, déclara M. des Boys.
--On viendra les admirer, dit M. Hervart, comme la Vie de saint Bruno,
aux Chartreux et maintenant au Louvre.
--Je l'espère.
--Mais on y viendra moins.
--Oui, Robinvast est un peu loin. Mais qui va au Louvre? Quelques
artistes, les badauds en voyage. Personne en France ne s'intéresse à
l'art.
--Personne au monde, dit M. Hervart, excepté ceux qui en vivent.
--Et ceux qui en meurent? demanda Rose.
Mme des Boys regarda sa fille avec surprise.
--Je n'ai jamais entendu dire que la peinture fût une industrie
dangereuse.
--Quand on y croit, dit M. Hervart.
---Comment, pas dangereuse, dit M. des Boys, et le blanc de céruse?
--Il faut croire, dit Rose, en regardant M. Hervart.
--Voilà, reprit M. des Boys, où en est le public. Ma femme, par un
coq-à-l'âne merveilleux, a traduit son sentiment.
Ou raconta des anecdotes sans aucun sel sur les distractions
coutumières à Mme des Boys. M. Hervart fut sur le point d'oublier de
rire: il pensait à ce que venait de dire Rose.
--Ma fille, dit M. des Boys, demande à Hervart si nous n'étions pas
croyants, quand nous nous promenions au Louvre? Nous en avions la
fièvre. Hervart est mon élève, c'est moi qui ai formé son goût pour les
belles choses. Malheureusement, j'ai quitté Paris, et il a mal tourné.
Moi, je suis resté fidèle, malgré tout.
--Mais, dit M. Hervart, la fidélité ne commence que le jour où l'on est
entré dans sa vocation véritable.
Rose parut donner à ces paroles un sens que M. Hervart n'y avait pas
mis consciemment. De grands veux infiniment doux semblèrent se poser
sur les siens comme des baisers.
C'est, songeait-il, comme si j'avais fait une déclaration. Je suis fou.
Mais comment éviter telle phrase que l'on va prendre pour une allusion
préméditée?...»
Il trouva cependant le jeu très amusant. On pouvait ainsi parler en
public et dire ses véritables sentiments sous le couvert des banalités
de conversation. Rose lui en avait donné l'exemple; il l'avait suivi
sans y penser, mais une telle docilité était un symptôme grave.
«Je suis perdu. Me voici en train de devenir amoureux.»
Mais, pareil aux buveurs qui, sentant venir l'ivresse, voudraient se
retenir, et obéissent encore au désir, amollis qu'ils sont par la
sensation même qui éveille leur conscience, M. Hervart, ayant jugé
qu'il fallait lutter, céda.
Il but un grand verre de vin, et dit:
--On peut se trompera ses débuts dans la vie, et longtemps encore
après. J'ai gardé pour l'art un goût vif, mais je n'étais appelé qu'à
lui faire des visites. Nous sommes des amis, non des époux. J'ai fondé
ma maison sur un autre terrain; elle vaut ce qu'elle vaut, mais j'y
demeure fidèlement moi aussi. On ne peut tenir qu'à ce que l'on aime.
Pour conserver un trésor, il faut l'avoir trouvé.
Il avait parlé avec feu.
--Quelle éloquence! dit M. des Boys.
Rose, tout à coup, se mit à rire, mais d'un rire si heureux, si
reconnaissant, que M. Hervart ne s'y trompa nullement.
--On se moque de toi, mon pauvre ami, reprit M. des Boys.
A cette méprise, le rire de Rose redoubla. Il devenait joyeux,
enfantin, fou.
--Voici, dit Mme des Boys, quelque chose qui vous consolera, j'espère.
Mais quel diable, que ma fille!
Par pitié pour sa mère, Rose voulut se contraindre. Elle y réussit,
après quelques soubresauts, et dit, s'adressant à M. Hervart:
--Qu'en pensez-vous? Vous avez peur, hein?
--Plus que vous ne croyez.
--Moi, aussi, j'ai peur de moi même.
--Voilà un mot raisonnable, dit Mme de Boys. Allons, sois sage.
Le gâteau, fait à la maison, ayant été trouvé excellent, elle commença
d'en donner la recette. Un repas finissait rarement sans que Mme des
Boys énonçât quelque mystère culinaire.
La voiture passa devant les fenêtres. Le déjeuner s'acheva sans guère
plus de paroles. Rose était devenue songeuse. M. Hervart constatait:
«Notre accord a fait, en quelques instants, d'effrayants progrès.»