+LE PALAIS RICCARDI+ (Via Cavour).--Jusqu'à Cosme l'Ancien, les
Médicis avaient occupé la vieille demeure petite et sombre, berceau de
leur famille; ils s'étaient contentés du «comptoir» source de la fortune
de leur maison. L'insuffisance relative de cette habitation, par rapport
aux ambitieux desseins de Cosme, le décida à confier à Michelozzo
l'édification d'un palais somptueux. Le palais Médicis est un
quadrilatère aux formes lourdes où fut employé pour la première fois
l'ordre rustique aux bossages si atténués au fur et à mesure de la
hauteur, que leur saillie se perd dans un mur plat que surmonte une
formidable corniche écrasant l'édifice.
C'est dans ce palais que naquit Laurent le Magnifique, le 1er janvier
1449. C'est là qu'il tint sa brillante cour; là que naquirent ses trois
fils, Pierre, Jean et Julien; là qu'habitèrent plus tard Jules de
Médicis, pape sous le nom de Clément VII, Hippolyte de Médicis, cardinal,
et enfin Alexandre de Médicis qui fut le premier grand-duc. Malgré les
souvenirs évoqués par cette demeure, le grand-duc Ferdinand II la vendit
en 1659 au marquis Riccardi dont elle a conservé le nom, bien qu'elle
soit actuellement devenue la préfecture de Florence.
+La Cour+ a servi de modèle aux innombrables cours construites au
XVIe siècle. C'est un quadrilatère entouré de portiques dont les arcades
retombent sur des colonnes corinthiennes. Au-dessus des arcades règne une
frise où alternent sculptées les armes des Médicis et des bas-reliefs
dans lesquels Donatello, par l'ordre de Cosme, reproduisit avec sa
perfection accoutumée les principales pièces de sa collection de camées
antiques.
+Au premier étage+, se trouve la chapelle fameuse décorée des
fresques de BENOZZO GOZZOLI. C'est une très petite pièce carrée, sur
laquelle fut encore empiété au XVIIIe siècle par le déplacement
compliqué d'une partie de mur qu'on opéra pour former une entrée en
tambour plus commode, sans toutefois supprimer la peinture. On a en outre
ouvert dans un mur une fenêtre et un oeil-de-boeuf; ces actes de vandalisme
ont malheureusement endommagé les précieuses peintures de Gozzoli.
Néanmoins, telles qu'elles subsistent, elles restent un inestimable
monument de l'art florentin du XVe siècle.
Toute peinture, et en général tout art parvenu à son apogée, adapte
forcément sa perfection aux goûts, aux idées et aux moeurs de leur époque.
Pour les Florentins du XVe siècle, la passion dominante était un certain
genre historico-allégorique où l'on aimait à se faire représenter avec sa
famille et ses familiers dans des sujets soit absolument profanes, soit,
à l'inverse, absolument sacrés.
Après la mort de Laurent le Magnifique, Pierre de Médicis résolut donc de
confier à BENOZZO GOZZOLI la décoration de la chapelle de son palais,
décoration dans laquelle l'artiste aurait à faire revivre les traits des
principaux membres de sa maison.
Benozzo, après s'être séparé à Rome de son maître l'Angelico, avait été
retenu plusieurs années à Montefalco par de nombreux travaux et se
trouvait à Pérouse, quand les ordres de Pierre de Médicis vinrent
l'appeler à Florence. C'est en 1457 que fut passé le contrat par lequel
l'artiste s'engageait à «exécuter une marche des rois Mages en route pour
Bethléem dans laquelle auraient à figurer les chefs des Médicis sous
l'aspect des Rois, accompagnés de leurs amis et de leurs clients». Les
conditions arrêtées, le travail commença aussitôt et Benozzo tira un
parti admirable de ce cortège de seigneurs à cheval, en somptueux
costumes du XVe siècle, suivis des plus jolis pages qu'ils eussent pu
choisir dans la jeunesse florentine. Ces nobles florentins ont plutôt
l'air de se rendre à la chasse ou à leurs vignes, que d'accomplir un
pèlerinage, mais on n'éprouve pas un moindre plaisir à les voir promener
leurs portraits et leurs robes de brocart et donner eux-mêmes le
spectacle de leur élégance et de leur luxe.
