LES THÉÂTRES

Gymnase, Monsieur Alphonse, pièce en trois actes de M. Alexandre Dumas.

Je n'ai pas à apprendre au lecteur le prodigieux succès de Monsieur

Alphonse. Depuis tantôt dix jours que la pièce a été jouée pour la

première fois, elle sert de texte à toutes les conversations entre gens

qui s'occupent de théâtre. La critique qui, disons-le, ne marchande pas

cette fois ses admirations, fait bon marché de la _Dame aux camélias_,

du _Demi-monde_, du _Supplice d'une femme_, sacrifie le passé au

bénéfice du présent et oublie l'oeuvre de vingt années de M. Dumas, pour

la comédie née d'hier.

La voici cherchant la raison de ce triomphe dans le mérite littéraire,

dans l'incomparable talent de l'auteur, dans le procédé de ce maître en

l'art dramatique. Elle a raison, jamais M. Dumas n'a conduit une comédie

à travers des péripéties dramatiques avec une plus grande sûreté de

main, avec une plus exquise délicatesse de touche. Cela est parfait, et

si ce grand art de la comédie se résume dans des procédés, s'il devient

un métier, certes M. Dumas est le chef d'atelier de cette industrie, et

_Monsieur Alphonse_ est une machine modèle. C'est beaucoup assurément

pour les raffinés de l'art; c'est bien peu pour le public, qui ne

s'inquiète guère de cette perfection, secondaire pour lui. Il lui faut

autre chose. S'il proclame, comme il l'a fait, la pièce du Gymnase comme

une comédie hors ligne, s'il s'enthousiasme à ce point de crier au

chef-d'oeuvre, c'est qu'il a été sérieusement attendri, profondément

ému, et qu'à distance même de la première impression, il sent dans

l'esprit et dans le coeur le retentissement de cette soirée. La comédie

s'est emparée de lui par l'honnêteté dans la pensée, la hauteur dans les

idées, parce qu'elle vit dans les régions supérieures, pleine d'honneur,

de passion, de chaleureuse tendresse, de sincérité, parce qu'elle a une

âme enfin.

Je ne sais rien de plus noble et de plus attachant que ce caractère du

commandant de Montaiglin. Il connaît la vie, cet homme de coeur; elle

lui a appris le mépris pour les lâches, la pitié pour les malheureux et

le pardon pour les égarés. C'est dans le devoir qu'il est devenu sévère

à lui-même, miséricordieux pour les autres. Il est prêt à tous les

dévouements.

Au début de la pièce, un fils d'un de ses anciens amis, M. Octave, vient

lui demander un service. Octave va se marier, il a trente-trois ans; sa

jeunesse s'est passée oisive et malsaine, et tout gentilhomme qu'il est

il épouse maintenant une ancienne fille d'auberge, Mme Guichard, qui

possède cinquante mille livres de rente. C'est un joli monsieur, vous le

voyez, que M. Octave. Ce garçon a une fille de douze ans qu'il a fait

élever à la campagne et qu'il est allé voir cinq ou six fois pendant ces

douze années, en prenant prudemment le nom de Monsieur Alphonse, de peur

de se compromettre.

Or, Mme Guichard, la fiancée de M. Octave, est d'une jalousie féroce,

d'une jalousie rétrospective, la plus dangereuse. Si elle apprend

l'existence de cette enfant, la tranquillité d'Octave sera

singulièrement compromise. Octave propose donc au commandant de confier

Adrienne à Mme de Montaiglin, qui l'élèvera comme sa fille pendant

l'absence du commandant; les bons coeurs sont prompts et le commandant

accepte.

