Par sa situation géographique, la Toscane occupe le centre de l'Italie;
par toutes ses manifestations artistiques, elle en est l'âme. Cette
contrée peu étendue mais privilégiée, comme autrefois la Grèce, par la
beauté des sites, la fertilité du sol, la sérénité du climat, semble,
comme elle, avoir réuni à un degré unique toutes les conditions propices
au développement de l'esprit humain.
La première fois que, dans les temps antiques, un peuple digne de mémoire
se rencontre en Italie, c'est en Toscane. Les Étrusques, venus des
plateaux de l'Asie centrale, comme tous les immigrants par lesquels fut
colonisée l'Europe, y apportaient les bienfaits de toutes les
civilisations rencontrées par eux dans leurs étapes successives, soit en
Asie Mineure, soit en Grèce ou en Sicile. C'est dans ce fait que réside
assurément l'explication toute naturelle de la culture politique, de la
culture artistique, si prématurément développées chez le peuple toscan.
Entre l'Etrusque et le Toscan existent les mêmes affinités qu'entre le
Gaulois et le Français, c'est-à-dire que l'influence de la souche
primitive est si persistante, si profondément enracinée qu'on la retrouve
encore par delà les siècles. En effet, la forme massive, pélasgique, pour
ainsi dire, des murs imposants de Cortone ou de Volterra ne se
reconnaît-elle pas dans les lourdes constructions florentines, et leur
bossage même ne rappelle-t-il pas l'appareil étrusque, attestant la
perpétuité d'une forte et puissante race sur le sol toscan?
La domination romaine amena une nouvelle colonisation de l'Étrurie et
couvrit le pays de villes importantes égales aux anciennes cités, déjà en
pleine prospérité.
Ce ne fut pourtant que lorsque Antoine et Octave fondèrent leurs colonies
militaires en 50 avant J.-C. que l'une d'elles, s'étant fixée dans la
partie du pays réputée la plus fertile, et émerveillée de la richesse de
sa nouvelle patrie, appela la ville qu'elle bâtit Florentia, c'est-à-dire
la ville des Fleurs.
Jusque vers le IVe siècle il n'est guère fait mention de la colonie que
l'on retrouve à cette époque jouissant de franchises et de droits
étendus, en lutte ouverte contre le christianisme, auquel il faudra plus
d'un demi-siècle pour devenir la religion définitive du pays.
Ainsi, dès lors, la destinée semble avoir voué Florence à une suite
perpétuelle d'agitations et d'inquiétudes et son histoire tout entière,
telle qu'à sa première page, n'offrira qu'une longue succession de luttes
et de combats.
Envahie au Ve siècle par Radagaise, assiégée par Alaric, prise et
reprise par Totila et Narsès, il n'en reste plus pierre sur pierre.
Relevée de ses ruines par Charlemagne et constituée fief de margraves,
elle jouit pendant un siècle et demi d'une tranquillité et d'une paix
heureuses; mais à ce calme devait succéder la tempête sous des tyrans
cupides et violents. Ce fut alors que toutes les espérances se tournèrent
vers le nord, et que l'Empire fut appelé pour la première fois à secourir
l'Italie (962). Avec Othon le Grand, les Allemands s'installèrent sans
scrupule, comme en pays conquis, chez ceux qui les avaient appelés, et
bientôt les évêques et même le Pape ne furent plus que les premiers
fonctionnaires de l'Empire.
Pourtant la Toscane, au IXe siècle, retrouva sous de nouveaux margraves
une vie propre; elle étendit alors sa domination autour d'elle, à telle
enseigne que le Pape arriva à la considérer comme un rempart contre les
ambitions démesurées de l'Empire, tandis que l'Empereur y voyait un
avant-poste. Le pays n'avait qu'à gagner à ce jeu de bascule, où chacun
lui faisait des avances et lui accordait de véritables avantages pour
tacher de le gagner sa cause. Malheureusement pour lui, en 1069, la
comtesse Mathilde prenait les rênes du gouvernement et le pape Alexandre
II obtenait d'elle l'acte fameux appelé la Renonciation de la comtesse
Mathilde, par lequel elle se déclarait simple dépositaire de sa puissance
et résolue à n'en user que pour le bien de l'Église; c'était la guerre
entre la Papauté et l'Empire, c'était le brandon des luttes terribles qui
allaient ensanglanter la Toscane pendant tant d'années, car ce que
Mathilde donnait à l'Église, les lois de l'Empire ne lui permettaient pas
d'en disposer.
Aussi Henri IV, malgré Canossa, envahit-il aussi la Toscane. Sienne,
Pise, Lucques, se décidèrent en sa faveur; Arezzo et Pistoie se donnèrent
à lui et leurs évêques, bien qu'excommuniés, continuèrent à officier
(1081). En récompense de leur fidélité Henri IV octroya aux villes
d'amples franchises et confirma la fondation des libertés urbaines,
tandis que Florence supportait le poids de son attachement au Pape et à
la comtesse Mathilde et qu'assiégée, elle ne devait son salut qu'au
départ précipité de l'Empereur pour l'Allemagne. Les quatre années qu'il
y resta permirent à Mathilde de jeter les bases d'un gouvernement et
d'embellir la ville en y édifiant de nombreux monuments, Florence
entreprenait alors de petites guerres contre ses voisins et concluait
avec eux des alliances où perçait pour la première fois son esprit actif
et pratique.
La mort de Mathilde ouvrit sa difficile succession et ses biens furent
disputés âprement par Henri V, le successeur d'Henri IV, et par le pape
Pascal II, appuyés, l'un sur les droits du fief, l'autre sur ceux de la
donation. Comme tous les deux sollicitaient également l'appui des villes,
ils durent, dans le but de se les acquérir, accorder privilèges sur
privilèges, créant ainsi leur indépendance, car elles n'avaient garde de
se donner et demeuraient platoniquement pour l'Empereur ou pour le Pape.
Après, des rivalités et des luttes sanglantes entre Sienne, Pise et
Florence, l'avènement de Frédéric Barberousse, en 1154, vint rallier tous
les intérêts devant le danger commun de l'invasion par l'Empereur d'un
pays qu'il considérait comme traître et rebelle. Aussi, à sa mort, les
cités s'engagèrent-elles à ne plus accepter d'autre souveraineté que
celle du Pape.
Dès cette époque, la petite ville des «Mark-grafs» et de la comtesse
Mathilde était devenue un État puissant avec une organisation intérieure
déjà compliquée.
Les corps des métiers constituaient de puissantes corporations divisées
elles-mêmes en métiers nobles et en métiers vils. Les premiers, seuls, au
nombre de sept, comptaient pour l'administration ou le gouvernement de la
cité.
D'abord venait l'ancienne et puissante corporation des marchands de
laine, fabricants de draps grossiers, de lainages ordinaires, à côté de
laquelle s'était formé au XIIIe siècle «l'arte de Calimara», commerçants
en draps étrangers, auxquels ils donnaient le fini florentin. Venaient
ensuite l'art de la soie, destiné plus tard à un grand développement, et
enfin, en toute première ligne, les manieurs d'argent, banquiers,
changeurs ou usuriers, qu'on appelait «les maîtres de la Zecca», qui
allaient devenir les plus grands bailleurs de fonds du monde entier. Les
banquiers florentins étaient les préteurs des souverains et des Papes,
par lesquels ils étaient même chargés de percevoir les revenus de
l'Eglise en tous lieux. A côté d'eux, la multiplicité et la diversité des
monnaies faisaient des changeurs une véritable puissance encore doublée
par la prérogative de battre monnaie pour le gouvernement florentin. Les
trois autres corporations étaient celles des médecins et apothicaires,
des peaussiers et fourreurs, des hommes de loi, juges et notaires. Les
chefs des «métiers nobles» firent la police et presque la loi jusqu'au
jour où, sans institution nouvelle, par la force des choses, ils
devinrent les magistrats communaux et formèrent le premier gouvernement
florentin. Ils s'appelèrent successivement recteurs, prieurs et plus tard
«capitani» quand ils ne furent plus, sous l'autocratie, que les simples
délégués des quartiers qu'ils représentaient. A côté de l'aristocratie
marchande, il fallait ménager une place aux nobles, les uns immigrés
allemands fixés à Florence, les autres seigneurs féodaux, incommodes
voisins qu'on avait fait descendre de leurs châteaux et qui haïssaient et
méprisaient également les marchands.
Ces familles dont les chefs, appelés «Capitani», n'étaient pas
justiciables des tribunaux consulaires, se consacraient uniquement à la
carrière des armes et en tiraient souvent une gloire dont le prestige
amenait une population bourgeoise à choisir des consuls dans leurs rangs.
Par suite de cette immixtion dans les affaires de l'État, les nobles
prirent une arrogance redoutable et les querelles qui ne cessaient de
s'élever entre eux devinrent si terribles, que, pour se mettre en sûreté,
ils en arrivèrent à munir leurs palais de tours démesurées et à les
transformer en citadelles inexpugnables, quelquefois assez rapprochées
pour qu'on pût se frapper de l'une à l'autre. Cet état de guerre
n'existait pas seulement de nobles à nobles, et de nobles à marchands,
mais ces derniers eux-mêmes étaient encore divisés par les rivalités de
métier. De plus, s'ils voyaient avec joie les nobles s'épuiser en luttes
sanguinaires, à leur tour ils vivaient en défiance continuelle de la
classe placée au-dessous d'eux et de beaucoup la plus nombreuse, celle
qui, originairement composée de serfs, ne comptait pour rien dans le
gouvernement recruté parmi le «primo popolo».
A cette époque (1208), l'expérience avait démontré que, dans les conflits
de plus en plus graves qui mettaient les grandes familles aux prises, les
nobles ne prendraient jamais au sérieux les arrêts prononcés par des
juges qu'ils considéraient comme des inférieurs et qui eux-mêmes avaient
à redouter leurs ressentiments et leurs vengeances. Aussi Florence et les
autres gouvernements démocratiques de la Toscane reconnurent-ils la
nécessité d'instituer une magistrature suprême, dont l'autorité s'imposât
à tous. Ce nouveau pouvoir fut celui du Podestat.
Originairement le «Potestate» était un commissaire impérial chargé
d'administrer au nom de l'Empereur. Cette magistrature, instituée par
Frédéric Barberousse, fut rapidement délestée et conspuée dans les villes
où elle exerçait un pouvoir absolu et despotique. Mais, si le
gouvernement des Podestats avait ses inconvénients, on ne tarda pas à
reconnaître que leur qualité d'étrangers les prédisposait à une grande
impartialité dans leurs jugements. On se résolut alors à choisir au loin
le magistrat auquel on confierait cette autorité redoutable et à ne la
lui confier que pour une période limitée, pendant laquelle il lui serait
interdit de nouer aucune relation avec ses justiciables.
Le XIIIe siècle ne voit que grandir la discorde, que se multiplier les
factions, et cet état de guerre intestine offre le plus étrange contraste
avec la prospérité et la richesse croissantes du pays.
La première scission effective dans le parti de la noblesse (1215?) fut
causée par la rupture d'un mariage projeté entre un Buondelmonti et une
Uberti et cela sans autre motif que le bon plaisir du premier, affront
que les Uberti lavèrent en assassinant Buondelmonte. Cet événement jeta
les Uberti dans le parti de l'Empereur, tandis que les Buondelmonti
embrassaient le parti populaire et que, derrière leurs deux maisons, se
groupaient les principales familles florentines constituant deux factions
rivales profondément hostiles.
Ce ne fut pourtant qu'en 1240 que furent adoptées les fameuses
dénominations de Guelfes et de Gibelins, sous lesquelles les partis
allaient ensanglanter l'Italie. Ces noms d'origine allemande n'étaient
primitivement que les cris de guerre et de ralliement des deux maisons en
perpétuelle rivalité pour le trône impérial. «Hye Woelf» pour Guelfe de
Bavière, «Hye Weibligen» pour les Hohenstaufen. Ce double appel passa les
Alpes avec les Allemands, pour désigner plus tard, après la guerre des
Investitures, le parti de la démocratie et celui de la féodalité. C'est à
partir de cette époque que les noms de Guelfes et de Gibelins perdirent
leur signification primitive et s'appliquèrent en Italie aux partisans du
Pape ou de l'Empereur, sans que les villes eussent parfois d'autre
conviction pour être guelfes ou gibelines que l'espoir des avantages à
tirer de l'une des deux puissances.
De 1220 à 1258, Florence fut la proie des partis dont la lutte devenait
de jour en jour plus acharnée. La faction au pouvoir, non satisfaite de
proscrire l'autre, rasait les habitations et confisquait les biens des
vaincus. Si l'Empereur descendait en Italie, les Gibelins étaient les
maîtres; si l'Empereur s'éloignait, ils prenaient à leur tour le chemin
de l'exil et cédaient la place aux Guelfes triomphants. Au milieu de tant
d'éléments de désordre auxquels s'ajoutaient les querelles religieuses,
les menaces d'hérésie, l'interdit et l'excommunication, on reste surpris
et confondu de l'énergie prodigieuse, de la vitalité puissante de ce
peuple où les pires calamités ne portent nul préjudice au développement
intellectuel, à la prospérité croissante des arts, des sciences et de la
fortune publique.