Le retrait ménagé dans la pièce pour l'autel est mieux éclairé que le
reste et tout peuplé d'anges, aux ailes dorées, semées d'yeux de paons.
Ils sont comme les enfants de ceux de l'Angelico, plus modernes, plus
humains, plus substantiels pour ainsi dire, que leurs aînés. Ils ont
revêtu, eux aussi, leurs plus belles robes, autant pour assister à la
messe des Médicis que pour venir adorer le Christ dont la naissance
faisait autrefois le retable de l'autel. Aimables au possible, souriants,
sagement rangés en ligne, comme il sied à des pensionnaires du Paradis,
ils arrivent par troupes et par vols, ils accourent du fond des campagnes
enchantées pour venir se mettre en adoration. Dans le nombre il s'en est
détaché quelques-uns, celui-ci pour cueillir des fleurs, celui-là pour
donner à manger à un paon, d'autres encore pour tresser des guirlandes de
roses; qui croirait que les anges du Paradis se permettent, eux aussi, de
faire l'école buissonnière! Dans cette pompeuse marche à travers un
fantastique pays de montagnes et de gorges, cavaliers, pages, écuyers
s'arrêtent, les uns pour chasser au guépard, les autres pour courre le
cerf ou lancer le faucon. L'Évangile devient un simple prétexte pour
peindre une des scènes les plus mondaines que jamais peintre nous ait
laissées.
La cavalcade se déroule sur le mur de gauche avec Cosme de Médicis monté
sur un cheval blanc et suivi d'une foule compacte. Après lui, elle tourne
sur le fond où est représenté Laurent le Magnifique somptueusement vêtu,
sous les traits d'un jeune homme; il est monté sur un cheval richement
caparaçonné, et escorté de gens de pied et de cheval portant des
présents.
Jean Paléologue les précède, grave et majestueux; il porte le turban d'où
sort la couronne; autour de lui des pages à pied, d'une grâce charmante,
se détachent sur un riant paysage. Aux rochers abrupts ont succédé des
vallées arrosées, coupées de routes, couvertes de villes ou de châteaux,
mais tout cela d'une grande naïveté et jalonné d'arbres à silhouettes
extraordinaires.
Sur le mur de droite le patriarche grec, vieillard monté sur une mule
grise, a été coupé par le malheureux tambour d'entrée. Plus loin est un
des plus beaux morceaux de la fresque, le groupe des cavaliers arrêtés
sur le bord d'un ruisseau. Après eux la marche s'achève par des routes
tortueuses où circulent les chameaux et les mulets chargés de présents.
La préservation de cette belle oeuvre est prodigieuse et ne peut se
comparer qu'à celle du Pinturicchio de la Libreria de Sienne. Pas une
nuance n'est ternie, pas un contour n'est effacé et les fresques restent
aussi fraîches et aussi éclatantes de grâce juvénile que le jour où elles
sortirent du pinceau de Benozzo.
+La Salle du Conseil+ est ornée de grandes tapisseries de la
manufacture de Florence, Allégories des Saisons, et de quatre petites, la
Justice, la Foi, l'Espérance et la Charité.
La triste partie ajoutée au XVIIe siècle par le marquis Riccardi
contient une grande salle des fêtes dont le plafond et une considérable
fresque allégorique out été peints par LUCA GIORDANO.
+PLACE SAN LORENZO+. A l'angle nord est une mauvaise statue
inachevée de _Jean des Bandes Noires_, père du grand-duc Cosme Ier,
par BACCIO BANDINELLI.
+L'ÉGLISE SAN LORENZO+, fondée en 390 par saint Ambroise, mais
incendiée en 1420, fut reconstruite sur les plans de BRUNELLESCHI en
1425, aux frais communs des sept plus nobles familles florentines et des
Médicis. L'église n'a pas de façade, celle que devait exécuter
Michel-Ange n'ayant jamais été entreprise.
