Nous n'avons pas à raconter la vie du maréchal Canrobert. Toute la
France la connaît. On sait comme il se conduisit toujours devant
l'ennemi dans le cours de sa carrière militaire, depuis l'assaut de
Constantine, où il fut blessé, jusqu'à la bataille de Solferino, au
succès de laquelle il prit une part si glorieuse. Il ne devait pas se
conduire avec moins de bravoure à l'armée du Rhin, où il commandait le
6e corps. Le 16 août, il concourait puissamment à la victoire de
Rezonville, malgré laquelle notre armée, par ordre du commandant en
chef, était reportée, sous divers prétextes qui ne supportent pas la
discussion, en arrière de ses positions, et s'établissait sur une ligne
allant de Rozérieulles à Saint-Privat.
Le 18, nouvelle bataille, dont le maréchal Canrobert fut le héros, bien
qu'il ait été, faute de secours envoyés à temps par le maréchal Bazaine,
qui ne parut pas un instant sur le champ de bataille, obligé
d'abandonner le terrain à la fin de la journée. Son corps d'armée
comptait en effet vingt-six mille hommes seulement et soixante-dix-huit
canons insuffisamment approvisionnés, et il eut à lutter contre trois
corps d'armée formant un effectif de quatre-vingt-dix mille hommes,
armés de deux cent quatre-vingts bouches à feu! Il fut forcé de se
replier, nous l'avons dit: il était tourné. L'armée allait
définitivement se renfermer dans le camp retranché de Metz, suivant les
secrets desseins de son commandant en chef; elle était perdue pour la
France!
A la conférence de Grimont, le 26 août, jour de la démonstration sur la
rive droite de la Moselle, le maréchal Canrobert, comme les généraux
Soleille et Frossard, émit l'avis que l'armée ne devait pas quitter
Metz, à la condition toutefois qu'on l'employât à fatiguer l'ennemi et à
lui porter des coups incessants. Il est juste d'ajouter que le maréchal
Bazaine n'avait pas parlé à ses lieutenants, avant de leur demander leur
avis sur la situation, de la marche du maréchal de Mac-Mahon vers l'est,
marche qu'il avait connue trois jours auparavant par une dépêche du 23,
dont il sera question plus loin. Ajoutons que le général Soleille avait
dit, ce qui n'était pas, loin de là, qu'il ne restait plus à l'armée de
munitions que pour une seule bataille.
Le 23 septembre, le maréchal Canrobert était mis par le maréchal Bazaine
en présence de Régnier, dont nous avons parlé dans notre dernier numéro,
et déclinait la proposition qui lui était faite de se rendre à Hastings,
auprès de l'impératrice, en vue d'arriver à un traité de paix, que
l'armée de Metz aurait pour mission de faire exécuter. Sur le refus du
maréchal Canrobert, c'est le général Bourbaki qui est parti. Régnier
n'avait d'ailleurs pas d'autre but, on le sait, que de tirer du maréchal
Bazaine le secret de ses ressources, afin de renseigner l'ennemi sur la
durée de la résistance qu'il pouvait opposer. Au conseil du 10 octobre,
le maréchal Canrobert, avec tous les autres chefs de corps auxquels le
maréchal Bazaine dissimula l'échec des précédentes négociations entamées
avec les Prussiens, fut d'avis d'engager, dans les quarante-huit heures,
des pourparlers avec l'ennemi, en vue de conclure une convention
militaire honorable, sinon à se frayer un passage les armes à la main,
condition qu'il n'a pas maintenue dans les conseils subséquents. Quant à
la question des drapeaux, il a été, comme la plupart des autres
généraux, trompé par le maréchal Bazaine, qui avait déclaré qu'ils
seraient brûlés à l'arsenal.