A cette époque, les ambitions inassouvies de Florence ne connaissaient
aucun frein. Elle entreprenait une expédition contre la puissante Pise
et, après une lutte meurtrière, elle arrivait à réduire et à soumettre sa
rivale; mais ce résultat ne la satisfaisant pas encore, elle n'eut de
cesse qu'elle ne fût entrée en campagne contre l'orgueilleuse Sienne.
Cette cité, gibeline par excellence, était le refuge de tous les
proscrits florentins, ce dont la guelfe Florence lui gardait une terrible
rancune.
La compétition entre les deux villes devait se terminer aux portes mêmes
de Sienne par l'effroyable défaite de Montaperto (1260), dont le résultat
fut de livrer Florence, sans défense possible, à la réaction gibeline.
Les Gibelins rentrés au pouvoir, leur première pensée fut de raser
Florence, «ce repaire du parti guelfe». Le plus illustre des proscrits,
Farinata degli Uberti, se leva seul pour protester en demandant «si
c'était pour ne pas mourir dans sa patrie qu'il avait tant souffert», et
il jura qu'il la défendrait jusqu'à son dernier soupir.
Comme Farinata avait une grande autorité, son intervention sauva la
ville, mais elle n'en fut pas moins réduite à un degré d'infériorité
humiliant au dernier point.
Après leur triomphe, les Gibelins au pouvoir eurent à compter avec le
parti guelfe dont l'opposition sourde et constante fut d'autant plus
haineuse qu'il avait plus à redouter l'influence du parti modéré gibelin
qui, par de sages mesures, offrait aux Guelfes la possibilité de rentrer
dans leur patrie, sans lutte.
Ces vues pacificatrices ne manquèrent pas d'exciter de grandes
inquiétudes aussi bien chez les Guelfes que chez le Pape qui voyaient
dans l'apaisement des esprits la perte de leur influence. Leur politique
devait donc consister à exploiter la moindre apparence de mécontentement
et à nier la bonne foi des Gibelins, en les déclarant incapables de
gouverner avec impartialité et douceur. Le peuple n'était pas mûr pour
comprendre l'intérêt qu'il pouvait y avoir à établir une paix durable par
des concessions réciproques; prompt à accueillir les conseils et les
insinuations perfides, il se souleva contre les Gibelins, les expulsa et
ouvrit ses portes à Guy de Montfort et aux Français (1267).
Le gouvernement guelfe rétabli s'empressa d'offrir à Charles d'Anjou la
seigneurie de Florence avec le droit d'y déléguer un vicaire royal et un
podestat chargés de tous ses pouvoirs. Les biens des Gibelins furent
confisqués et partagés en deux portions: la première distribuée à titre
de dommages-intérêts, tandis que la seconde allait constituer le trésor
connu sous le nom de «Masse guelfe», destiné à servir de fonds de réserve
au parti. Par suite de ces événements, Florence redevenait guelfe dans
l'âme et le lys rouge, symbole guelfe par opposition au lys blanc,
symbole gibelin, imposa sa couleur à toute chose. En face d'une si
violente réaction, la minorité gibeline qui avait été tolérée, dut
elle-même se transformer et, suivant la marche des événements et des
idées, devenir peu à peu l'élément modéré du parti guelfe.
L'année 1282 est marquée dans l'histoire de Florence par la constitution
définitive de la République, forme gouvernementale impérieusement
réclamée, comme seule capable de soustraire l'État à la domination d'un
maître étranger ou à la tyrannie des coteries locales. Pour remplir une
fonction publique, il fallut non seulement être inscrit dans l'un des
arts, mais encore l'avoir exercé. A la tête du gouvernement siégeait un
conseil qui formait la Seigneurie. Il était composé des six prieurs des
arts nobles représentant leur corporation et un quartier de ville
(Sestiere). Ces magistrats, élus pour deux mois, n'étaient pas
rééligibles avant deux années révolues. Investis de tout le pouvoir
exécutif pendant toute la durée de leur magistrature, soumis à
l'existence la plus sévère, ils devaient vivre ensemble au Palais Vieux,
nourris aux frais de l'État, mangeant à la même table et couchant en
commun; enfin ils n'avaient sous aucun prétexte le droit de s'absenter.
La première préoccupation de la République devait être de trouver un
remède aux dissensions de la noblesse devenues intolérables. Le
gouvernement promulgua, à cet effet, une sorte de charte par laquelle il
proscrivait les familles nobles les plus irréductibles et soumettait les
autres aux pénalités les plus rigoureuses. Mais, devant l'inefficacité de
la loi et l'impossibilité de l'appliquer, il fallut chercher un moyen
énergique pour maintenir l'ordre dans la cité, et on se résolut à
investir un magistrat d'une autorité redoutable: ce fut la création du
Gonfalonat, destiné à devenir par la suite la première charge de la
République.
Le Gonfalonier, élu par les anciens prieurs, avait droit de justice sur
tous les citoyens indistinctement et pouvait exercer ses poursuites de
jour et de nuit, à toute heure et en tout lieu. Au début, il vivait avec
les prieurs; mais l'importance de sa charge était telle que, peu d'années
après son institution, il avait un train luxueux et considérable.
A cette époque se place l'arbitrage de Florence appelée par Pistoie à se
prononcer entre les deux partis qui, sous la dénomination des Blancs et
des Noirs, déchiraient et ensanglantaient la malheureuse ville. Mais
Florence, en rétablissant l'ordre dans Pistoie décimée par la plus
effroyable guerre intestine, prit elle-même le mal qu'elle venait guérir
et bientôt les Blancs et les Noirs remplaçaient les Guelfes et les
Gibelins et la livraient à toutes les horreurs des guerres civiles.
Les Blancs, c'est-à-dire les Gibelins, étant au pouvoir, les manoeuvres
des exilés guelfes, conspirant sous la conduite du pape Boniface VIII et
de leur chef Corso Donati, ouvraient Florence à Charles de Valois,
troisième fils de Philippe le Hardi, décoré pour la circonstance des
titres de vicaire général de l'Église et de défenseur de l'Italie.
Le jour de la Toussaint 1301, Charles faisait son entrée triomphale dans
la ville où son premier acte fut naturellement un parjure, car après
avoir juré de respecter les biens et les propriétés, il ouvrait les
portes à Corso Donati et aux Noirs triomphants, et livrait au massacre,
au pillage et à la plus affreuse proscription ceux qui avaient eu foi en
ses serments.
C'est vers 1300, au milieu de luttes désolantes, qu'apparaît pour la
première fois le nom de Dante Alighieri, membre de l'art des apothicaires
et l'un des prieurs. Par ses ascendants, le Dante était guelfe, car un de
ses ancêtres avait figuré avec honneur à la sanglante défaite de
Montaperto, comme garde du corps du fameux «Caroccio», le palladium de
Florence, et cet événement avait jeté les Alighieri dans l'exil.
L'éducation de Dante fut des plus soignées: Brunetto Latini lui enseigna
les lettres latines; adolescent, il étudia la philosophie à Florence;
homme fait, la théologie à Paris. Il rentra ensuite dans sa patrie où
l'attendait la guerre civile.
Dante exerça les premières charges de la République, il fut nommé
quatorze fois ambassadeur et mena à bien les négociations les plus
difficiles; bien qu'il fut guelfe, le Pape n'eut pas à Florence de plus
acharné adversaire contre ses demandes d'hommes et d'argent. Son
opposition alla même si loin que Boniface VIII, irrité, frappa Florence
d'interdit.
Par un de ces retours trop communs dans l'histoire des gouvernements
populaires, Dante, alors en ambassade à Rome, fut accusé de concussion et
condamné à une amende considérable, faute du paiement de laquelle
«seraient prononcées la dévastation et la confiscation de ses biens,
jointes à l'exil éternel». Comme Dante ne voulut pas reconnaître le crime
dont on l'accusait injustement, il abandonna sa patrie, sa fortune, ses
amis, ses emplois; et ses biens furent vendus au profit de l'État, tandis
qu'on passait la charrue et qu'on semait le sel sur le terrain où s'était
élevée sa maison. Comme si ces mesures iniques ne suffisaient pas encore,
on le condamna à mort par contumace et on le brûla en effigie à la place
même où, deux siècles plus tard, on devait brûler Savonarole!
Guelfe de naissance, devenu gibelin par haine, Dante allait errer
dix-neuf ans loin de sa patrie. Le dédain et la soif de la vengeance
firent de lui le poète sublime de la Divine Comédie, celui qui, nouvel
Homère, devait peupler l'enfer de ses haines et le paradis de ses amours.
Il avait écrit l'Enfer à Vérone, il composa le Purgatoire à Gagagnano et
acheva l'oeuvre au château de Tolmino dans le Frioul. Il se rendit ensuite
à Ravenne où il devait mourir, et c'est dans cette ville qu'il publia son
poème tout entier, dont l'Italie fut révolutionnée à tel point qu'on se
demanda si c'était un vivant qui avait été capable de raconter de
pareilles choses.
C'est de cette année 1302 qui voyait Charles de Valois et les Noirs
maîtres de Florence, que date l'exil de l'homme destiné à flageller si
impitoyablement une patrie injuste et ingrate. Dans un intérêt mal
entendu, Dante en était venu à souhaiter l'Empereur maître du monde et de
l'Italie. Il maintenait dans son système la suprématie spirituelle du
Pape et faisait de l'Empereur l'ouaille du Pape, et de la Papauté la
vassale de l'Empire, théorie inapplicable et toute scolastique qu'il
expose et qu'il développe dans son livre de la Monarchie.
Les années 1328 et 1329 furent des plus désastreuses pour Florence. Les
mauvaises récoltes, la disette, les banqueroutes, jointes au fléau des
invasions et aux difficultés intérieures de tout ordre, la mettaient dans
la situation la plus critique. De 1340 à 1346, elle fut en proie aux
mêmes calamités. Gênes et Pise ayant accaparé les blés, la Seigneurie dut
acheter au poids de l'or les grains nécessaires à la subsistance de la
ville.
Dans l'année 1347, Florence eut à pourvoir aux besoins de plus de cent
mille personnes, mais l'insuffisance et la mauvaise qualité du pain
augmentèrent la mortalité dans une telle proportion qu'on en vint à ne
plus sonner les cloches et à ne plus annoncer les décès. Pour comble de
maux, la peste se mit de la partie et les corps épuisés par la famine
n'étaient que trop prédisposés à la contagion. Du reste, au printemps de
1348, l'épidémie gagna toute l'Europe, et quelques cités alpestres de la
Suisse, du Milanais ou du Tyrol échappèrent seules au fléau.
Les malades, à peine atteints, étaient couverts de bubons charbonneux
accompagnés d'hémorragies, et bientôt personne ne voulut plus les
soigner. Au premier symptôme du mal, la maison était abandonnée et il ne
restait au malade d'autre ressource que de mourir dans l'isolement, bien
heureux encore si, avant de le quitter, on laissait à sa portée de quoi
calmer la soif qui le dévorait ou, en cas de mieux, de quoi ne pas mourir
de faim. Quand la mort survenait, ce n'était parfois qu'au bout de
plusieurs jours que l'on s'en apercevait et que l'on venait enlever un
cadavre souvent en pleine décomposition, ce qui ne contribuait pas
médiocrement à entretenir l'épidémie. Des fortunes colossales furent
acquises alors; les drapiers qui avaient en magasin des stocks de drap
noir, s'enrichirent subitement; tout ce qui touchait à la mort se payait
au poids de l'or.
Aux cimetières, on creusait de grandes fosses où les cadavres étaient
couchés par centaines et où, selon l'expression tragico-macabre de
Villani, «on jetait sur chaque rangée de corps une légère pelletée de
terre, comme on saupoudre de fromage les vermicelles».
Dans les campagnes, la peste était encore plus redoutable que dans les
villes. Boccace, dans un récit plein d'horreur, montre les paysans
mourant dans leurs maisons ouvertes ou sur les chemins, et leurs cadavres
empestant l'air, car personne ne se souciait de les ensevelir, tandis que
le bétail, errant sans berger, rentrait de lui-même aux étables, ou bien
gagnait la contagion en rôdant autour du maître mort. A la longue, on
reconnut que le plus sage était encore d'éviter les exagérations, et les
moribonds purent retrouver quelques soins.