+Intérieurement+ BRUNELLESCHI renouvela le plan de la vieille
basilique chrétienne à nefs égales terminées par un transept droit, mais
il plaça au-dessus des colonnes l'entablement antique supprimé par le
moyen âge et ouvrit sur les côtés des chapelles en forme de niches. La
coupole, placée directement sur la croisée, n'est pas l'oeuvre de
Brunelleschi. Au-dessous d'elle est la belle et très simple plaque
tombale de _Cosme le Vieux_ par VERROCCHIO.
Les deux chaires de l'église ou, pour parler plus exactement, les deux
ambons, puis qu'elles ont la forme traditionnelle de sarcophages élevés
sur des colonnes et isolés de toute part, sont une des dernières oeuvres
de la vieillesse de DONATELLO, terminée même par son élève BERTOLDO.
_La Crucifixion, la Mise au tombeau, la Descente aux Limbes, la
Résurrection_ et _l'Ascension_, tels sont les sujets représentés
dans les chaires par des bas-reliefs en bronze. Si _la Crucifixion_
et _la Mise au tombeau_, malgré leurs lacunes, présentent encore des
beautés de premier ordre, on ne saurait en dire autant des trois
bas-reliefs opposés qui trahissent une défaillance et une espèce
d'agitation fébrile. Leur groupement factice produit presque une
impression de malaise, tant le maniérisme en est excessif et exagéré.
Dans l'unique +chapelle du transept gauche+, _l'Annonciation_
de FRA FILIPPO LIPPI est une des meilleures oeuvres tardives du Frate,
elle est d'un charmant et délicat sentiment; sous un portique ouvert sur
un délicieux fond de paysage, l'Archange, accompagné de deux anges, se
prosterne devant la Vierge.
Au mur de la +Chapelle du Saint-Sacrement+, au fond du transept
droit, est appuyé un tabernacle de marbre blanc, chef-d'oeuvre de
DESIDERIO DA SETTIGNANO.
L'Enfant Jésus, les deux anges en adoration devant lui, ainsi que les
deux figures d'enfants de choeur agenouillés de chaque côté, sont des
études d'enfants qu'on ne saurait désirer plus parfaites.
Sur le bas-côté gauche, au-dessus de la porte d'accès au cloître, s'ouvre
la _tribune des Médicis_, joli balcon, soutenu par des consoles et
formé de niches séparées par des colonnes; c'est un ouvrage de DONATELLO.
+L'ancienne sacristie+ construite par BRUNELLESCHI est une salle
carrée de belles proportions, couronnée par une coupole polygonale.
DONATELLO fut chargé par Cosme l'Ancien de sa décoration, travail dont il
s'acquitta en respectant si bien l'architecture de Brunelleschi que
l'ensemble forme le tout le plus homogène.
Au-dessous de la coupole, huit médaillons contiennent alternés un épisode
de la vie du Christ et un Évangéliste assis, auquel son attribut présente
son évangile. Sous cette première décoration court une étroite frise en
stuccato composée de têtes de chérubins.
Les deux portes à double battant de la sacristie sont divisées en cinq
panneaux de bronze où sont représentés en bas-relief des Apôtres et des
saints. Chacune est surmontée d'un saint grandeur nature, bas-relief en
marbre. Toute cette composition est d'une rare beauté et DONATELLO l'a
traitée avec une remarquable perfection.
Au milieu de la sacristie est une vaste table rectangulaire soutenue par
des colonnes au-dessus du sarcophage, oeuvre de Donatello, où reposent les
parents de Cosme l'Ancien, _Jean Averado de Médicis_ et Piccarda
Bueri, sa femme.
A gauche de l'entrée est un admirable sarcophage en porphyre décoré de
bronzes, ouvrage de VERROCCHIO. Il contient les restes de _Pierre de
Médicis_ et de son frère _Jean_, les deux fils de Cosme. Les
cendres de _Laurent le Magnifique_ y furent également transférées
par la suite.
