I.

Appuyée au mur de la vieille terrasse en ruine, envahie par les herbes,

les acacias elles ronces, la jeune fille mangeait des mûres. Elle

montra, en riant, ses mains devenues violettes. M. Hervart releva la

tête et dit:

--Vous avez aussi des moustaches. C'est très drôle.

--Mais je ne veux pas être drôle.

Elle alla vers le ruisseau voisin, où elle trempa son mouchoir pour se

laver les lèvres.

Les yeux retombés sur sa loupe, M. Hervart continua d'examiner la fleur

de marguerite, où deux lygées écarlates, étroitement unis, ne faisaient

plus qu'un seul insecte. Endormis dans un amour profond, ils ne

semblaient encore vivre que par le frémissement léger de leurs longues

antennes. La femelle avait enfoncé sa trompe aiguë dans la fleur et

le mâle, avec la sienne, semblait pomper de la volupté dans le col

immobile de sa compagne. M. Hervart aurait bien voulu assister à la fin

de cet entretien passionné, mais cela pouvait durer des heures encore;

il se découragea.

«Je sais d'ailleurs, songeait-il, que le mâle ne meurt pas

immédiatement et au aussitôt dégagé il trotte, en quête de nourriture.

J'aurais voulu voir le mécanisme de la désunion. Le hasard me donnera

cela. Que l'on observe les bêtes ou les hommes, il faut compter sur le

hasard. Il y a aussi les longues persévérances....»

Après un mouvement de tète qui voulait dire, sans doute, que les

longues persévérances n'étaient pas son fait, il déposa doucement la

fleur et ses amoureux sur le rebord de la terrasse. C'est alors qu'il

s'aperçut enfin que Rose n'était plus là.

«Je l'aurai fâchée avec ma plaisanterie. C'était faux, d'ailleurs. Mais

il y a des moments où cette enfant m'énerve avec son air de désirer

des caresses. Et si je mettais seulement la main sur son épaule, elle

me giflerait. C'est un être singulier. Toutes les femmes sont des êtres

singuliers et, entre toutes, les jeunes filles....»

Essuyant sa loupe avec soin, il enjamba le ruisseau et entra dans le

bois.

<tb>

M. Hervart avait une quarantaine d'années. Assez grand et mince, il

restait parfois un peu voûté, quand la curiosité l'avait tenu penché

trop longtemps. Quoique un de ses yeux fût comme rétréci par l'usage du

microscope, il avait le regard vif et net. Son visage clair, à la barbe

blonde taillée en pointe, était agréable, sans attirer l'attention; et,

s'il l'avait attirée, il ne la fixait pas.

Conservateur de la sculpture grecque, au musée du Louvre, il

s'intéressait fort peu à la froide beauté des marbres et, moins encore,

à l'archéologie. Il aimait la vie et partageait ses jours entre les

femmes et les bêtes. Les mœurs des insectes le passionnaient. On le

voyait souvent au Jardin des Plantes ou, plus souvent qu'à son bureau,

sur le quai voisin, chez les marchands de bestioles. Le soir il courait

le monde, à travers tous les mondes. Quand le milieu était favorable,

il se donnait volontiers pour ancêtre M. d'Hervart, dont la femme aima

La Fontaine. Ailleurs il disait que ses fonctions seules l'avaient

empêché de se faire un nom comme naturaliste. Mais, selon l'opinion

commune, M. Hervart n'était, en toutes choses, qu'un amateur très

intelligent, gâté par beaucoup d'indolence.

Il venait tous les deux ou trois ans passer quelques semaines chez M.

Desbois, son ami, ancien sculpteur industriel, au manoir de Robinvast,

près de Cherbourg. M. Desbois s'était récemment anobli au moyen d'un

y et de quelques autres menus changements. Quand M. des Boys parut au

monde, Hervart n'eut pas l'air de s'apercevoir de la métamorphose. On

l'aima davantage. Très occupée de cuisine et de pâtisserie, Mme des

Boys s'empressait jusqu'à l'excès, quand M. Hervart était là.

Un peu bête, jadis sentimentale et pleine de romances, Mme des Boys

avait voulu que l'on appelât sa fille, Rose, et cela aurait formé un

nom ridicule si Rose eût été une fille à tolérer deux fois un sot

compliment. Quoique rieuse et douce, d'ordinaire, elle était capable de

froideurs terribles et d'inattentions cruelles. Ses parents l'adoraient

et la redoutaient. On lui laissait faire sa volonté. Elle avait vingt

ans.

M. Hervart, cependant, cherchait Rose. Il n'osait l'appeler, ne sachant

quel mot choisir. Dans la conversation il disait: Vous; devant des

étrangers: Mademoiselle; en lui-même: Rose.

«Elle était bien plus agréable, il y a deux ans. Elle m'écoutait. Elle

m'obéissait. Elle me capturait des insectes. Maintenant, c'est le

moment de la crise. Si nous étions des lygées....»