Même en 1352, la peste n'avait pas disparu complètement de l'Europe, et
dix ans plus tard, on ne s'était pas encore remis des perturbations
sociales qui en étaient résultées. La fortune publique se trouvait
entièrement déplacée; on voyait dans l'opulence médecins, apothicaires,
garde-malades, marchands d'herbes médicinales, de volailles et de
pâtisseries, tandis que beaucoup d'anciennes familles, ruinées par la
cherté des denrées, se trouvaient presque dans la misère. Ce qu'il y eut
de plus singulier au milieu de ces calamités publiques, ce fut la
poursuite effrénée des plaisirs, ce fut la folle gaieté à laquelle on se
livrait pour échapper, semblait-il, au spectre menaçant de la mort. Au
moment où la peste noire faisait à Florence ses plus effroyables ravages,
les citoyens tremblants, désespérés, cherchaient à s'étourdir dans de
folles orgies, et Boccace, après en avoir tracé le lugubre tableau,
commence les charmants récits de son Décaméron. C'est un étrange
contraste, quand on est encore sous l'impression de la terreur laissée
par le début, de voir ces jeunes cavaliers et ces jeunes femmes, assis
sur de verts gazons, se livrer à de joyeux devis, sans jeter en arrière
aucun regard de compassion vers la ville qu'ils ont fuie et dont on
entend les gémissements dans le lointain. Le présent est tout pour eux,
et, dans la jouissance du moment, ils veulent oublier que, le lendemain
peut-être, ils seront atteints â leur tour.
Parmi tant d'épreuves, les dispositions des partis, les sentiments de la
bourgeoisie et du peuple avaient bien changé. Deux classes se
partageaient alors la République: «le peuple gras», où se recrutait
l'aristocratie nouvelle sortie des banques et des comptoirs, et le «menu
peuple», composé des artisans, des ouvriers, des manoeuvres de toute
espèce, et animé contre le «popolo grasso» de toute la haine de gens
lésés dans leurs intérêts. Bientôt la question des salaires vint encore
compliquer la situation, et, soutenu par le parti guelfe mécontent de
voir la prépondérance croissante du parti de la banque, le menu peuple,
«les Ciompi», se révolta et, resté un instant maître de la ville, se
livra aux pires excès. Cette révolution de 1378 profita aux seuls chefs
guelfes; mais leur tyrannie s'exerça si odieuse, que bientôt ils furent
renversés par une contre-révolution des «Ciompi» guidée par Thomas
Strozzi, Benedetto Alberti et enfin Salvestro Médicis. Les chefs guelfes
furent forcés de quitter la ville où leurs propriétés furent saccagées et
pillées, et où leurs vies mêmes ne furent sauvées que grâce à
l'intervention de Salvestro Médicis, alors podestat et idole du peuple.
La famille des Médicis, qui apparaît alors pour la première fois dans un
rôle prépondérant, était originaire de Mugello. Déjà à cette époque de
1378, elle était riche, industrieuse, puissante, et avait donné des
magistrats habiles et populaires à la République. Villani cite les
Médicis en 1304 parmi les chefs du parti des Noirs, et plus tard l'un
d'eux marqua par son opposition au duc d'Athènes, sur l'ordre duquel il
fut décapité.
Une nouvelle révolte des «Ciompi» en 1382 mit le Gonfalonat entre les
mains d'un des leurs, Michel Lando, homme d'une valeur et d'une intégrité
exceptionnelles; mais bientôt le parti aristocratique ressaisit
l'autorité, et l'ère des soulèvements populaires, des revendications des
plus faibles contre les plus forts, fut close sans retour. Avec toutes
les chances de succès, les «Ciompi» échouèrent pour n'avoir pas su à
propos se contenter de bénéfices relatifs et indirects.
Ils payèrent chèrement cette faute, car les arts majeurs, exaspérés par
la crainte qu'ils avaient eue, devinrent leurs pires ennemis.
L'aristocratie marchande, jalouse de son autorité, ne devait plus quitter
le pouvoir, mais, coterie exclusive, furieuse d'avoir failli perdre ses
privilèges, alors même qu'elle les avait recouvrés, elle rompit avec tout
ce qui était démocratique et resta un corps absolument fermé. C'est ainsi
que les humbles et les petits arrivèrent à considérer comme heureux le
sort des villes où des tyrans faisaient peser le joug moins lourdement
sur les pauvres que sur les riches, et le peuple ne vit plus dans ces
despotes que des instruments pour l'exécution de ses vengeances et de ses
haines. Les Médicis arrivaient à point nommé pour remplir un tel rôle.
L'astuce de ces banquiers enrichis tissa longuement et patiemment sa
trame, mais ils eurent l'art de tenir soigneusement cachés leurs perfides
et ambitieux desseins; ils ne leur donnèrent corps que lorsque la faveur
populaire leur eut tout permis. D'une habileté plus qu'excessive, ils
spéculèrent sur le mérite très surfait du médiocre Salvestro et firent de
la popularité exagérée de cet ancêtre le marche-pied de leur élévation. A
partir de ce moment, les glorieuses pages de l'histoire sont terminées
pour Florence, car à travers de brillants épisodes se poursuivront les
progrès du mal auquel succombera ce qui l'avait faite si noble et si
grande, la Liberté et la République.
Ce ne sera pas sans révoltes que cette population fière, indocile, ivre
de liberté, verra une famille de marchands enrichis confisquer une à une
ses libertés publiques; elle se défendra énergiquement et cherchera par
tous les moyens possibles à faire rentrer dans le rang ces ambitieux
auxquels il ne faudra rien moins que l'intervention armée de
Charles-Quint pour imposer leur domination.
A coté de Salvestro se place encore à la tête du parti populaire Jean de
Médicis, son cousin, qui tenait comme lui un rang considérable. Comme ses
devanciers, modéré en apparence, mais ambitieux au fond, Jean pratiqua
avec succès la politique expectante de sa famille, tandis que, grâce à
son immense fortune, à son inépuisable munificence, et aux prêts
considérables qu'il consentait aux princes et aux souverains, son crédit
et sa renommée s'étendaient au loin. Attentif à éviter les querelles des
partis, il n'allait au Palais que lorsqu'il y était appelé, et par sa
prudence il détourna avec un rare bonheur tous les soupçons. Il sembla
accepter par désintéressement les charges publiques, et lorsqu'il les
remplit, il se posa comme protecteur du peuple, en attendant de devenir
son chef. Loin d'abuser de la situation, il persévéra dans la voie
circonspecte qu'il s'était tracée et se contenta de s'opposer à de
nouveaux empiétements de l'oligarchie. Jean de Médicis mit le sceau à sa
popularité par sa conduite désintéressée à la suite de la guerre avec
Philippe Marie, en 1428. Après avoir tout fait pour détourner Florence de
cette entreprise hasardeuse, il sut, en présence des malheurs publics,
oublier ses opinions et, mettant tout en oeuvre pour venir au secours de
la République, y consacrer même une partie de sa fortune personnelle. Il
sut également résister aux ouvertures qui lui furent faites pour réformer
la constitution au profit des classes supérieures et s'opposer à l'emploi
de la force pour opprimer le peuple. Il disait qu'en ce qui le
concernait, son désir n'était pas de ranimer les factions, mais bien
plutôt de les éteindre; aussi ne voulut-il pas non plus tirer parti de
ces ouvertures pour s'en faire une arme contre ses adversaires
politiques, bien qu'il y fût poussé par les clients de sa maison et par
son fils Cosme qui le blâmaient de compromettre à force de modération
l'avenir de son parti et la grandeur de sa race.
Fidèle à sa tactique de libéralisme, Jean de Médicis proposa une nouvelle
loi destinée à répartir plus également les contributions, en les réglant
d'après la quotité des biens possédés par chacun. Cette loi fameuse,
appelée «le Castato», était une véritable révolution économique et
sociale, car elle rétablissait des taxes équitables et supprimait les
privilèges. Aussi excita-t-elle autant d'enthousiasme chez ceux qu'elle
exonérait que de colère et de haine chez ceux qu'elle frappait, et comme
de raison, l'auteur en fut salué par la reconnaissance du peuple comme le
plus zélé défenseur de ses droits et de ses libertés. Jean de Médicis
mourut en 1429, laissant à ses fils les plus sages conseils et emportant
dans la tombe la reconnaissance d'un peuple dont il n'avait cessé d'être
le bienfaiteur. Les regrets que causait sa mort étaient encore aggravés
par une situation des plus difficiles.
Cette première moitié du XVe siècle donne lieu en effet à des réflexions
peu consolantes. C'est au milieu de mesquineries de toutes sortes, de
complications aussi bien intérieures qu'extérieures que se prépare dans
ses origines troublées et impures le règne néfaste des Médicis où doit
sombrer tout ce qui fit la Toscane glorieuse pendant des siècles.
Après la mort de Jean, l'oligarchie et les Albizzi reprirent le pouvoir
et conduisirent les affaires publiques, tandis que Cosme, héritier de la
popularité paternelle, se posa dès l'abord comme leur adversaire acharné.
Cosme de Médicis avait un peu plus de quarante ans lorsque le cours des
événements lui donna le rôle prépondérant qu'il ambitionnait.
Grave, prudent, astucieux, il n'était, disent les chroniques du temps,
«qu'un renard rusé et trompeur»; libéral et humain par calcul, il
recherchait la faveur du peuple sans l'aimer et sans avoir les qualités
extérieures nécessaires pour le séduire. Laid de sa personne, d'un
extérieur mesquin, il ne savait que merveilleusement parler et disserter
au milieu des savants, mais il était complètement dépourvu des dons
propres à entraîner et à convaincre.
Son esprit s'était formé par l'étude et aussi par de lointains voyages
entrepris pour la banque des Médicis. Depuis son retour, il affectait de
se tenir éloigné des charges publiques, mais il fréquentait des hommes de
toutes conditions, dans le dessein manifeste de se faire des partisans.
Le mot d'ordre donné par Cosme était de répéter que tout allait mal, de
semer le découragement dans les masses et de les amener peu à peu au
dégoût du régime oligarchique; mais son plus puissant levier était
l'immense fortune qui lui permettait d'acheter une popularité que son
père avait eu moins de peine à acquérir.
Contre Cosme et sa faction se dressaient les trois plus anciennes
familles de Florence, qui n'entendaient nullement se soumettre à ces
parvenus: c'étaient les Pazzi, les Pitti et les Acciajuoli. Las de
rencontrer partout sur leur route, en affaires et en politique, un rival
de plus en plus redoutable, ils lui faisaient une violente opposition.
Ligués pour sa perte, ils achetèrent en 1432 le nouveau gonfalonier,
homme vénal, et l'amenèrent à se saisir de Cosme et à le jeter en prison,
sous prétexte de conspiration contre le régime établi, de dilapidation et
d'usure. C'était une accusation plus qu'injustifiée, car Cosme était de
ceux qui donnent, et non de ceux qui prennent. Quoi qu'il en soit, cette
détention fut de courte durée, et Cosme, banni pour un an, prit le chemin
de Padoue où il fut exilé après avoir acheté au poids de l'or cette
liberté relative. A Padoue, il devint le chef de tout ce que Florence
comptait de mécontents; aussi, quand en 1434 les élections mirent le
pouvoir aux mains de ses partisans, l'oligarchie fut-elle tout de suite
définitivement désarmée.
Profond politique, loin de rentrer aussitôt à Florence, il laissa peser
sur ses amis tout l'odieux des représailles. Si la clémence fut appliquée
aux classes inférieures dans une large mesure, les dernières rigueurs
furent, sans scrupule et sans miséricorde, exercées contre l'aristocratie
vaincue. Il suffisait d'avoir mal parlé du gouvernement pour être spolié
de ses biens et enfermé «aux stinche», d'où l'on avait grande chance de
ne jamais sortir. Tel qu'Octave, Cosme non seulement laissa faire, mais
encore mit à son retour les conditions les plus dures, qu'il fit imposer
par d'autres que par lui. Enfin, le plus fort de la besogne étant fait,
il rentra à Florence, la veille du jour où on l'attendait, se dérobant au
triomphe qu'on lui préparait. Ce ne fut que plus tard que ses
panégyristes, en le proclamant «Père de la Patrie, Bienfaiteur du
peuple», eurent l'idée de le représenter rentrant dans la ville
triomphalement porté sur les épaules de ses concitoyens.
Cosme, maître du pouvoir, continua à proscrire sans pitié tous ceux
contre lesquels il nourrissait quelque ressentiment; mais estimant avec
une justesse de vue rare qu'il ne régnait que grâce à l'opinion et à la
guerre constante faite par sa famille à l'oligarchie, il s'appuya sur le
menu peuple, et l'assouvissement de ses vengeance personnelles passa pour
une satisfaction accordée à la haine générale. Grâce au point d'appui
qu'il prit constamment sur la démocratie, il arriva à transformer son
pouvoir d'influence en pouvoir d'autocratie, oeuvre de patience hypocrite
et lente, à laquelle son caractère était singulièrement porté. Telle
était son astuce qu'alors qu'il était le maître de Florence, aucun acte
public, aucune pièce ne furent revêtus de sa signature; mais son pouvoir
occulte n'en était que plus redoutable.
A ce moment, les traits communs entre Cosme et Octave s'accentuent
encore. Cosme en effet ne devint clément, comme Auguste, que lorsque,
après son nivelage terrible, il n'eut plus rien à redouter. A Florence,
comme autrefois à Rome, la République n'existait plus que de nom, bien
que ces deux grandes ambitions eussent également affecté d'en respecter
la forme; et le succès de ce travail souterrain fut tel qu'à la mort de
Cosme, son fils Pierre, incapable et impotent, héritait sans difficulté
de ses fonctions.