Sur une des armoires de la sacristie est placé un ravissant buste en
terre cuite de DONATELLO, _Saint Laurent_ représenté très jeune et
levant au ciel des yeux inspirés.
+LA BIBLIOTHÈQUE LAURENTIENNE+ a son entrée dans le cloître dont
elle occupe au premier étage toute une aile; elle fut exécutée par
MICHEL-ANGE sur l'ordre de Clément VII.
L'escalier qui y donne accès devait, dans la pensée de Michel-Ange,
offrir un aspect grandiose et monumental, mais il ne l'exécuta pas
lui-même et, par malheur, ce fut Vasari qui s'en chargea. La lourdeur de
cet ouvrage, qui jure avec les belles proportions du reste, donne la
mesure de ce que peut perdre un plan à être interprété par un architecte
autre que l'auteur du projet primitif.
Le vestibule qui suit l'escalier est d'une austère simplicité. Ses
colonnes devaient supporter un ordre supérieur que Michel-Ange n'acheva
jamais.
La salle de la bibliothèque est également fort simple dans ses belles
proportions, mais la perfection des moindres détails y est poussée à
l'extrême. Michel-Ange présida lui-même à tout, ce qui donne à l'ensemble
un aspect d'homogénéité et d'harmonie parfaites.
Ainsi les dessins de l'admirable plafond en bois de cèdre se reproduisent
renversés sur le pavé de marbre; les bancs et les pupitres alignés sur
les côtés, exécutés par CIAPINO et DEL CINQUE, le furent sous la
direction du maître, de même que les vitraux des fenêtres avec leurs
légères arabesques de deux tons peints sur ses indications par JEAN
D'UDINE.
La Bibliothèque est une des plus riches qu'il y ait. Cosme l'Ancien avait
déjà commencé cette belle collection, qui fut enrichie par Laurent des
livres les plus rares achetés à prix d'or. Leurs successeurs continuèrent
à l'augmenter, aussi les manuscrits précieux y sont-ils en grand nombre.
Le plus ancien est un Virgile du IVe siècle. Parmi les plus
remarquables, figurent un Tacite du Xe siècle; les lettres familières de
Cicéron écrites de la main de Pétrarque, de même que ses sonnets;
l'original du _Décameron_ de Boccace; une des premières copies
manuscrites de l'_Enfer_ du Dante; les _Commentaires_ de César
copiés pour Charles VIII et ornés d'une miniature le représentant au
milieu de son camp; enfin tout l'ordre des livres ecclésiastiques,
bibles, évangiles, Pères de l'Église, dans les éditions les plus rares et
les plus curieuses.
+Les Chapelles Médicis+, autrefois dépendantes de l'église
Saint-Laurent, forment maintenant un musée où l'on entre, derrière
l'église, par la place della Madonna.
La première chapelle à laquelle on accède est +la Chapelle des
Princes+, édifiée en 1604 par MATTEO NIGELLI, sur les plans de Jean de
Médicis, pour servir de sépulture aux grands-ducs; c'est une vaste
construction octogonale, terminée par un dôme qui s'ouvrait jadis sur le
choeur de l'église par lequel on y accédait directement.
Cette chapelle, revêtue d'une profusion de marbres et de pierres dures
multicolores, est anti-artistique. Autour sont rangés six sarcophages de
grands-ducs tous semblables; ils sont en granit, surmontés de la couronne
ducale posée sur un coussin. Deux niches contiennent les statues en
bronze doré de Cosme II par JEAN DE BOLOGNE et de Ferdinand par TACCA.
+La Nouvelle Sacristie+.--Dès l'année 1520, le pape Léon X et le
cardinal Jules de Médicis, plus tard pape sous le nom de Clément VII,
tombèrent d'accord sur l'opportunité de demander à MICHEL-ANGE, alors
dans toute sa célébrité, qu'il se chargeât d'édifier une nouvelle
sacristie à l'église San Lorenzo, sorte de Panthéon pour leur famille.