Mais il se reprit:

«Qu'elles soient des femmes, qu'elles soient des bestioles, l'amour,

pour elles, est toute la vie. Les lygées vont mourir, leur œuvre

accomplie, et les femmes commencent à mourir à l'heure de leur premier

baiser.... Elles commencent aussi à vivre. C'est beau, le spectacle de

ces jeunes filles qui veulent vivre, qui veulent remplir leur destinée,

et qui ne savent pas, et qui cherchent, avec des sanglots, leur chemin

dans la nuit.... Je vais la trouver pleurant.»

Rose achevait d'essuyer ses yeux. Ils étaient bleus, quand elle était

triste, et un peu verts, quand elle était gaie.

--Vous avez pleuré? Vous vous êtes piquée en passant à travers les

houx? Moi aussi.

--Je ne pleurerais pas pour cela. Mais qui vous dit que j'aie pleuré?

J'ai eu un moucheron dans l'œil. Regardez, je n'en ai qu'un de rouge.

Mais, au lieu de lever la tête, elle la baissa, s'amusant à cueillir

des fleurettes.

--Puis-je m'asseoir près de vous?

--En voilà une question!

--C'est parce que votre robe tient toute la place.

-Eh bien, bousculez ma robe.

M. Hervart rejeta sur les genoux de Rose le pan de robe qui s'étalait

et il s'assit sur le vieux banc, avec une certaine précaution, car

il le savait peu solide. Redevenu romantique, avec la fortune et la

noblesse, M. des Boys entretenait son domaine à l'état vétusté et

sauvage; sauf les pièces habitées et le potager, il n'y avait guère,

en sa maison et aux alentours, que des murs salpêtres, des planchers

pourris, des bancs moussus, d'inextricables buissons de ronces. Le

lierre mangeait tous les murs, grimpait à tous les arbres. Près du

ruisseau, une vieille tour semblait une cascade de verdure, dont les

flots de lierre rejaillissaient jusque sur le dôme d'un vieux chêne aux

bras morts se dressant comme des fourches. C'était assez beau. Les des

Boys ne sortaient jamais que pour montrer à un étranger le spectacle de

leur forêt vierge (ou visiter parfois les châteaux et les sites de la

Hague). M. des Boys faisait de la peinture.

<tb>

C'était le matin. Le bois était frais, encore humide. Le soleil, à

travers les branches enlacées des hêtres, dessinait des fleurs sur

le feuillage rigide des houx. Un petit marronnier, poussé tout de

travers, tendait vers la lumière sa tête contournée. Il y avait tout

près un cerisier sauvage où les moineaux se jetaient, inquiets, avec

des cris. Un geai passa, faisant un éclair bleu. Le vent, se glissant

sous les arbres, courba les fougères, qui changeaient de couleur. Une

abeille blessée tomba sur la robe de Rose.

--Tiens, pauvre abeille, elle a une aile démanchée. Je vais essayer de

la guérir.

--Prenez garde, dit M. Hervart, elle va vous piquer. Les animaux ne

soupçonnent jamais qu'on veuille leur faire du bien. Pour eux, il n'y a

que des ennemis.

--Vous avez raison, répondit Rose, en secouant l'abeille. Vos lygées la

mangeront. Cela finira son malheur. Il n'y a que des ennemis.

Rose avait parlé d'un ton si amer que M. Hervart en fut inquiet.

Il approcha son visage de celui de la jeune fille, autant que le

permettait un grand chapeau de bergère, lui disant tout bas:

--Vous avez du chagrin?

Comme les femmes savent faire les choses à propos! Le grand chapeau

disparut soudain, lancé comme avec dépit, et au même moment une tète

blonde, ébouriffée, pâle et charmante, tomba sur l'épaule de M. Hervart.

Ce fut une minute émouvante. L'homme, troublé, passa son bras autour

de la taille de la jeune fille. Sa main saisit une petite main qui

s'abandonna. Il n'eut qu'à tourner et à pencher un peu la tète pour

baiser, tout près des cheveux, un front blanc, moite de fièvre. Il

sentit alors un abandon plus volontaire; la main qu'il tenait serra la

sienne.

Un mouvement brusque de Rose les sépara. Elle regardait franchement M.

Hervart, disant, la figure tendrement épanouie:

--Je n'ai plus de chagrin.

Elle se leva. Ils s'en allèrent à travers le bois, échangeant d'une

voix douce d'insignifiantes paroles. Chaque fois que leurs regards se

rencontraient, c'était dans un sourire. Ils touchaient des fleurs, des

feuilles, de simples morceaux de bois mort, pour avoir l'occasion de se

frôler les doigts. Arrivés à une clairière, ils laissèrent, marchant

côte à côte, pendre intérieurement leurs bras et bientôt leurs mains se

joignirent.

Il y eut un silence très long et très agréable. Mais chacun, cependant,

avait des pensées particulières.