De 1453 à cet avènement, le gouvernement tourna de plus en plus à
l'autocratie. Toute opposition avait disparu, décimée, fauchée,
proscrite, et les Médicis n'avaient plus à lutter que contre les idées
souvent trop avancées de leurs propres partisans.
Un des chefs les plus considérables de ces factions cosimesques était
Lucca Pitti, qui, nommé plusieurs fois gonfalonier, était l'âme damnée de
Cosme et lui était plus dévoué que tout autre. Grisé par l'apparente
prépondérance que Cosme lui abandonnait volontairement, il voulut, à
défaut d'autorité, éclipser les Médicis par son luxe. A cet effet, il
commanda à Brunelleschi le fameux palais appelé encore de son nom et pour
la construction duquel tout criminel, tout individu coupable de vol ou de
meurtre, trouvait, en s'employant à la bâtisse, un asile inviolable.
Quoique Pitti eût tiré un large parti du régime de l'arbitraire pour
mener son édifice à bien, il dut l'abandonner inachevé, car il était
devenu la ruine de sa maison.
Malgré tout son pouvoir, Cosme, arrivé au déclin de sa vie, n'était pas
heureux. Après avoir réalisé une fortune extraordinaire, puissant au
dedans, respecté au dehors, il souffrait d'infirmités qui le torturaient,
sans lui laisser un instant de répit.
En 1450, il avait perdu son frère Lorenzo, dont la postérité était
destinée à remplacer la sienne. En 1463, la mort de son cadet, Jean,
anéantissait ses plus chères espérances, car son fils aîné, Pierre, était
si débile qu'on n'avait jamais présumé qu'il pût lui survivre, et tout
l'avenir de sa maison se trouvait reposer sur les têtes fragiles des
enfants de Pierre, ses petits-fils Laurent et Julien. Quand Cosme mourut
en 1464, à sa villa de Carreggi, ce fut dans un isolement complet, et on
célébra par des réjouissances publiques le retour de la liberté qu'on
pensait avoir reconquise. C'était se réjouir trop tôt, car Florence ne
gagnait, à la mort de Cosme, que de passer sous la domination d'un fils
qui lui était plus qu'inférieur. Ce ne fut que plus tard, et par
comparaison, qu'elle jugea de la différence et que les Florentins, pleins
de regrets rétrospectifs, décernèrent à Cosme le surnom pompeux de «Père
de la Patrie», si mal justifié du reste.
Au point de vue littéraire, l'époque de Cosme fut incomparable. Les
Médicis eurent la rare fortune d'arriver à point nommé pour récolter
l'admirable moisson préparée sous la République par des siècles de régime
libéral, dont ils eurent l'intelligence de s'approprier les fleurs et les
fruits. Par des soins éclairés et intelligents, en vingt ans, la ville
avait complètement changé de physionomie et doublé d'étendue; elle
s'était couverte d'églises, de monastères et de monuments somptueux.
Cosme commandait à Michelozzo le superbe palais où allaient habiter ses
successeurs jusqu'au jour où leur élévation au rôle de grands-ducs leur
ferait aménager le palais Pitti, comme plus digne d'eux; enfin, à côté de
cette demeure terrestre, Cosme, préoccupé d'élever une sorte de Panthéon
aux mânes de sa famille, édifiait l'Église San Lorenzo qu'il consacrait à
cette destination. Véritable Mécène, il s'était entouré de savants, de
poètes, de philosophes ou d'artistes, dont il était devenu l'ami plus
encore que le protecteur.
Sa mort devait être le signal d'une réaction violente, à laquelle la
personne même de son successeur donnait plus de prise, car Pierre, à
quarante-six ans, était déjà un podagre pliant sous le poids des
infirmités. Il avait l'esprit borné, il était aussi hautain qu'avare et,
de plus, il avait à peine l'expérience des affaires; il fallait que la
domination de Cosme eût déjà terriblement asservi les Florentins pour
leur faire admettre un principe d'hérédité avec un tel individu.
Pourtant, à la longue, comme l'impopularité de Pierre allait toujours
croissant, ses ennemis, s'étant comptés, se trouvèrent assez nombreux
pour entreprendre la lutte contre lui. Lucca Pitti, Angelo Acciajuoli,
Dietsalvi Neroni, Niccolò Soderini se groupèrent à la tête des
mécontents, minant le terrain sous les pas de Pierre et tâchant, au
dedans comme au dehors, de lui ôter tout appui. Sa situation devint si
périlleuse qu'il dut agir et se décider à risquer la partie, en faisant
arrêter les principaux conjurés par une sorte de coup d'État, pour
l'exécution duquel il eut recours au plus effroyable escamotage. Il fit
inculper les prisonniers de complot contre l'État, de trahison envers la
patrie, et se montra contre eux d'une telle rigueur, d'une si féroce
cruauté que tous ceux qui échappèrent à la torture et à la mort, furent
condamnés à un exil éternel (1466).
Pierre mourut en 1469, laissant un aussi piètre souvenir à ses
contemporains qu'à la postérité. Ce qu'il y a encore de mieux à en dire
est qu'il fut heureux pour l'avenir de sa maison, que son règne ne se
prolongeât pas assez pour lui permettre de renverser l'édifice si
laborieusement élevé par Cosme, et qui se serait peut-être écroulé, s'il
avait dû le posséder plus longtemps. Des deux fils laissés par Pierre le
Goutteux, Laurent n'avait pas vingt ans et Julien n'en atteignait pas
seize; on pouvait donc se demander à juste titre si Florence serait assez
dégénérée pour subir le joug de deux enfants. On ne le croyait guère et
l'on s'attendait à des changements radicaux dans la forme même du
gouvernement.
Ce fut une des plus grandes habiletés de Laurent de laisser croire qu'il
résignait le pouvoir, pendant qu'il s'arrangeait avec les partisans de sa
maison pour prendre possession des rênes de l'État, tout en semblant y
renoncer.
Laurent n'était pas fait pour plaire: trop large d'épaules et laid de
visage, il avait une bouche démesurée, surmontée d'un nez trop étroit et
de gros yeux de myope. L'odorat lui manquait, sa voix était rauque,
tandis que la somptuosité de ses vêtements et l'exubérance de ses gestes
faisaient encore ressortir son air commun. Au moral, si son intelligence
était très vive, son caractère versatile le rendait incapable de toute
persévérance; il n'aimait en réalité que les arts, la littérature ou la
poésie, pour lesquelles il avait une véritable aptitude et où il faisait
montre d'une érudition développée. Il les aimait même d'un amour si
profond qu'il ne souhaitait rien tant que la paix intérieure et
extérieure pour que rien ne le privât du plaisir de s'y livrer tout
entier.
Des entreprises odieuses contre Prato et Volterra le rendirent si
populaire, qu'on accepta même ses démêlés avec le pape Sixte IV, dont il
voulait obtenir le chapeau de cardinal pour son frère Julien. Il avait
jugé que l'état ecclésiastique était le meilleur moyen de se débarrasser
d'un compétiteur inquiétant, mais comme il n'avait pas su flatter à
propos le népotisme du Pape, non seulement il ne put rien en obtenir,
mais encore il s'en fit un ennemi dangereux autour duquel pouvaient se
rallier tous les mécontents. Les premiers d'entre eux étaient les Pazzi,
rivaux séculaires des Médicis, auxquels vinrent s'ajouter successivement
le roi de Naples et des prêtres de Volterra exaspérés par le sac infâme
de leur ville. La mort de Laurent fut décidée, mais comment et à quel
moment s'exécuterait le meurtre? Frapperait-on les deux frères ensemble
ou séparément? A qui des conjurés incomberait ce soin? Autant de
questions pour lesquelles chacun préconisait sa solution. Enfin, après
maintes hésitations, on résolut de se débarrasser d'eux ensemble et l'on
arrêta qu'on les frapperait au Dôme, le jour de l'investiture du nouveau
cardinal, nommé par le Pape à la place de Julien, cérémonie à laquelle
ils devaient nécessairement assister l'un et l'autre. Ainsi qu'il avait
été convenu, au moment de l'élévation, les conjurés se précipitèrent sur
les Médicis et Julien, mortellement frappé, fut achevé avec férocité par
François Pazzi et Baroncelli.
A cette vue, les deux prêtres de Volterra chargés d'en finir avec
Laurent, eurent un instant d'hésitation qui lui permit, entraîné par ses
amis les Cavalcanti, de se jeter dans le choeur et de gagner la
sacristie, dont les portes de bronze, chef-d'oeuvre de Luca della Robbia,
refermées à point nommé, le mirent hors de toute atteinte.
Dans ces circonstances, Laurent se montra fort piètre, et après l'échec
de la conjuration, ses amis eurent toutes les peines du monde à lui
persuader de quitter son asile pour rentrer dans son palais; mais la
populace, toujours portée à se prononcer en faveur du succès, l'ayant
acclamé, il dut se montrer, le cou enveloppé de linges couvrant une
légère blessure.
Il n'entrait pas dans les principes des Médicis d'user de clémence envers
les vaincus; aussi la férocité des représailles fut effroyable et frappa
dans les familles jusqu'aux membres qui non seulement n'avaient pris
aucune part au complot, mais avaient encore ignoré son existence. Il n'y
a pas dans l'histoire d'exemple d'un pareil acharnement; deux années ne
suffirent pas à assouvir les vengeances, et au bout de ce temps, on
refusait encore la sépulture aux victimes. Comme de raison, Julien eut de
somptueuses obsèques, et son frère, ayant appris qu'une femme restait
enceinte de lui, recueillit et éleva l'enfant qui fut plus tard le pape
Clément VII.
Parvenu au comble de sa fortune, Laurent se voyait, grâce à la tentative
des Pazzi, couronné de l'auréole du martyre et du même coup délivré d'un
frère qu'il aurait fait disparaître, si ce frère avait jamais prétendu au
partage du pouvoir. Il exploita les circonstances avec astuce pour
obtenir des prérogatives presque royales, et la conjuration lui fournit
un admirable prétexte pour se défaire de quiconque le gênait.
Les trois années suivantes virent croître sans arrêt la fortune de
Laurent; en 1480, il faisait sa paix avec le Pape, et Florence,
réconciliée avec l'Église, le portait aux nues; il obtenait ensuite de
faciles avantages sur des voisins peu redoutables, et, comme dit
Machiavel, «les paix lui faisaient gagner ce que lui faisaient perdre les
guerres». Enfin, en 1488, il devenait l'arbitre et le protecteur de
l'Italie, tandis que, pour cimenter encore mieux sa paix avec Innocent
VIII, sa fille Madeleine épousait le bâtard du pape, François Cybo, et le
Pape donnait le chapeau de cardinal à Jules de Médicis, bâtard puîné de
son frère Julien.
Par un revirement singulier et fréquent dans l'histoire des Médicis,
pendant que la fortune ne cessait de sourire à Laurent dans sa vie
publique, sa vie privée était assombrie de chagrins domestiques; il
perdait coup sur coup sa fille Louise, sa femme Clarisse, sa soeur
Blanche. Pour se distraire de ces deuils, il trama l'assassinat de
Riario, seigneur de Forli, dont le Pape lui avait promis la principauté,
s'il venait à mourir. Il était devenu si redoutable que personne n'osa
l'accuser de ce crime et que Catherine Sforza, la veuve de la victime,
dut se résigner à épouser le cousin du meurtrier de son mari, Jean de
Médicis. De cette union devait bientôt naître le fameux Jean des Bandes
Noires, père du grand-duc Cosme Ier: ainsi, par un juste retour des
choses d'ici-bas, la postérité de Catherine était destinée à remplacer
celle de Laurent prématurément éteinte.
Même à cette époque où Laurent occupait une situation si prépondérante et
où Florence bénéficiait d'une paix inconnue jusqu'alors, la
susceptibilité d'un peuple jaloux de son indépendance était telle qu'il
ne pouvait s'avancer que pas à pas et avec la plus extrême prudence, tant
se maintenaient vivaces les défiances florentines sans cesse en éveil à
l'égard de tout ce qui ressemblait à de l'arbitraire. Il se voyait réduit
à biaiser, à n'acquérir l'autorité que peu à peu, à n'imposer que ce
qu'il pouvait en faire accepter, et cela, à l'aide de précautions, de
ménagements infinis, et presque à l'insu de ceux qui devaient porter le
joug.
Quand on parle des trois premiers Médicis comme protecteurs des lettres
et des arts, c'est un tort, semble-t-il, de les mettre sur la même ligne,
alors qu'il y a lieu d'établir des distinctions capitales dans la manière
dont chacun d'eux remplit ce rôle. Si leurs tendances ont le même objet,
les résultats sont pourtant tout autres et le splendide essor des arts
sous Cosme n'a rien qui puisse lui être comparé sous son petit-fils.
L'éducation littéraire de Laurent avait été très soignée, mais la
multiplicité des professeurs appelés à y contribuer amena dans son esprit
de singulières disparates, et créa une étrange opposition entre un
certain nombre d'opinions religieuses qu'il appelait «ses principes» et
ses moeurs étrangement débauchées.