Voilà donc Adrienne dans la maison. Restée seule avec Mme de Montaiglin,

un baiser de l'enfant, un baiser jusqu'au sang, un cri d'Adrienne nous

apprend que Mme de Montaiglin est sa mère. Ce secret qu'Octave sait

seul, puisqu'il est le complice de cette faute de Mme de Montaiglin qui

prend date avant le mariage, ce secret, Mme de Montaiglin l'a caché au

commandant. La coupable n'a pas eu le courage de cet aveu terrible, et

depuis dix ans la mère suit de toute sa tendresse cette enfant éloignée

d'elle. Une habileté, une lâcheté même dont elle n'est pas responsable a

donc conduit Adrienne dans sa maison. Le bonheur dure peu; il n'est

commencé que depuis quelques heures à peine, quand Mme Guichard, qui

apprend l'existence d'Adrienne et le nom de son père, M. Octave, est

prise d'un bon mouvement et vient demander la jeune fille, qu'elle veut

élever auprès d'elle. Rien de mieux, et Mme Guiehard, qui est violente,

emportée, est après tout une brave femme, puisqu'elle se charge de

réparer le passé de M. Octave. Il faut donc rendre Adrienne. C'est

l'avis de M. de Montaiglin, qui n'a plus le droit de la conserver chez

lui. Du moment où Octave est prêt à faire son devoir, il ne faut pas s'y

opposer, pour une fois que cela lui arrive.

En face de cet avenir d'abandon qui menace Adrienne, entre un homme

indigne et une femme grossière, à la pensée de cette enfant retrouvée un

instant et perdue à jamais dans des mains étrangères, de Montaiglin

implore la pitié du commandant; le sentiment maternel s'exalte, elle

s'oublie; ce n'est plus la femme qui parle, c'est la mère qui s'est

déclarée malgré elle, avec toute l'énergie, toute l'exaltation de la

passion maternelle.

On ne se trompe pas à de pareils cris.--Raymonde! c'est la fille! dit le

commandant; et Raymonde, qui n'a pu résister à ce supplice, à ces

tortures d'une mère, tombe aux pieds de M. de Montaiglin. Le malheureux

essuie une larme, et après avoir demandé le courage du sacrifice à son

âme d'honnête homme: «C'est bien, dit-il, nous garderons cette enfant.»

A ce moment la salle a éclaté en applaudissements. Je ne sache pas avoir

été témoin au théâtre d'une émotion pareille. Si grand et si soudain que

fût le pardon de cet homme devant un tel aveu et pour une telle faute,

le public le comprenait, tant le repentir de la femme avait été sincère,

tant il l'avait sentie jusque-là dans la souffrance, à ce point de lui

pardonner lui-même en raison de sa tendresse maternelle et de

l'indignité même du père, tant l'habileté de l'auteur avait été grande à

nous rendre dans les premiers actes M. de Montaiglin dans toute son

élévation, dans toute sa générosité. C'est peu que ce mouvement

dramatique; la scène est superbe dans son développement. Elle a fait

couler bien des larmes au moment où le commandant relève Raymonde

prosternée et l'assure de son pardon, mieux encore, de son appui.

Un homme heureux à ce moment, c'est à coup sûr M. Dumas, non pas

seulement parce que les bravos de la salle lui apportaient dans la

coulisse l'enthousiasme du public, mais M. Dumas, si discuté, si

combattu, triomphait dans les idées les plus chères à son esprit. Le

commandant Montaiglin, le dernier de ce groupe de braves gens qui

croient que la colère et la vengeance ont fait leur temps, que le pardon

et la pitié doivent se mettre à l'oeuvre, donnait raison aux folies de

bien de Mme Aubray et aux folies de Claude. M. Dumas se disait sans

doute en lui-même, en songeant au public: «Nous voilà d'accord à cette

heure: vous me faites crédit de ce héros du bien; mais ne vous y trompez

pas, il est de la même famille que ses prédécesseurs. Peut-être n'est-il

le plus heureux que parce qu'il est venu le dernier et que les autres

vous ont insensiblement préparé à lui. Le talent ménage ses pentes pour

atteindre à de tels sommets, et maintenant voilà la difficulté passée.

Nous pourrons désormais être en confiance mutuelle et nous y gagnerons

l'un et l'autre.»