Dans leur pensée, cette salle devait contenir leurs propres sépultures en
même temps que celles des principaux membres de leur maison; mais par la
suite ces monuments funèbres se réduisirent à deux: celui de Julien, duc
de Nemours, frère de Léon X, et celui de Laurent, duc d'Urbin, son neveu,
le petit-fils de Laurent le Magnifique. Toute latitude était laissée à
Michel-Ange pour la construction de cette Sacristie Neuve, destinée à
faire vis-à-vis, dans le transept droit, à la Vieille Sacristie de
Brunelleschi, qui occupait le transept gauche. Les phases diverses par
lesquelles passa ce travail marquèrent des heures tragiques. Commencé
dans le vif contentement que faisait éprouver à Michel-Ange l'élévation
de Clément VII au siège apostolique, puis abandonné pendant la révolution
de Florence, il fut repris et achevé après la prise de la ville, sur
l'ordre formel du pape, qui mettait à ce prix le pardon de l'artiste
coupable de républicanisme et de rébellion.
Tant d'alternatives dans la vie de Michel-Ange commentent d'une façon
dramatique l'histoire de ce monument. Tour à tour favori, courtisan,
citoyen, proscrit, enfin rentré en grâce après avoir vu sa vie en danger,
s'il se sentit l'âme agitée et souffrante, le temps où il vécut fut
terrible et affreusement troublé!
L'oeuvre est une des plus complètes qu'ait laissées le maître, tant
l'architecture et la sculpture contribuent par leur harmonie à rendre
l'effet général imposant. La sacristie est une salle carrée aux
dimensions restreintes, quoique la justesse de ses proportions la fasse
paraître grande. La hauteur en semble considérable, grâce à l'artifice
des caissons en perspective qui décorent la coupole terminée par une
lanterne. L'ornementation consiste en deux ordres de pilastres très
simples, destinés, dans l'idée de Michel-Ange, à servir d'encadrement à
des niches remplies de statues. Ce projet resta malheureusement
inexécuté, car à la mort de Clément VII survenue en 1534, Michel-Ange,
abreuvé d'amertumes et voyant Alexandre de Médicis étouffer dans le sang
toute velléité d'indépendance, jugea suffisamment payée sa dette de
reconnaissance envers ses premiers patrons et quitta définitivement
Florence.
Les parties terminées des monuments des Médicis ne furent même pas mises
en place par le maître, et ce fut Vasari qui, en 1563, leur donna leur
emplacement actuel; fâcheuse intervention dont est résultée la
disproportion trop saillante entre les sarcophages dus à Vasari et les
statues qu'ils supportent. Léon X, quand il commanda ces tombeaux à
Michel-Ange, était loin de lui assigner une tâche facile. Il devait en
effet immortaliser des rejetons médicéens plus que médiocres pour
lesquels le Pape ne rêvait rien moins que de pompeux sujets allégoriques
ou des Vertus exaltant le mort. L'artiste opposa aux voeux de Léon X une
fin de non-recevoir systématique, et se borna à des figures purement
décoratives, figures devenues célèbres sous le nom du _Jour_ et de
la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de l'_Aurore_. Dans ces
admirables compositions, son génie semble avoir pris à tâche de démontrer
combien la matière doit peu compter pour l'artiste et combien elle doit,
comme cire molle, se plier à toutes les expressions de la pensée, à
toutes les exigences de la volonté.
Les monuments des deux princes ont une ordonnance semblable et se font
face, la statue de chacun est assise dans une niche au-dessous de
laquelle sont les sarcophages sur lesquels Vasari a placé les grandes
figures allégoriques de Michel-Ange.
A droite, _Julien de Médicis, duc de Nemours_, est représenté en
costume romain avec la cuirasse. Il a en main son bâton de général des
États de l'Église, et sa tête nue très frisée est inintelligente.
A gauche, _Laurent de Médicis_, de par Léon X duc d'Urbin, est une
des plus admirables créations qui soient dues au ciseau de Michel-Ange.