Dans le cours entier de son existence, il est impossible de citer un acte
de générosité, et cela, aussi bien à l'égard de sa famille que de son
pays. S'il fut le protecteur des arts et des lettres, ce fut bien plutôt
pour le profit qu'il en tirait que par amour pur et désintéressé, et il
savait parfaitement combien il lui était avantageux de donner cette
direction aux esprits, qu'il détournait ainsi du souci plus grave des
affaires publiques. Rien de curieux comme cette vie en partie double, où,
après avoir sévi, assassiné, confisqué, il entrait à l'Académie
platonicienne et dissertait sur l'immortalité de l'âme, avant de se mêler
à la jeunesse dissolue ou de composer des chansons érotiques au milieu
des orgies. Il faut, malgré tout, rendre à Laurent la justice que son
esprit ouvert et curieux le porta vraiment à s'entourer de toutes les
illustrations de son époque. Passionné pour le Dante, pour Pétrarque et
pour Boccace, il l'était principalement pour tout ce qui touchait à la
Grèce où Platon était son dieu. Il fît les efforts les plus louables pour
répandre la science, et il acheta partout au poids de l'or les manuscrits
les plus rares, ceux mêmes qui étaient destinés à former l'admirable
bibliothèque qui porte son nom. La renommée de Laurent attira à Florence
les savants de l'Europe entière; mais ceux-ci ne devaient pas éclipser
les anciens clients de la «Casa Médicis», les Ange Politien, les Marsile
Ficin, les Pulci et les Pic de la Mirandole, alors dans toute leur
gloire.
Quant aux beaux-arts, Laurent ne sut en rien prévenir la décadence déjà
sensible à son époque. En effet, quand il prit le pouvoir, en 1448, les
Masaccio, les Angelico, les Brunelleschi et les Ghiberti avaient disparu,
tandis que les Lippi, les Ghirlandajo et les Botticelli étaient déjà en
pleine floraison. Il n'eut en vérité qu'à exploiter des talents arrivés à
leur apogée et il ne sut les faire servir qu'à son apothéose ou à la
glorification de sa maison. Sa théorie sur les arts était étrange, car il
n'admettait pas qu'un artiste pût atteindre la perfection si sa naissance
n'était pas relevée et son éducation distinguée, préjugé qui lui fit
dédaigner Léonard de Vinci et refuser ses services à cause de sa
naissance illégitime.
Les derniers jours de Laurent furent empoisonnés par la sourde opposition
qu'il rencontrait partout et dont le chef s'était enfin trouvé dans un
moine dominicain, Jérôme Savonarole.
Frère Jérôme Savonarole, né à Ferrare en 1452, manifesta dès son enfance
une irrésistible vocation religieuse. Après les plus sérieuses études de
philosophie et de théologie, il entra, à vingt-deux ans, chez les
dominicains de Bologne, et dès 1483, on l'envoyait à Florence où ses
prédications eurent un insuccès notoire dû à sa parole difficile et
embarrassée; mais, sans se décourager, il se retira dans un couvent de la
Lombardie où il se livra à des études d'éloquence et à la lecture
approfondie de la Bible et des Écritures. Aussi, quand, au bout de sept
ans de réclusion, le dominicain revint à Florence, il était persuadé de
sa mission et convaincu que Dieu l'avait élu pour parler au peuple. Ses
premiers essais le confirmèrent dans sa croyance. Les temps étaient bons
pour s'ériger en prophète, l'Italie était pleine de factions, l'Église de
scandales, Innocent VIII occupait la chaire de Pierre et ses seize
enfants lui valaient le surnom de «père du peuple»; aussi les sujets ne
manquaient pas à l'éloquence de Jérôme Savonarole. Il prit pour texte de
ses discours: La réforme de l'Église, le châtiment de l'Italie, et il
ajouta de sa voix prophétique l'annonce que tous ces événements
s'accompliraient avant la mort de celui qui les prédisait.
De tels sermons eurent un retentissement énorme et tout Florence se
précipita pour entendre la parole de ce moine bientôt considéré comme un
saint. Esprit indépendant et vigoureux, Savonarole avait résisté au
double courant païen et classique dont il voyait également les dangers,
et telle était l'inflexibilité de son caractère, qu'il refusa d'aller,
selon la coutume, rendre hommage à Laurent, lors de sa nomination au
siège de prieur de San Marco, en 1490. Depuis l'échec de la conjuration
des Pazzi, c'était la première opposition dressée devant Laurent, aussi
son orgueil fut-il blessé au vif. Il fit avertir le moine d'avoir ou à
modérer sa fougue ou à interrompre ses prédications, défi auquel répondit
Savonarole en prophétisant la mort de Laurent, qui survint en réalité
dix-huit mois plus tard.
Hanté par l'idée de cette assignation, Laurent, sur son lit de mort, fit
appeler Savonarole, dans l'espoir qu'une réconciliation in extremis avec
le moine pourrait le concilier à son fils Pierre. On ne sut jamais ce qui
se passa dans cet entretien suprême, où l'on dit que Savonarole refusa au
mourant la dernière bénédiction: «Et comme sa mort,» dit Machiavel,
«devait être le signal de grandes calamités, Dieu permit qu'elle fût
accompagnée de sinistres présages; la foudre tomba sur le Dôme et Roderic
Borgia fut nommé pape!»
Laurent, après avoir déployé toute sa vie ce faste qui lui avait valu le
surnom de «Magnifique», fut enseveli sans pompe, d'après ses dernières
volontés, tant il craignait, à cause de son fils, de provoquer l'envie.
Le peuple, oublieux de ses torts, de ses défauts et de ses vices, suivit
ses funérailles et pleura celui qu'avec l'exagération italienne on
appelait «le père et le maître de la ville», tandis qu'asservi par trois
générations de Médicis, il trouvait tout simple de reporter sur le fils
de Laurent, âgé de vingt et un ans, un respect dont il ne devait jamais
se montrer digne.
Laurent disparaissait de la scène du monde au moment propice pour sa
renommée, alors que l'Italie, atteinte de vieillesse précoce, allait
entrer en pleine décadence. Le XVIe siècle montre l'établissement des
tyrans dans tous les États et la reconnaissance en leur faveur du
principe d'hérédité; il montre Alphonse régnant à Naples, Borgia assis
sur le trône pontifical, Ludovic le More gouvernant Milan, avant même
d'avoir volé la couronne ducale, et enfin, figure digne de paraître en si
illustre compagnie, Pierre II de Médicis succédant à son père.
Pour l'héritier de Cosme et de Laurent, l'heure était passée de prendre
des précautions ou d'user de prudente dissimulation dans l'exercice du
pouvoir: il en jouit avec toute l'âpreté de son orgueil, toute la
plénitude de sa puissance. On ne se fit pas de longues illusions sur sa
valeur personnelle, et il s'attira la haine si générale par sa manière de
s'imposer que les conjurations se tramèrent et se nouèrent bientôt sans
trêve.
Tout étroite que fût l'intelligence de Pierre, il était autrement
séduisant que son père. Ange Politien avait été chargé de son éducation
et, avec le goût des lettres, il lui avait donné la passion de la Grèce
et de Rome. Ardent au plaisir, les affaires publiques l'intéressaient
médiocrement, mais, quand par hasard il s'en occupait, c'était avec la
violence qu'il tenait des Orsini par sa mère et qui le rendait aussi
prompt à la colère qu'impuissant à se dominer et implacable dans
l'assouvissement de ses vengeances. La famille même de Pierre eut à
souffrir de ses emportements. La branche cadette, issue du frère de Cosme
l'Ancien, avait jusqu'alors évité par sa prudence tout sujet de
suspicion, mais, malgré cette sagesse, les deux cousins de Pierre avec
lesquels il avait été élevé, Laurent et Jean de Médicis, ayant provoqué
son ressentiment et son envie, furent jetés en prison et condamnés à mort
par ses ordres. Il commua cette sentence inique en bannissement perpétuel
du territoire florentin avec la confiscation de leurs biens, seul point
essentiel pour lui, l'immense fortune de cette branche de sa famille
étant une proie bonne à prendre.
Par cette conduite, il faisait des siens mêmes les chefs de l'opposition,
tandis que par ses rigueurs maladroites il s'attirait les anathèmes de
Savonarole et excitait la fureur du peuple indigné de voir son idole
forcée de quitter Florence sur ses injonctions. C'était une inimitié
terrible dressée en face de lui, et la situation extérieure compliquait
encore les difficultés qui l'assaillaient de toutes parts. La politique
cauteleuse de Laurent, poursuivie par son fils, l'avait fait renoncer aux
traditions séculaires de la Toscane et prendre parti contre la France, en
poussant le roi de Naples à refuser la paix offerte par Ludovic le More.
Celui-ci appela Charles VIII à son secours, lui proposant, pour le
défendre, le centre et le sud de l'Italie, à la seule condition que ses
États lui fussent laissés. Pendant ces événements, loin de ménager la
France, Pierre donnait libre carrière à sa verve satirique et entretenait
ainsi les ressentiments du roi encore aggravés par les incitations des
cousins de Pierre réfugiés à sa cour. L'effet de cette politique ne tarda
pas à se faire durement sentir, car, lorsque Pierre voulut obtenir les
subsides nécessaires pour entrer en campagne contre la France, l'âpre
parole de Savonarole et sa haine contre les Médicis déchaînèrent une
telle opposition qu'il ne put se faire ouvrir aucun crédit. Pitoyable
dans cette occasion, sans prendre ni avis, ni conseil de personne, Pierre
se rendit au camp de Charles VIII et, après avoir fait au roi les plus
plates excuses, il prit, au nom de Florence, les engagements les plus
durs, dont l'un des moindres était la remise de Pise aux mains des
Français.
Pierre avait lieu d'être fort inquiet de la façon dont serait acceptée
son incartade. En effet, l'émotion publique fut portée à un tel degré que
tous se trouvèrent d'accord pour secouer un joug abhorré; on le somma de
venir rendre ses comptes à la Seigneurie et, le jour même de la reddition
de Pise, le 19 novembre 1494, il osa se rendre à cette injonction,
accompagné d'une escorte si nombreuse et si arrogante que la ville
entière se souleva contre lui, sans lui laisser d'autre moyen que la
fuite pour mettre sa vie en sûreté.
La réaction contre les Médicis fut terrible, mais la situation extérieure
n'en restait pas moins troublée et on était dans l'ignorance la plus
grande sur l'entrée de Charles VIII et sur le traité de paix qu'il
imposerait. En dépit de tant de sujets d'inquiétude, le bonheur d'avoir
échappé aux Médicis était tel que, malgré tout, les Florentins ne
pouvaient s'empêcher de manifester leur joie d'avoir reconquis la
liberté. Aussi l'entrée de Charles VIII à Florence eut-elle lieu avec une
pompe indescriptible. Mais, ce premier moment d'exaltation passé, les
Florentins et les Français se regardèrent avec une défiance toujours
croissante et Charles, accusé de connivence avec les Médicis, fut forcé
d'en rabattre sur les conditions draconiennes qu'il avait primitivement
imposées et de se contenter du titre de protecteur de Florence. Les
Français enfin partis, le peuple s'abandonna aux transports d'un
enthousiasme aussi immodéré qu'il était injustifié, car, les Médicis
chassés, il n'en restait pas moins que des ruines, sans que les citoyens
possédassent ni la volonté, ni les vertus nécessaires pour relever
l'édifice des libertés florentines dont la main de l'absolutisme avait
sapé les bases, détruit les oeuvres vives et ruiné l'équilibre. Florence
se vit alors dans la triste nécessité de faire un retour sur elle-même et
de constater combien cinquante années de régime absolu avaient anéanti
les institutions et avili les caractères. Pour faire une réforme dans le
gouvernement, l'union des intérêts et des idées eût été essentielle;
trois factions, au contraire, se trouvaient en présence et se disputaient
le pouvoir. Il y avait le parti populaire avec Savonarole pour chef, qui
comptait des hommes considérables et de la plus haute intégrité morale,
comme Valori et Soderini. En face de lui se dressait la faction
oligarchique qui ne voulait après tout que l'autocratie déguisée sous une
autre forme; entre les deux partis extrêmes, se groupaient les neutres,
«la plaine ou les tièdes», ainsi que les baptisait Savonarole. sorte de
gens qui ne pensaient qu'à leurs intérêts et ne cachaient pas leur effroi
des théories du Frate. Il y avait encore les partisans nombreux des
Médicis, qui, trouvant leur avantage direct à se rallier au parti
populaire, venaient grossir et fortifier le groupe de Savonarole. Pendant
les deux années suivantes, le moine ne cessa de grandir et son influence
était devenue si prépondérante que la Seigneurie le chargea d'organiser
un nouveau gouvernement. Libre dès lors de donner carrière à ses idées
démocratiques, il établit son système sur la base la plus large qu'ait
encore eue la République florentine. Mais ce n'était pas assez pour lui
d'instituer matériellement la liberté, il fallait avant tout réformer les
moeurs et faire prévaloir les vertus sans lesquelles elle ne peut se
maintenir; car les Médicis ayant répandu l'or à pleines mains, le goût du
luxe, des plaisirs, d'une vie voluptueuse et facile s'était peu à peu
développé, si bien que Savonarole sentait combien la nécessité des
réformes morales était impérieuse.