Je reviens à la pièce: le commandant a pardonné à une pécheresse qui se

repent; il a mieux à faire encore: il lui faut sauver son nom. Il envoie

chercher un notaire; l'acte de reconnaissance d'Adrienne est dressé; il

y a deux témoins, un serviteur du commandant et M. Octave lui-même, le

père d'Adrienne. En leur présence et en présence de Mme de Montaiglin,

le commandant reconnaît Adrienne pour sa fille, et, à la surprise

d'Octave devant un tel acte, M. de Montaiglin lui saisit le bras en lui

disant: «Cela signifie qu'Adrienne étant la fille de ma femme, elle ne

doit pas avoir d'autre père que moi.--Allons, signe.»

Toute la pièce est là: l'honneur de la maison. Le public l'a bien

compris; car il a renouvelé ses applaudissements qui, cette fois,

allaient plus droit encore au talent de l'auteur. Cette scène du

troisième acte, si neuve, si audacieuse, si émouvante, est à coup sûr

une des maîtresses scènes du théâtre de M. Dumas; il semblait que la

pièce devait finir à cette phrase de M. de Montaiglin à Raymonde après

l'acte de reconnaissance:

«Ma chère femme, je te remercie publiquement de m'avoir aidé à faire mon

devoir; que désormais ma fille soit la tienne.» Mais M. Dumas voulait

mettre plus encore en mouvement le personnage de Mme Guichard. Pendant

qu'Adrienne trouvait un père dans M. de Montaiglin, Mme Guichard,

attendrie sur le sort de cette enfant, s'en allait bravement à la mairie

et reconnaissait Adrienne pour son propre compte. Le Code est un bon

garçon: s'il permet d'abandonner ses enfants, il autorise les autres à

les recueillir. Et voici Adrienne avec un père et une mère qui lui sont

parfaitement étrangers. Que la loi s'arrange avec cette comédie qui

souligne en riant ses bévues. Toujours est-il qu'en face de l'acte du

commandant, Mme Guichard s'aperçoit qu'elle n'est pas dans son droit;

cependant elle devine un mensonge dans tout cela; enfin elle arrive à la

vérité, et la voilà pénétrant de vive force dans ce secret, se

retournant bravement, en femme de coeur, vers les honnêtes gens et

chassant vertement, dans son langage à elle, M. Octave qui ne reparaîtra

plus, je vous en réponds.

Succès de drame, succès de comédie; des larmes et des rires. Ce

personnage de Mme Guichard, avec son amour violent de femme du peuple,

sa tendresse, sa délicatesse même, ce mélange de mauvaise éducation et

de bonté native, est une création au théâtre. Balzac l'eût enviée. Cette

figure qui arrive sur les premiers plans de la comédie est faite de main

de maître. La façon dont Mlle Alphonsine la rend est un chef-d'oeuvre:

on n'a pas plus de vérité, plus de finesse, plus de gaieté; on ne

détaille pas un rôle avec plus de naturel et plus d'esprit. Mlle

Alphonsine éclaire la scène, et le public ne lui laisse plus dire un mot

sans l'applaudir. Il a fait aussi grande fête, ce public, à Mlle

Pierson, bien émouvante, bien dramatique dans le rôle de Raymonde, et

qui s'affirme en vraie comédienne. Je ne saurais assez faire de

compliments à M. Achard, qui a joué avec un tact exquis ce rôle

difficile de M. Alphonse, dont il a fait un vicieux inconscient, et qui

pouvait prendre facilement une tout autre physionomie. Quant à Pujol,

c'est M. de Montaiglin, convaincu, viril, énergique, passant dans le

drame avec toute l'autorité sympathique d'un honnête homme. Cette

création comptera dans la carrière dramatique de M. Pujol. Une enfant de

quinze ans, chargée du rôle d'Adrienne, a été vivement applaudie, et

c'était justice qu'on lui fit aussi sa part dans ce triomphe.

L'Illustration, No. 1606, 6 décembre 1873 · 第 22 / 31 题