Le maître, inspiré par la tragique figure de ce Laurent qui fut tout à la
fois violent, débauché et misanthrope, accusa plus encore l'aspect
farouche du visage en l'abritant profondément sous la visière saillante
du casque qui le plonge dans une ombre redoutable, pleine de mystère.
Laurent rêve, le menton appuyé sur la paume de la main, mais on se
demande à quel sombre drame peut ainsi songer éternellement ce visage
crispé d'angoisse, au sourcil si violemment froncé que le surnom de
«Pensiero» lui est resté comme pouvant seul vraiment convenir à cette
tragique figure.
Au-dessous de Julien sont couchés le Jour et la Nuit, tandis
qu'au-dessous de Laurent ce sont le Crépuscule et l'Aurore.
Le génie même de Michel-Ange semble résumé dans ces quatre magnifiques
allégories où, à côté de parties à peine ébauchées, circulent le sang et
la vie sous l'épiderme du marbre. L'angoisse même de son âme semble avoir
trouvé à s'exhaler dans un cri de terreur et d'effroi devant la dureté
des temps et elles reflètent tragiquement le sombre état de ses pensées
et l'anéantissement douloureux de ses aspirations, en face du présent
sinistre et de l'avenir obscur et incertain.
Pour un esprit d'une pareille profondeur, que pouvait symboliser le
Crépuscule, sinon le jour achevé sans espoir, et que voir dans le visage
accablé de l'Aurore, sinon l'immense découragement d'un jour semblable
succédant au précédent?
Mais il semble en vérité que Michel-Ange ait réservé toute la puissance
de son génie et qu'il ait attaché tout son amour à la tragique figure de
la Nuit. Accablée sous le poids du Jour, la Nuit dort et son beau corps,
irrémédiablement abîmé, s'abandonne dans une fatigue incurable, sans
espoir et sans fin! On sent que jamais rien ne la réveillera du grand
sommeil sans songes, et l'on dirait une sorte de déesse primordiale sur
laquelle aurait passé le souffle des théogonies antiques.
A côté d'elle est placé le Jour, sous l'aspect d'un homme enchaîné, dans
toute l'énergie du désespoir. Il est captif, mais il ne s'avoue pas
vaincu, son visage contracté est plein de mépris et de colère, tandis que
tous ses muscles, douloureusement bandés, montrent par quel effort
surhumain il tente de se lever pour éclairer le monde.
Sur un des côtés de la chapelle est placée une belle Vierge inachevée
qui, par sa grave et noble attitude, semble directement procéder de
l'antique, tandis que l'Enfant de deux ou trois ans qui, debout et plein
de vie, se retourne vers sa mère d'un charmant mouvement de
précipitation, est d'un modernisme délicieux.
Les deux patrons des Médicis, les _Saints Cosme_ et _Damien_,
placés de chaque côté de la Vierge, sont des oeuvres médiocres de deux
élèves de Michel-Ange, MONTELUPO et MONTORSOLI.
+L'ÉGLISE SANTA APOLLONIA+ sert maintenant de magasin d'habillements
militaires. Dans +l'ancien réfectoire+ du couvent de bénédictins
dont elle dépendait est conservée une magnifique fresque, _la Cène_
d'ANDREA DEL CASTAGNO, chef-d'oeuvre d'exécution, d'émotion et de
réalisme. Chacun des disciples est un portrait admirable, chacun d'eux
participe à l'action, selon le caractère et la nature que lui a attribués
la légende. Ainsi l'incrédulité de Thomas, l'adoration de Jean,
l'étonnement défiant de Pierre, le cynisme sinistre de Judas sont marqués
admirablement. Cette belle oeuvre, d'une conservation remarquable, a été
exécutée en 1425.
Au-dessus de la porte d'entrée du Cenacolo, Castagno a encore peint dans
une lunette une magnifique _Pietà_, un Christ mort soutenu dans son
tombeau par deux anges.
Via Faenza au n° 57, dans l'ancien COUVENT DE SAINT-ONUPHRE, une grande
_Cène_ de l'école du PÉRUGIN est faussement attribuée à Raphaël.