Il choisit l'époque du carême pour tonner contre «les vanités du siècle»
et pour lancer l'anathème contre ceux qui y sacrifiaient. Ses sermons de
ce temps flagellent impitoyablement tous les vices: il reproche aux
jeunes gens leurs débauches, il accuse les femmes de les encourager par
leurs excès de toilette et de luxe, enfin il s'en prend à l'esprit même
de la Renaissance et au paganisme des lettres et des arts. A sa voix de
prophète, il semble qu'une fièvre de renoncement ait saisi Florence, où
chacun se hâtait d'apporter ce qu'il avait de plus précieux et où l'on
amoncelait en bûcher sur les places publiques, tableaux, statues, livres,
bijoux, vêtements de brocart, auxquels Savonarole mettait le feu, entouré
de la ville entière chantant les louanges du Seigneur. Au milieu de
l'entraînement général, les raffinés et les délicats de la Renaissance,
désespérés de voir disparaître tant de chefs-d'oeuvre, résistaient seuls;
c'étaient des ennemis si peu à négliger que bientôt le Frate allait être
à même de ressentir les effets de leur mécontentement.
Après avoir triomphé jusqu'alors de tous ses adversaires, Savonarole
allait enfin s'attaquer au colosse contre lequel il devait se briser.
Alexandre VI Borgia, monté sur le trône pontifical, y avait porté les
scandales de sa vie privée; aussi, sans hésiter un instant, Savonarole
attaqua Rome avec sa violence accoutumée. Le pape crut répondre
efficacement à ces accusations enflammées en interdisant la chaire au
moine et en fulminant contre lui une bulle d'excommunication pour crime
d'hérésie. Mais Savonarole déclara qu'une excommunication injuste était
sans effet et continua ses invectives de plus belle, avec plus de force,
de liberté et d'enthousiasme que jamais.
A cette rébellion, le pape répondit par un bref déclarant à la Seigneurie
que, si les prédications de Savonarole ne cessaient pas, il lancerait
cette fois une excommunication générale contre Florence et que tous les
biens des Florentins situés sur le territoire pontifical seraient saisis
et confisqués au profit de l'Église. La Seigneurie, qui sentait César
Borgia aux portes de la ville, n'osa résister et enjoignit à Savonarole
d'avoir à suspendre ses sermons. Mais, loin de se tenir pour averti, il
répondit par un nouveau défi et, du haut de la chaire, parla en ces
termes: «Le temps d'ouvrir la cassette approche; nous donnerons un tour
de clef et tant d'infections et d'ordures sortiront de la cité de Rome
que l'odeur se répandra dans toute la chrétienté, que chacun en sera
empuanti.»
De telles paroles n'étaient pas faites pour calmer les esprits. Aussi la
fermentation était-elle terrible; il semble qu'un vent de folie ait à ce
moment soufflé sur Florence et le fanatisme inspiré par Savonarole devint
tel qu'il se trouva débordé. Quand l'exaltation arrive à cet excès, elle
dépasse la mesure et constitue un danger véritable pour celui qui l'a
provoquée. La tempête fut déchaînée par un de ses dominicains de San
Marco, Dominique Buonvicini qui, sans l'aveu du prieur, alla porter «le
défi du feu» au franciscain François de Pouille, prédicateur à Santa
Croce et ennemi acharné de Savonarole dont il déniait la mission. Cette
épreuve consistait à traverser un bûcher enflammé où Dieu se déclarait
lui-même pour celui qui en sortait indemne. La Seigneurie et Savonarole
eurent un déplaisir extrême de voir qu'on se fût ainsi aventuré, mais il
était trop tard pour reculer, car le peuple comptait sur un spectacle
inattendu, inouï, terrible, et il n'y avait pas moyen de l'en frustrer
sans exposer la ville à un soulèvement de la populace.
Le jour arrivé, les franciscains, épouvantés par la sérénité confiante de
leurs adversaires, engagèrent d'interminables discussions théologiques,
lorsqu'un violent orage éclata à point nommé, dispersant les partis; mais
le peuple, furieux de voir son miracle lui échapper et se croyant joué,
faillit mettre dominicains et franciscains en pièces. Savonarole
n'échappa qu'à grand'peine à la colère de la foule, mais de ce jour son
prestige était détruit; il ne fut plus qu'un moine fanatique et un faux
prophète et, dès le lendemain, toute la tourbe florentine mettait le
siège devant le couvent de San Marco et, les portes enfoncées, se ruait à
la recherche du prieur en vociférant des cris de mort. Les dominicains se
défendirent comme des forcenés, mais Savonarole, voyant l'émeute tourner
à la guerre civile, pour mettre fin à la lutte, se livra lui-même à la
Seigneurie, et il ne fallut pas moins que des gens armés pour l'escorter
et le défendre contre une foule ameutée pour l'écharper.
Le procès de Savonarole fut une pitoyable chose! Pressés par le pape, les
juges eurent beau le mettre à la torture, ils ne lui arrachèrent aucun
aveu, et trouvèrent si peu matière à condamnation qu'Alexandre VI, pour
en finir, dut adjoindre à la Seigneurie deux commissaires apostoliques!
Le 22 mai 1498, la sentence enfin rendue condamnait pour cause d'hérésie
Savonarole à être brûlé vif en place publique, après avoir fait amende
honorable. Il expira comme il avait vécu, les yeux au ciel, et si fort
détaché de la terre que la douleur ne lui fit pas exhaler une plainte;
déjà il était enveloppé de flammes qu'on l'entendait encore bénir le
peuple et chanter l'hymne saint qu'il allait continuer dans l'éternité. A
peine fut-il mort, que le souvenir de toute sa vie et le spectacle de ses
derniers moments, en si complète harmonie avec elle, ouvrirent les yeux
aux plus aveugles, et ceux qui avaient été les premiers instigateurs de
sa mort furent les premiers à le considérer comme un martyr et un saint.
Florence ne tarda pas à porter le poids de l'iniquité commise, car la
mort de Savonarole la livrait aux pires incertitudes. Les quatre années
suivantes, fertiles en terribles crises, intérieures et extérieures, la
virent perdre Pise et tomber par deux fois aux mains de César Borgia, à
l'affreuse tyrannie duquel l'intervention de Louis XII la fit seule
échapper. Devant l'imminence du péril public et en l'absence de toute
autorité, une réforme gouvernementale s'imposait d'urgence. On décréta,
au lieu du Gonfalonat temporaire, le Gonfalonat à vie, et, en 1502,
Pierre Soderini fut nommé à ce pouvoir presque souverain.
La destinée des Florentins les remettait entre les mains d'un homme d'une
valeur et d'une intégrité rares; il craignait Dieu, aimait sa patrie avec
passion; fort jaloux de son honneur, il était d'une grande
circonspection; son impartialité devait même plus tard lui susciter bien
des inimitiés.
Dans le gouvernement de Florence, Soderini fit preuve d'une discrétion,
d'une sagesse, d'un tact remarquables, et cela, même dans l'enivrement
des premiers jours, alors qu'une foule de courtisans pouvaient lui donner
l'illusion du pouvoir absolu. D'une extrême prudence dans sa politique
extérieure, il trouva à l'intérieur le moyen de libérer en peu d'années
Florence de la terrible dette accumulée par ses prédécesseurs. Dès le
début, il fut puissamment servi par les événements: la mort d'Alexandre
VI qui délivra Florence du spectre de César Borgia, l'avènement du
cardinal de la Rovère destiné à être le fameux pape Jules II, et enfin la
mort de Pierre de Médicis, survenue en 1503, mettaient les Florentins au
comble de leurs voeux. Ils avaient la conviction d'en avoir fini avec les
Médicis et de n'avoir plus rien à craindre d'eux; malheureusement leur
erreur était grande, car la mort de Pierre faisait de son frère, le
cardinal Jean, le chef de la famille, chef d'autant plus dangereux
qu'installé à Rome, il voyait venir les événements, sans perdre une
occasion de monter l'esprit du pape contre Florence.
L'année 1509 vit, grâce à l'heureuse négociation de Machiavel envoyé par
Soderini en ambassade auprès de Louis XII, Florence enfin rentrée en
possession de Pise. La joie de cet événement fut immense, et ce succès si
longtemps attendu ne parut pas acheté trop chèrement au prix des
sacrifices qu'il avait coûtés depuis tant d'années. A la même époque,
Florence obtenait aussi de Louis XII un traité d'alliance vivement
désiré.
Après de si heureuses négociations, il semble que Soderini aurait eu tous
les droits à la reconnaissance de ses concitoyens; malheureusement il
n'en fut rien et ses ennemis se coalisèrent avec les adversaires de son
gouvernement large et démocratique sur le terrain d'une haine commune
contre le gonfalonier et la France. Ne redoutant plus rien de celle-ci,
on força Soderini à se rapprocher de l'Empire et à traiter avec
Maximilien de l'abandon des droits, très platoniques, que l'Empereur
pouvait avoir sur Pise. Déjà la politique qui portera le nom de Machiavel
affirme ses tendances, et cette alliance avec l'Empereur n'empêchera pas
Florence de ménager assez la France pour se la conserver comme alliée et
de manoeuvrer de façon à pouvoir s'appuyer alternativement sur l'un et sur
l'autre. Cette duplicité ne tarda pas à porter ses fruits et Soderini,
empêché de prendre parti entre Louis XII et Jules II, se trouva
mécontenter tout le monde par sa politique timorée et hésitante.
Jules II poussait jusqu'au fanatisme la haine des Français et des
Allemands, mais il ne professait pas les mêmes sentiments à l'égard des
Espagnols, dont on vit à cette époque la première immixtion directe dans
les affaires de l'Italie. Mû par ces sentiments, le pape nomma alors le
roi Ferdinand d'Aragon chef de la sainte ligue pour l'expulsion des
«barbares» et son lieutenant Ramon de Cardoña passait à l'état de bras
droit du souverain pontife.
Ce qui pour la Toscane devenait plus grave, c'était la protection
accordée aux Médicis et, devant le refus formel de la Seigneurie de
consentir à leur retour, la terrible colère de Jules II dont les
conséquences allaient être de déchaîner sur Florence Ramon et ses hordes
les traînant à leur suite. L'épouvantable sac de Prato apprit à l'Italie
ce qu'elle pouvait attendre de la férocité des soldats du Roi
Très-Catholique et ce qu'elle devait penser de la domination de princes
qui laissaient exécuter sous leurs yeux de pareilles infamies. La terreur
à Florence fut telle que, dès le lendemain du sac, la ville députait à
Ramon ambassade sur ambassade, auxquelles il répondait en s'obstinant au
retour des Médicis et en exigeant une rançon énorme. Le trouble et la
fermentation des esprits étaient tels que Soderini comprit
l'impossibilité de toute résistance avec un peuple déjà conquis par la
frayeur, et, la mort dans l'âme, il renonça à défendre plus longtemps une
ville qui ne voulait plus être défendue, forcé même de mettre en sûreté
par la fuite sa vie en danger, unique récompense de la loyauté avec
laquelle il avait servi sa patrie!
Le seul reproche qu'on puisse faire à ce patriote fut d'avoir manqué de
résolution et d'énergie, tort grave pour un chef d'État; il crut à
l'efficacité de la douceur et à la seule force de la loi pour gouverner
les partis, et s'illusionna au point de penser que la patience pourrait
triompher des difficultés extérieures.
Le matin même de son départ, tous les amis des Médicis, dépêchés au camp
de Ramon, acceptaient les conditions qu'il imposait au nom de Sa Majesté
Espagnole, et le jour suivant (2 septembre 1512), les Médicis faisaient
leur rentrée triomphale dans la ville, au milieu d'une foule si
enthousiaste et si fanatique qu'ils manquèrent d'étouffer. Les
protestations de dévouement et d'affection ne se firent point attendre
et, peu d'heures après leur retour, Florence était à la merci de ses
anciens maîtres, si bien que ceux-ci, étonnés eux-mêmes d'une si brusque
réaction, résistaient aux avances et repoussaient les propositions qui
leur étaient faites pour les amener à ressaisir le pouvoir. En attendant
leur bon plaisir, l'anarchie régnait et le fantôme gouvernemental
s'évanouissait sous l'impopularité et le discrédit. Les Espagnols se
promenaient comme en pays conquis et les horreurs commises étaient telles
que la Seigneurie dut activer par tous ses efforts le paiement de la
rançon exigée pour leur départ.
Quand on les eut à peu près satisfaits, le maître de Florence, le
cardinal Jean, le second fils de Laurent le Magnifique, fit son entrée
triomphale, entouré de ses condottieri et des troupes à sa solde. Il
était accompagné de toute sa famille, c'est-à-dire de son frère Julien et
de son neveu Laurent, le fils de Pierre de Médicis, auxquels s'ajoutaient
les nombreux bâtards de sa maison: Jules, fils naturel de Julien, la
victime des Pazzi; Hippolyte, fils naturel de son frère Julien; enfin
Alexandre, qu'on disait fils naturel de Jules, et qui devait être le
premier grand-duc.