«Evidemment, se disait M. Hervart, si j'ai un peu de raison, je vais

reprendre le train qui m'amena. D'abord, aller à Cherbourg, expédier

un télégramme qui m'en fera recevoir un autre, par lequel je serai

rappelé. C'est ennuyeux. Je me plaisais tant ici! A qui m'adresser? A

Gratienne? Par une lettre alors, pour inventer une histoire. Cela ne

sera pas plus grave dans trois ou quatre jours. Je connais les jeunes

filles; le temps n'existe pas pour elles; elles vivent dans l'absolu.

Tant qu'il n'y aura pas de jalousie, et comment y en aurait-il? je

serai tranquille. Elle est bien charmante, Rose. Dieu! que je suis ému!

Mais je dois être raisonnable. Je donnerai rendez-vous à Gratienne à

Grandcamp. Elle a envie de Grandcamp, à cause d'un roman qu'elle a lu,

qui se passait là. Puis, il y a les roches. Moi, ça m'est égal, pourvu

que je m'en aille....»

--A quoi pensez-vous, mon ami?

--Vous le demandez, mon enfant?

Une pression plus forte de la petite main témoigna que la réponse avait

été comprise. Le silence recommença.

«Gratienne? Elle est en train de me tromper, en ce moment! Aussi,

laisser une femme toute seule à Paris, au mois de juillet! «Je ne

m'ennuie pas un instant. Je dîne tous les jours chez Mme Fleury, qui

est bien contente de m'avoir. Le 25. nous partons pour Honfleur. Il

faudra venir nous voir.» Elle croit que Honfleur est tout près de

Cherbourg. «Je ne m'ennuie pas un instant....» Allons, quand les femmes

sont claires, c'est qu'elles n'ont rien à cacher.... Au contraire,

c'est une de leurs ruses....»

--Eh bien, mon enfant, tout à fait fini le gros chagrin?

--Je suis heureuse, répondit Rose.

Un regard de ses grands yeux limpides confirma ces paroles solennelles.

M. Hervart fut encore plus troublé qu'au moment de l'abandon. L'idée

qu'il faisait le bonheur de cette enfant lui donnait beaucoup d'orgueil.

«Autant ne pas déranger Gratienne. Elle est très soupçonneuse. A qui

m'adresser, en ce cas? Mes collègues? Non, je n'ai pas d'intimité.

Gauvain, le marchand d'animaux? Cela serait humiliant. Ah! que je

m'ennuie. Laissons cela, je verrai plus tard. Qu'y a-t-il, après tout?

Un peu d'amitié tendre. Rose vit tellement solitaire! Pourquoi lui ôter

cette joie innocente de jouer au sentiment avec moi? Plaisirs d'été....»

--Oh! dit Rose, voilà un bupreste. Qu'il est beau!

Mais la magnifique bête, cuirassée d'or et de saphyr, disparut sous les

feuilles mortes. Ils n'y pensèrent plus. Rose avait bien d'autres idées.

Elle se sentait remplie d'une tendresse fière.

«Je ne m'appartiens plus.... C'est très émouvant.... Que va-t-il se

passer?... Il m'embrassera sur les yeux, certainement.... Comment

résister, puisque je lui appartiens?»

Elle leva la tète, regarda M. Hervart. Ses yeux se donnaient. Elle

les ferma, sans changer d'attitude. Un baiser effleura ses paupières

douces.

«Il fait tout ce que je crois qu'il va faire. Est-ce lui qui lit dans

ma pensée, ou moi dans la sienne?...»

M. Hervart, cependant, cherchait des phrases galantes ou sentimentales,

et n'en trouvait pas.

«Je pourrais louer ses cheveux châtains à reflets dorés, dire qu'ils

sont fins et soyeux. Mais le sont-ils? Et puis, c'est peut-être

prématuré. Louer quoi: sa bouche? Elle est un peu grande. Son nez?

Il est un peu busqué. Son teint? Est-ce un compliment de dire qu'il

est pâle et mat? Ses yeux? Cela aurait l'air d'une allusion. Ils sont

jolis, ses yeux changeants....»

Il avait cueilli au passage un brin d'herbe. Il le regarda. Des petits

points noirs y couraient.

--C'est ennuyeux, dit M. Hervart, que j'aie oublié mon microscope.

--J'en ai un, vous savez. Seulement le miroir est cassé. Il faudrait

l'envoyer à Cherbourg.

--Ne pourrait-on pas y aller soi-même?

--Si vous voulez.

--Cela ne vous ferait donc pas plaisir, Rose? Elle fut si contente

d'être appelée ainsi qu'elle fut un moment sans répondre; puis elle

dit, toute rougissante:

--C'est que je ne sors presque jamais; je n'y pense pas. Vous savez

bien que cela me plaira beaucoup de sortir avec vous.

Elle ajouta, d'un ton d'enfant gâtée:

--Je vais prévenir mon père. Nous irons après déjeuner.

Un cœur virginal · 第 10 / 47 题