II

Il faisait déjà chaud. Ils s'assirent à l'ombre, sur un tronc d'arbre.

De grosses fourmis innocentes le parcouraient, mais M. Hervart

ne s'intéressait plus beaucoup à l'entomologie. Ils regardaient

distraitement les petites bêtes affairées, coupant et recoupant leurs

voies.

«Savent-elles ce qu'elles font? Et moi, est-ce que je sais ce que je

fais? Une sensation les guide. Et moi? Elles vont ici, parce qu'elles

ont cru voir ou senti une proie. Et, moi? Oh! moi, je voudrais bien

fuir ma proie. Moi, je raisonne, moi je délibère.... Oui, je délibère,

ou, du moins, j'essaie.»

Il leva la tête vers la jeune fille. Rose arrachait des clochettes aux

hampes des digitales et les faisait claquer dans la paume de sa main.

Elle était sérieuse. M. Hervart put la regarder sans la distraire de

son rêve.

L'ensemble était joli, à la fois doux et sauvage. Les traits, gardant

encore quelque chose de puéril, s'accentuaient. C'était une femme.

Quelle bouche ronge et voluptueuse! M. Hervart se surprit à songer

qu'elle donnerait d'excellents baisers. Et quel fruit à mordre, ferme

et plein de suc! Rose poussa un soupir et une grosse vague gonfla son

corsage blanc; tout le jeune buste avait semblé s'épanouir. M. Hervart

eut la vision d'une blancheur rosée, tendre et vivante: il la désirait

comme un enfant désire la pèche qu'il aperçoit au mur sous ses longues

feuilles. Il se complut dans ce désir. C'est ainsi qu'il avait songé

parfois devant la _Jeune Femme_ du Titien. L'obstacle était aussi fort.

Rose était pour lui une chimère.

«N'importe, se disait-il, je l'ai désirée, et cela n'est pas sage....

Eh! si je l'aimais, je n'aurais pas eu une telle vision, en ce moment.

Donc, je ne l'aime pas. Heureusement!»

Rose ne pensait à rien. Elle se laissait regarder. Ayant été vue, elle

eut un sourire très doux, nuancé d'un peu de confusion. Par contraste,

elle éclata de rire, soudain et, les mains retenues aux nœuds de

l'arbre, se pencha en arrière. Son chapeau tomba, ses cheveux se

dénouèrent. Elle se dressa, paraissant plus sauvage encore. M. Hervart

crut qu'elle allait fuir, comme Galatée; mais il n'y avait pas de saule.

--Tant pis, dit-elle pendant que M. Hervart lui présentait son chapeau,

mes cheveux vont rester sur mes épaules. Ils sont bien là. Les épingles

ne tiennent pas sur ma tète.

--Les épingles, dit M. Hervart, tiennent rarement sur la tète des

femmes.

Elle sourit sans répondre et certainement sans comprendre.

Un cœur virginal · 第 13 / 47 题