Dès le lendemain, Julien de Médicis s'emparait du gonfalon et usait du
pouvoir à son gré, tandis que le cardinal Jean laissait la soldatesque
piller la ville. L'abaissement des caractères était tel qu'il n'y eut
même pas un semblant de résistance et qu'on pensa devoir encore de la
reconnaissance aux Médicis pour avoir délivré Florence de Ramon et de ses
bandes; pourtant la malheureuse cité n'était pas au bout de ses peines,
car bientôt elle se voyait décimée par les sanglantes représailles des
Médicis, ruinée par leurs impitoyables exactions.
Avant que Jean n'eût eu le temps de prendre possession de l'État, la mort
de Jules II le rappelait en toute hâte à Rome où allait s'ouvrir le
conclave (1513). Le cardinal Jean n'avait pas trente-sept ans quand, sous
le vocable de Léon X, il fut appelé à succéder au grand pape dont il
était l'antithèse vivante, et auquel l'Italie ne tenait pas assez compte
de son éclatante supériorité, à cause des désastres que, dans
l'aveuglement de son patriotisme, il n'avait pas craint de déchaîner sur
elle.
La différence entre ces deux hommes ne peut être mieux marquée que par
les portraits qu'en a peints Raphaël. Autant l'un est courbé, voûté,
dévoré par le feu de la combativité, consumé par l'ascétisme, autant
l'autre avec sa tête trop grosse, son visage rougeaud, ses gros yeux à
fleur de tête, donne l'impression de l'épicurien bon vivant, peu grand
seigneur et si peu prêtre qu'après son élection à la papauté, il fallut
l'ordonner. Médiocre politique, son incurie au moment de la querelle des
Investitures fut une des principales causes de la Réforme, car pour lui
Luther n'était pas, et non seulement il ne le discutait pas, mais il
niait même son existence; aussi, dans cette crise terrible pour le
catholicisme, montra-t-il autant d'imprévoyance que d'inconséquence.
Comme protecteur des lettres, il ne valut guère mieux; il ne voyait dans
les sciences et dans les arts que la contribution qu'ils pouvaient
apporter à son agrément ou à ses plaisirs; fastueux et prodigue, entouré
de bouffons et d'histrions, par beaucoup de points il rappelait les
empereurs de la décadence. Ses faveurs n'étaient accordées qu'aux
courtisans les plus vils, et il ne pouvait voir Michel-Ange dont le génie
sombre et farouche lui était antipathique; Léonard de Vinci lui était
également odieux, il lui déniait tout talent. En tout il préférait le
joli au beau; et il était si mauvais juge des aptitudes qu'au lieu de
laisser Raphaël à ses pinceaux, il le nommait architecte de Saint-Pierre.
Rien n'est donc plus injustifié que d'avoir appliqué au siècle tout
entier le nom de Léon X, comme rien ne motive, dans sa vie ou dans ses
idées, cet excès d'honneur.
Excellent parent, il avait pour sa famille de si ambitieuses visées qu'il
considérait comme très au-dessous de la dignité de son frère ou de son
neveu de gouverner Florence, et quand il s'agit de régler le sort de la
ville, il se contenta de lui donner comme maître le bâtard de Julien,
Jules de Médicis improvisé cardinal et légat pour la circonstance. Mais,
comme Jules préférait le séjour de Rome à celui de Florence, il n'y
résida même pas et ce fut à Julien, âgé de vingt ans, qu'incomba toute
l'autorité. Pendant ces arrangements de famille, François Ier
envahissait le Milanais et récompensait par le duché de Nemours
l'attachement de Julien à sa cause. Enfin, en 1516, à la mort de Julien,
Laurent de Médicis, fils de Pierre II et petit-fils de Laurent le
Magnifique, succédait à son oncle autant dans le gouvernement de la ville
que dans les bonnes grâces du roi de France, et, fort d'un tel soutien,
se hâtait, à l'encontre de toute justice, d'occuper, sans coup férir, le
duché d'Urbin. Par reconnaissance de l'appui que son puissant allié lui
avait prêté dans ces circonstances, Laurent ne voulut aller chercher
femme qu'en France, mais il n'en ramena Madeleine de la Tour d'Auvergne
que pour lui communiquer le mal par lequel elle fut enlevée, après avoir
donné le jour à Catherine de Médicis.
Un mois après, Laurent était emporté de la même manière et le cardinal
Jules, forcé par les événements, prenait en mains les rênes du
gouvernement (1519).
Florence subissait depuis deux ans le joug de Jules de Médicis lorsque le
conclave fut ouvert par la mort de Léon X. Malgré tous les efforts du
cardinal, ce fut l'ancien précepteur de Charles-Quint, l'adversaire
acharné des Médicis, qui fut exalté à sa place sous le nom d'Adrien VI;
mais la mort du pontife, survenue en 1523, ayant ouvert de nouveau la
succession au trône pontifical, Jules de Médicis acheta le conclave et
fut élu pape sous le nom de Clément VII, vocable choisi, disent ses
contemporains, «comme symbole de clémence et d'oubli», vertus qu'il
inaugura, un mois après son élévation, par l'empoisonnement des quatre
cardinaux envers lesquels il avait pris le plus d'engagements. Si
Florence avait eu par le départ du cardinal Jules quelque espoir
d'échapper à son dur servage, elle vit bientôt combien elle avait eu tort
d'espérer et combien elle avait au contraire lieu de tout craindre d'un
tel maître. En effet, Clément VII ne trouva rien de mieux, pour la
gouverner, que de lui imposer deux bâtards chers à son coeur, Hippolyte et
Alexandre. Le premier passait pour le fils de Julien, duc de Nemours,
tandis que le second, fils d'une esclave mulâtresse, était attribué ou à
Laurent duc d'Urbin, ou à un muletier, ou à Clément VII lui-même, en
faveur duquel étaient encore les présomptions, fondées sur l'affection
profonde portée par le Pape à Alexandre. Hippolyte, alors âgé de quatorze
ans (1524), envoyé à Florence le premier, gouverna la ville plus d'un an
avant que l'arrivée d'Alexandre, en _le forçant_ à partager le
pouvoir, suscitât entre eux une terrible inimitié, encore accrue, chez
Alexandre, par sa haine de la popularité et de la beauté physique de son
cousin, tandis que la violence de sa nature et le type presque nègre de
sa figure faisaient de lui-même un objet d'effroi et d'horreur.
Rien de plus triste que l'histoire de Florence à partir de ce temps.
Soumise à toutes les exactions pontificales, une malheureuse campagne
contre Sienne amenait le connétable de Bourbon devant ses portes, sans
qu'elle eût pour cela le courage de secouer le joug des bâtards, et il ne
fallut rien moins que l'effroyable sac de Rome (1527) et les horreurs de
la domination espagnole avec la captivité de Clément VII pour la décider
enfin à secouer son esclavage par un soulèvement unanime.
Mais, les tyrans chassés, il s'agissait encore de gouverner à leur place,
et le fonctionnement d'un gouvernement était d'autant plus difficile que
le peuple, gorgé de plaisirs matériels et de grossières délices, avait
perdu le goût de la liberté, et que les citoyens eux-mêmes n'avaient plus
ni la notion de l'indépendance ni le sens de l'autorité. Aussi le
gouvernement, péniblement organisé, fonctionna-t-il péniblement au milieu
de cruelles incertitudes, et la Seigneurie dut se débattre dans de
terribles crises intérieures et extérieures qu'elle était impuissante à
résoudre.
La politique cauteleuse et machiavélique suivie à cette époque par
Florence devait lui être néfaste. Elle flottait indécise, sans s'arrêter
à un parti, entre l'alliance de la France et la protection espagnole, et
le seul résultat de ses tergiversations fut de l'isoler complètement et
de la livrer sans défense aux ressentiments de Clément VII. Le pape avait
tellement à coeur de châtier une ville qui, par une audace sans seconde,
s'était soustraite à son autorité, qu'oublieux de ses humiliations, de
ses rancunes, il se réconcilia avec l'Espagne, à condition que
Charles-Quint l'aidât à reconquérir la Toscane. L'Empereur, trop heureux
de faire à si bon compte sa paix avec l'Église, envahit et dévasta le
pays et le soumit au plus effroyable régime discrétionnaire.
Tant d'horreurs réveillèrent l'âme florentine et le grand souffle du
passé l'anima de nouveau. Charles-Quint ayant investi la ville, elle se
retrouva héroïque et, pendant une année entière, lutta, sublime, contre
la famine, la mort et les horreurs d'un pareil siège, tenant tête aux
armées réunies de Charles-Quint et du pape. Il fallut, pour venir à bout
d'elle, que l'infâme trahison de son capitaine général, Malatesta, acheté
par Clément VII, la livrât à ses ennemis. La noble attitude des assiégés,
en commandant l'estime et l'admiration à leurs adversaires mêmes, leur
obtint des conditions moins dures, relativement! car les clauses du
traité étaient la mort politique de Florence. Charles-Quint se réservait
le droit de la faire gouverner à sa guise, tandis qu'elle était ruinée
par une rançon exorbitante et que l'Empereur exigeait le rapatriement des
exilés. Bientôt les portes s'ouvraient pour Alexandre de Médicis qu'un
rescrit impérial nommait grand-duc de Toscane, le 1er mai 1532. C'était
la fin de la République, la fin de ce vaillant petit peuple dont le génie
politique et artistique a pénétré le monde.
Le jeune duc Alexandre était de la race redoutable de ces despotes que
rien n'arrête. Il abusa sans vergogne de l'autorité et soumit la
malheureuse Florence au joug le plus impitoyable. Tandis que ses goûts de
débauche l'entraînaient à tous les désordres et à toutes les
abominations, l'impunité lui était assurée et sa situation était encore
affermie par son mariage avec la fille naturelle de Charles-Quint,
Marguerite d'Autriche, la future duchesse de Parme, régente des Pays-Bas.
L'appui d'un tel beau-père lui permettait d'étouffer toute tentative de
révolte; du reste, si le fantôme de la liberté avait encore pu hanter les
esprits, Charles-Quint se serait chargé d'y mettre bon ordre:
«considérant les affaires de son gendre comme les siennes». Et, fort de
cette assistance, Alexandre n'hésita même pas à tenir tête au pape Paul
IV, l'adversaire acharné des Médicis. Le meurtre vint heureusement
délivrer Florence de ce monstre. Tous les complots noués contre Alexandre
avaient échoué et avaient été noyés dans le sang. Une seule tentative
réussit parce qu'elle fut conçue et exécutée par un seul, ce fut celle de
Lorenzo de Médicis.
Lorenzo était le chef de la branche cadette descendue de Laurent, le
frère de Cosme, et subdivisée elle-même, plus tard, en deux rameaux. De
quinze ans plus jeune qu'Alexandre, il avait été élevé à Florence sous la
tutelle de sa mère, puis sous celle de Philippe Strozzi. Malgré leurs
soins, son caractère étrange ne tarda pas à se développer, singulier
mélange de raillerie, d'inquiétude, de désir, de doute, d'impiété,
d'humilité et de hauteur, sorte de créature hermaphrodite comme peut en
produire la nature aux époques de dissolution. De temps en temps
jaillissait de ces éléments hétérogénes un voeu ardent de gloire, de vertu
ou d'immortalité, d'autant plus imprévu dans ce corps efféminé qu'en le
voyant si mou et si humble, on ne l'appelait plus même Lorenzo, mais, par
mépris, Lorenzaccio.
Voilà ce qu'était l'homme qui s'était mis à courtiser le duc Alexandre
avec tant d'adresse et une si feinte humilité que non seulement il était
devenu son unique ami, mais encore son serviteur complaisant et
indispensable pour les besognes les plus honteuses. Le duc avait en lui
une confiance absolue, et la preuve la plus certaine qu'il pût lui en
donner était de le prendre pour entremetteur dans toutes ses fantaisies
amoureuses; aussi Lorenzaccio était encore plus détesté à Florence que le
duc lui-même.
Telle était la situation, quand le duc Alexandre s'amouracha d'une femme
de vertu inattaquable et de haut rang, cousine de Lorenzaccio, et le
chargea de s'entremettre auprès d'elle. Loin d'instruire sa parente,
qu'il estimait fort, des desseins du duc, Lorenzaccio vit dans ces
circonstances un moyen assuré de se défaire d'Alexandre qu'il haïssait
férocement. Après avoir longuement attisé la passion du duc et avoir
exalté les résistances qu'il prétendait rencontrer, Lorenzo, sous le
prétexte d'un rendez-vous enfin consenti, attirait chez lui le duc seul,
sans escorte, et l'assassinait le 6 janvier 1537, aidé d'un sbire
entièrement à sa dévotion. Lorenzo ne profita point de son crime; pris de
terreur, il alla d'une traite jusqu'à Venise, ne songeant qu'à se mettre
hors de portée et abandonnant le pouvoir auquel il avait droit. A
Florence, en l'absence du meurtrier passé pourtant à l'état de héros
sauveur, le conseil, composé d'âmes damnées des Médicis, nomma à
l'unanimité comme chef de l'État le jeune Cosme de Médicis, âgé de
dix-huit ans, fils de ce Jean des Bandes Noires, créateur de la célèbre
infanterie de ce nom si populaire à Florence (1537).