Le commandant Magnan est l'officier supérieur envoyé, le 17 août, la
veille de la bataille de St-Privat, avec l'intendant de Préval, par le
maréchal Bazaine à l'empereur, pour donner à ce dernier tous les détails
qu'il demandait sur l'armée de Metz. Il semble résulter des pièces du
procès que le commandant Magnan, qui était aide de camp du maréchal,
avait annoncé à l'empereur et au maréchal de Mac-Mahon le projet de
marche du maréchal Bazaine sur Montmédy, ville sur la route de laquelle
l'intendant de Préval devait former un centre d'approvisionnements. Au
moment où le commandant Magnan quitta l'empereur, il venait d'être
décidé que l'armée de Châlons allait se porter au devant du maréchal
Bazaine, qui, manquant de vivres, avait dit le commandant, serait obligé
de capituler, et dont la tâche se trouverait fort allégée par cette
marche. M. Magnan, repartant pour Metz, devait donc avoir pour
instruction de prévenir le maréchal Bazaine de cette décision. Il arrive
à Hayange, près de Thionville, au matin, et, sur l'avis qu'on lui nonne
que la voie n'est pas sûre, il rebrousse chemin pour revenir le
lendemain, 19 août, à Thionville. Là, il a un entretien avec le colonel
Turnier, commandant de cette place, et, ayant appris que le chemin de
fer de Thionville à Metz venait d'être coupé, il repart pour Montmédy.
A-t-il au moins chargé le colonel Turnier de faire parvenir au maréchal
Bazaine les instructions qu'il avait emportées du camp de Châlons? Il
serait difficile d'en douter, bien que le colonel Turnier ait déclaré ne
se pas souvenir si le commandant lui avait remis ou non des dépêches. Et
comment croire que ces dépêches ne soient pas parvenues, lorsqu'on voit
des émissaires pénétrer à Metz le jour même de l'entrevue du commandant
et du colonel et les jours suivants? Conclusion: si le commandant Magnan
n'a pas rejoint Bazaine, c'est qu'il ne l'a pas voulu, et cela sur
l'injonction du maréchal même.
Au moins, c'est le rapport du général Rivière qui le dit, et il ajoute,
supposition que l'événement paraît confirmer, «qu'une détermination de
ce genre donnait au maréchal la faculté de se retrancher, s'il en avait
besoin plus tard, derrière l'ignorance des instructions qui lui étaient
envoyées, et de demeurer ainsi le maître de ses résolutions.»
Il semble d'ailleurs prouvé par plusieurs dépositions, notamment celles
des colonels Lewal et d'Andlau, que le maréchal Bazaine a eu
connaissance du mouvement vers l'est du maréchal de Mac-Mahon, par une
dépêche reçue à Metz le 23 août. Le colonel Lewal en a déposé. La
dépêche était roulée en cigarette. Le maréchal en donna lecture à voix
haute. Elle indiquait un mouvement de Mac-Mahon sur la Meuse. A cette
lecture, le colonel Lewal s'écria qu'il fallait «partir tout de
suite.--Tout de suite, c'est bientôt», répondit le maréchal, qui le
congédia en lui disant qu'il le ferait appeler quand il y aurait lieu
d'étudier le mouvement de sortie. Le colonel Lewal a parlé de cette
dépêche au colonel d'Andlau, qui était le chef de la section des
mouvements, et qui a confirmé son dire. Le 26, autre confirmation,
l'armée était en effet mise en mouvement, mais reprenait bientôt ses
campements, fort désappointée, à la suite de la conférence de Grimont
dont il a été parlé. Le colonel d'Andlau est l'auteur de l'ouvrage qui a
fait tant de bruit: _Metz, campagne et négociations_, par un officier
supérieur de l'armée du Rhin. Interpellé à ce sujet par la défense le
jour de sa déposition devant le conseil de guerre, il a avoué la
paternité de ce livre. Il a avoué également être l'auteur d'une lettre
écrite à un ami, dans le premier mouvement de la douleur, après la
capitulation, alors qu'il était prisonnier en Allemagne. Cette lettre,
où éclate l'indignation la plus vive, est un véritable acte d'accusation
dressé contre le maréchal. Elle n'était pas faite pour être publiée, et
ne l'a été qu'à l'insu de l'auteur, et à son grand regret.
Le général Coffinières était gouverneur de Metz. Il avait été nommé en
cette qualité le 7 août. Il semble avoir subi, pendant toute la durée du
siège, la fatale influence du maréchal Bazaine. Il a déclaré à la
conférence de Grimont que l'armée devait rester sous Metz, attendu que
la ville et ses forts n'étaient pas en état de défense suffisant,
opinion qu'il a désavouée devant le conseil de guerre. Il s'est tu, à la
même conférence sur la marche de Mac-Mahon vers Metz, marche qu'il
connaissait. Cependant, retenir l'armée, c'était compromettre l'armée de
Châlons, et réduire les approvisionnements de la place, c'est-à-dire la
durée de sa résistance. De plus, il n'a provoqué aucune des mesures
propres à assurer la défense de la place. Il n'en a fait sortir ni les
bouches inutiles, ni les étrangers, et il y a reçu les populations
rurales. Il n'a pas procédé à la constitution d'un approvisionnement de
siège, et a négligé de former un comité de surveillance, conformément
aux prescriptions de l'article 260 du décret de 1863. Après avoir
approuvé et signé le procès-verbal du conseil de guerre du 10 octobre,
il s'est prononcé cependant au conseil du 18 contre la possibilité de
continuer les négociations entamées avec la Prusse par le général Boyer,
et pour une tentative désespérée de sortie, les armes à la main. En
revanche il n'a pas été d'avis de détruire le matériel de guerre, à la
veille de la capitulation, et il a rappelé pour sa justification, que
jusqu'au dernier moment il avait été spécifié que si les conditions
imposées par l'ennemi n'étaient pas honorables, on lui livrerait un
combat suprême. Il a ajouté que d'ailleurs, au dernier moment, le
maréchal Bazaine dirigeant lui-même les détails de la capitulation, il
ne lui appartenait pas de s'immiscer «dans ces affaires».
Le général Boyer est le négociateur envoyé à Versailles par le maréchal
Bazaine, à la suite du conseil de guerre du 10 octobre. Il partit le 12,
sous la surveillance de deux officiers de l'état-major du prince
Frédéric-Charles.
Arrivé à Versailles, il eut une première entrevue avec M. de Bismarck,
qui, après lui avoir fait le tableau le plus faux de la situation de la
France, lui déclara que le roi de Prusse n'était pas disposé à accorder
à l'armée de Metz d'autres conditions que celles qui avaient été faites
à l'armée de Sedan; que cependant il se réservait de faire valoir auprès
de lui certaines considérations politiques qui pourraient changer la
face des choses. En traitant avec l'impératrice, tout s'arrangerait sans
doute. Il s'agissait donc pour l'armée de Metz d'affirmer sa fidélité au
gouvernement de la régente et d'obtenir de cette dernière la signature
des préliminaires de paix. Ces préliminaires obtenus, l'armée de Metz se
retirerait sur un territoire neutralisé où les pouvoirs publics, tels
qu'ils étaient constitués avant le 4 septembre, détermineraient sous sa
protection la forme du gouvernement qu'ils croiraient devoir adopter.
Maintenant le roi accepterait-il ces conditions? C'est ce que M. de
Bismarck, qui par cette comédie ne voulait que gagner du temps afin
d'épuiser les dernières ressources de l'armée de Metz, promettait de
faire savoir le lendemain au général Boyer. Le lendemain, le roi
acceptait naturellement, et le général quittait Versailles pour Metz, où
il rentrait le 17. Le 18, il rendait compte de sa mission dans une
nouvelle conférence, où il chargeait encore de teintes plus sombres le
tableau que lui avait fait M. de Bismarck de la situation du pays.
Quelle décision allait prendre le conseil? Essaierait-on de traiter sur
les bases indiquées par la Prusse? La majorité se prononça pour
l'affirmative. En conséquence, le général Boyer se mit en route pour
Hastings. On sait que sa démarche n'a pas abouti, et qu'il négociait
encore auprès de l'impératrice lorsque la nouvelle de la capitulation de
Metz arriva en Angleterre.
Les derniers témoins, dont nous donnons aujourd'hui les portraits, ne
présentent qu'un médiocre intérêt. Il y en a deux, toutefois, dont les
témoignages méritent d'être signalés: Les sieurs Garrigue et Steiff. Le
premier, voiturier à Metz, avait traité avec l'autorité militaire pour
le transport des parlementaires des avant-postes à l'état-major général.
Il a déclaré avoir transporté douze parlementaires environ, du 25
septembre à la fin du blocus. L'autre, Steiff, domestique au château de
Corny, a vu deux fois un parlementaire venir auprès du prince
Frédéric-Charles. La première fois, il n'a pas su le reconnaître, le
parlementaire étant couvert d'un manteau et ayant les yeux bandés; mais
la fois suivante, il a affirmé l'avoir parfaitement reconnu.
--C'est bien, a-t-il dit, le maréchal Bazaine.