Cosme, à ce moment, offrait toutes les garanties à ceux qui l'élevaient
au pouvoir; sa jeunesse, son inexpérience leur semblaient des gages
auxquels ses goûts paraissaient en ajouter d'autres. Il avait toujours
vécu à la campagne, occupé uniquement à la chasse et à la pèche; on le
croyait facile à conduire et à gouverner; aussi la surprise fut-elle
extrême quand il montra une ambition effrénée et une volonté de fer pour
n'en agir qu'à sa tête. Ayant obtenu de Charles-Quint la reconnaissance
de ses droits, Cosme prit possession du pouvoir, mais ce ne fut qu'en
1569 qu'il prit officiellement pour lui et pour sa descendance le titre
de grand-duc et de prince souverain. Il ne rencontra aucune opposition à
ses ambitieuses visées, tant il avait su se défaire de ses ennemis par
l'exil ou la mort, et, comme rien ne l'arrêtait, il faisait assassiner
les derniers Lorenzaccio et Soderini à Venise où ils s'étaient réfugiés.
Sa domination bien établie, Cosme écarta des affaires avec une rare
habileté tous ceux dont un conseil aurait pu le gêner et, sans scrupule,
se débarrassa de toute entrave, sans qu'il put jamais être accusé
positivement d'y avoir trempé les mains. Personne ne sut user comme lui
de la confiscation; il avait une police inquisitoriale et, par des lois
féroces, il interdisait jusqu'à la liberté de penser.
Il entrait dans la politique de Cosme, puisqu'il écartait
systématiquement les citoyens des affaires publiques, de donner un but et
une occupation à leurs esprits en développant toutes leurs tendances vers
la vie facile et somptueuse, vers le luxe démoralisateur, tandis que, par
des conquêtes faciles et sans gloire, il abaissait le niveau des idées de
justice. Mais, s'il pouvait annexer Sienne, il ne pouvait régénérer
l'art, et la décadence atteignait le pays jusque dans ses manifestations
intellectuelles et artistiques.
Sous le joug dédaigneusement protecteur de Cosme, les lettres purent
fleurir, les arts multiplier leurs productions, tout ne se ressentit pas
moins de ce milieu et porta le caractère d'une époque d'absolutisme,
incapable de rien de grand. Pour que le génie puisse se développer, il
faut que la liberté de conception et d'exécution soit respectée, il faut
que le despotisme n'intervienne pas, et que, par crainte du lendemain,
l'artiste n'en soit pas réduit au rôle de courtisan.
TABLEAU GÉNÉALOGIQUE DES MÉDICIS
JEAN D'AVERADO--PICCARDA BUERI
1350-1429
_______________________|_____________________________
1 COSME LE VIEUX 2 LAURENT
Contessina Bardi souche de la branche cadette
1389-1464 1391-1450
______________________|___________________________ + _________|____________
1 PIERRE LE GOUTTEUX 2 JEAN 3 CHARLES | PIERRE FRANÇOIS
LUCRÈCE Tornabuoni (fils naturel) |
1414-1469 | |
___________|______________________________________ _________|____________
1 LAURENT LE MAGNIFIQUE 2 JULIEN 3 BLANCHE |1 LAURENT 2 JULIEN
CLARISSE Orsini 1455-1478 4 NANINE | |
1448-1492 _______|______ 5 MARIE | | |
| JULES (bâtard) | |
| 1478-1533 | | |
| PAPE ClémentVII | |
| en 1523 | | |
___________|______________________________________ ____|_______ ___|____
1 PIERRE II 2 JEAN 3 JULIEN 4 LUCRÈCE |PIERRE LAURENT JULIEN
ALPHONSINE 1475-1522 Duc de Nemours 5 LOUISE FRANÇOIS +1504
Orsini PAPE Léon X 1470-1516 6 CONTESSINA| |
1471-1503 en 1510 | 7 MADELEINE | |
| | épouse Cybo| | |
| ______|______ ______|_____ | |
| HIPPOLYTE INNOCENT Cybo| | |
| (fils naturel) Cardinal | |
| Cardinal | | |
____|_____________________________________________ | |
1 LAURENT Duc d'URBIN | | __________|____
MADELEINE de la Tour d'Auvergne CLARISSE | JEAN DES BANDES
1429-1519 | | NOIRES
_____________|____________________________________ | 1498-1528
| | |
1 CATHERINE reine de France 2 ALEXANDRE (bâtard) LORENZACCIO Catherine
1519-1589 prem. Grand-Duc | Sforza
MARGUERITE D'AUTRICHE |
1500-1527 | |
+ - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -+ |
|
_____________________________________________|____
GRAND-DUC COSME Ier--1515-1574
Eléonore de Tolède
________________________________________|__________________________________
1 GRAND DUC FRANÇOIS Ier 2 Cardinal FERDINAND
Bianca Capello--1557-1587 puis GRAND-DUC--1558-1609
_____________________________________________________________|_____________
1 GRAND-DUC FERDINAND--1598-1670 2 Cardinal LÉOPOLD
_______________|___________________________________________________________
1 GRAND-DUC COSME II--1623-1743 2 FRANÇOIS MARIE
Louise d'Orleans
_______________|___________________________________________________________
FERDINAND {~DAGGER~} 1713 GRAND-DUC JEAN GASTON {~DAGGER~}1737
L'installation royale au palais Pitti, devenu désormais l'habitation des
grands-ducs, attira une nuée de dessinateurs, de sculpteurs, de peintres
chargés de ses embellissements. Les fêtes, les spectacles interrompus si
longtemps par les malheurs publics, reprirent de plus belle. Cosme
faisait exécuter les premiers opéras marquants dans l'histoire de la
musique, il réorganisait l'université de Pise et fondait partout des
académies. Plusieurs des principaux historiens du XVe siècle sont
florentins et les Varchi, les Segni, les Nerli et les Pitti forment un
rare assemblage d'esprits remarquables auxquels sont dus d'impartiaux et
précieux documents sur l'histoire de leur pays. Sous ce régime fastueux,
les étrangers affluèrent et ils furent dès lors la principale source de
richesse d'une ville dont le trafic allait tous les jours diminuant.
Les Médicis avaient de tout temps habitué les Florentins aux désordres et
à la licence de leur vie privée; mais, si grand qu'eût été le scandale,
aucun n'était encore parvenu aux raffinements d'ignominie de Cosme et de
ses successeurs. Pour Cosme, après avoir assassiné un de ses fils, fait
mourir de chagrin sa femme Éléonore de Tolède, aimé d'un amour sacrilège
sa fille Isabelle, il donna dans sa famille le plus affreux exemple de
vices monstrueux.
A sa mort, en 1574, son fils, le grand-duc François, continua dignement
les traditions paternelles. Héritier présomptif, il avait pris comme
maîtresse une fille de la noble maison vénitienne des Capello, qui avait
fui Venise au bras d'un amant et qui s'était réfugiée à Florence.
François, éperdument épris de Bianca, voulait l'épouser; mais, comme le
grand-duc avait arrangé pour son fils un mariage destiné à rehausser
l'éclat de sa maison, il dut plier devant la volonté de Cosme et épousa
Jeanne d'Autriche, sans pour cela cesser aucunement de vivre, comme par
le passé, avec Bianca Capello.
François, devenu lui-même grand-duc et maître tout-puissant, fit
construire pour elle une demeure somptueuse aux portes mêmes du palais
Pitti. Un abandon si outrageux et si public frappa au coeur la malheureuse
Jeanne d'Autriche qui mourut bientôt de chagrin, en faisant jurer à son
mari d'abandonner cette femme néfaste et de se soustraire à son influence
redoutable. Un an plus tard, François épousait sa maîtresse, et Bianca
Capello devenait grande-duchesse de Toscane.
Au bout de plusieurs années passées parmi les plaisirs et les fêtes,
Bianca n'ayant pas donné d'héritier au grand-duc, et obsédée par le désir
fou d'exercer la régence, si François venait à mourir avant elle, eut
recours à un simulacre d'accouchement et à une supposition d'enfant. Mais
son beau-frère, le cardinal Ferdinand, découvrit la supercherie, et elle
en conçut contre lui une haine si féroce qu'elle se résolut à
l'empoisonner. Pour atteindre ses fins, elle lui servit une pâtisserie
dont elle le savait friand et qu'elle lui disait avoir, par une attention
délicate, confectionnée elle-même; mais cette tentative se retourna
contre elle, car Ferdinand, animé des plus justes soupçons contre sa
belle-soeur, déclina son offre, et le grand-duc, froissé de ce refus
blessant, voulut à toute force faire honneur au gâteau, pour réparer
l'affront fait à sa femme. L'empêcher d'y toucher, c'était se trahir, et
comme, François mort, elle n'avait plus rien ni à espérer ni à attendre,
elle prit résolument son parti et partagea avec lui ce funèbre repas.
Le lendemain, François et Bianca avaient cessé d'exister et Ferdinand,
jetant sa barrette aux orties, montait sur le trône (1587).
Avec son règne commence pour la Toscane une ère de calme plat,
d'insignifiance complète et de honteuse léthargie. A Ferdinand
succédèrent Cosme II, son fils (1606-1621), Ferdinand II (1621-1670) et
enfin Cosme III (1670-1723) dont le règne de cinquante années fut marqué
par l'établissement des Jésuites en Toscane et par l'épuisement du trésor
public pour subvenir aux frais de leur installation.
Cosme III avait épousé Louise d'Orléans, la fille de Monsieur et la soeur
de la grande Mademoiselle, «qui lui fit voir le diable» à telle enseigne
qu'il dut la laisser rentrer en France où elle resta sans jamais
consentir à rejoindre son mari. Du reste, tout, pour Cosme, prend une
tournure fatale. Il semble qu'un mauvais génie pèse sur cette race
destinée à succomber fatalement. Poursuivi par de sinistres
pressentiments, aussitôt son fils aîné en âge de se marier, Cosme l'unit
à Violente de Bavière, princesse vertueuse, mais stérile, et de chagrin,
Ferdinand se plongea dans de telles débauches qu'il y consuma rapidement
sa vie. Le grand-duc s'empressa aussitôt de marier son second fils,
Jean-Gaston, avec une princesse allemande destinée, semblait-il, à lui
donner une nombreuse postérité; mais la princesse de Saxe-Lövenburg
refusa toute soumission à son mari, et les interminables querelles qui
attristèrent le ménage du père vinrent assaillir et troubler celui du
fils. Aussi Jean-Gaston, à l'exemple de son frère, se plongea dans tous
les excès, et les Toscans virent avec effroi un tel prince arriver à la
toute-puissance, tant ses orgies monstrueuses étaient devenues un sujet
d'horreur. Lorsque Jean-Gaston monta sur le trône, il était le dernier de
sa race et il était mourant lui-même; il rappela pourtant tout ce qui lui
restait de forces pour réagir contre la situation désespérée où il
trouvait le pays, et son premier soin, à peine au pouvoir, fut de chasser
les prévaricateurs et les vendeurs de places si chers à son père; aussi,
après l'avoir méprisé et redouté, finit-on par le bénir et l'adorer.
Comme aucune humiliation ne devait être épargnée au dernier des Médicis,
d'après le droit réservé par Charles-Quint et Clément VII, le roi
d'Espagne Philippe V, du vivant même de Jean-Gaston, lui nomma un
successeur en la personne de son fils, l'infant don Carlos. A peine ce
jeune prince avait-il pu faire apprécier son heureux naturel, qu'il fut
appelé à la conquête du royaume des Deux-Siciles et qu'il abandonna la
Toscane sans retour. On ne consulta pas davantage Jean-Gaston pour
installer, à la place de don Carlos, le prince François de Lorraine,
auquel on donnait la Toscane en dédommagement de ses États réunis à la
France. Lorsque le grand-duc mourut, en 1737, le pays était plongé dans
un tel marasme qu'il ne chercha même pas à recouvrer son indépendance et
accepta ces changements de maître et de dynastie, sans aucune velléité de
résistance (1745).
En 1801, par la paix de Lunéville, le grand-duc Ferdinand de Lorraine
renonça à la Toscane qui, en treize années, eut un semblant
d'indépendance comme république, fut incorporée à l'empire français et
devint royaume d'Étrurie, pour faire, en 1814, retour à ses anciens
maîtres.
Les grands-ducs de la maison de Lorraine se succédèrent avec des fortunes
diverses jusqu'en 1860, où, par un plébiscite, la Toscane se réunissait
définitivement au nouveau royaume d'Italie, et retrouvait dans l'unité
qui se fondait, la vie éteinte depuis des siècles.