ENTRE UN TIGRE ET UN TORRENT

Gaspardo avait commencé à frapper la pierre, et quelques étincelles

scintillaient déjà du milieu de la profonde obscurité, quand un bruit

inattendu, au milieu de tous les bruits de la tempête, vint tout à coup

frapper son oreille et arrêter sa main.

Ses deux compagnons l'avaient entendu comme lui; les trois chevaux qu'il

avait inquiétés aussi bien que leurs trois cavaliers donnèrent soudain

des signes évidents de terreur. Ils se mirent à hennir et à piétiner le

sol. Une seconde fois ce bruit frappa leurs oreilles, c'était un

effrayant rugissement, et il n'y avait pas à s'y tromper, hommes et

chevaux l'avaient reconnu en même temps. C'était le rugissement d'un

tigre (1).

[Note 1: Les Hispano-Américains, aussi bien au nord qu'au sud du

continent, donnent au jaguar le nom de «tigre». Le nom de jaguar est un

mot guarani, le seul correct pour cet animal dans l'Amérique du Sud.]

Tout d'abord, ils avaient cru que le terrible animal devait se trouver

au fond même de la grotte. Mais quand le cri retentit de nouveau ils

comprirent que le tigre ne devait être qu'à l'entrée et de l'autre côté

des ponchos.

L'avantage n'était pourtant pas considérable, la frêle barrière des

manteaux ne les protégerait guère plus qu'une toile d'araignée contre

les griffes du féroce animal, s'il était venu, comme c'était probable,

chercher un refuge dans la caverne qui leur servait d'asile.

Il ne serait certainement pas arrêté par un simple rempart de

couvertures. Étonné d'abord de l'obstacle qui lui barrait l'entrée et

dont il ne soupçonnait pas la fragilité, le tigre semblait avoir, pour

un instant, reculé.

«Taisons-nous, dit un des deux jeunes gens, la caverne paraît profonde,

elle a peut-être quelque issue extérieure. Qui sait si le tigre ne se

contentera pas de la traverser? l'obscurité est telle qu'il peut ne pas

nous apercevoir.

--Le _jaguareté_ est un chat. Il voit aussi bien de nuit que de jour,

répliqua tout bas Gaspardo; s'il pénètre ici, nous n'avons qu'une

ressource, c'est de le combattre et de le tuer.»

Tous les trois, d'un mouvement commun, s'armèrent de leurs fusils et

s'assurèrent en outre que leurs pistolets étaient dans leur ceinture.

Le jaguar était encore au dehors, poussant un rugissement sourd comme

s'il eut demandé à entrer, et stupéfait évidemment d'être arrêté devant

sa demeure habituelle par cet étrange obstacle.

Les tigres, malgré leur férocité, ne manquent pas de prudence. Il était

clair que l'ennemi tenait en lui-même une sorte de conseil. Mais la

puissance croissante de son cri témoignait que son hésitation ne serait

pas de longue durée et qu'il se déciderait bientôt à franchir le rideau.

Hommes et chevaux se trouveraient à sa merci si tout d'abord ils ne

réussissaient pas à s'en défaire.

Les trois voyageurs s'étaient réunis derrière les ponchos, et côte à

côte, les armes à la main, ils firent face à l'endroit d'où l'attaque

devait arriver, après avoir fait rapidement passer leurs chevaux

derrière eux.

Fallait-il sans plus attendre envoyer une décharge à travers le rideau

en visant au juger dans la direction que leur indiquaient les mouvements

de leur adversaire?

Cette suggestion venait de Cypriano; elle avait été à peine formulée

qu'un cri rauque avait retenti comme une sorte de réponse, et une

seconde après, les deux cousins roulaient sur le dos jusqu'au fond de la

grotte, culbutés l'un sur l'autre par l'élan du formidable animal, qui

d'un bond s'était jeté sur l'obstacle et avait du même coup renversé

deux de ses adversaires. Gaspardo seul était resté debout.

«Par saint Antoine, s'écria-t-il, l'imbécile s'est pris dans nos

couvertures. Ne bougez pas vous deux, restez à terre, je vais faire

feu!»

Un éclair brilla, la détonation d'un pistolet se fit entendre. Le tigre

foudroyé roulait à son tour sur le sol.

«Coup superbe! s'écria Gaspardo en reconnaissant au bruit sourd qu'avait

fait la chute de l'animal qu'il avait dû frapper juste. Relevez-vous,

mes enfants. Un agneau ne tombe pas plus vite sous la main d'un boucher.

Venez m'aider à chercher notre gibier au milieu de nos couvertures, et

n'ayez crainte de les toucher, elles ne renferment qu'une carcasse de

jaguareté.»

Les deux jeunes gens furent bientôt debout. Le gaucho battit le briquet,

et tous les trois s'approchant de leur victime, ils purent constater que

le pistolet du gaucho avait admirablement fait sa besogne; la balle, par

un hasard providentiel, avait touché droit au coeur.

«Nos pauvres ponchos, dit Gaspardo.--Ils ne nous ont pas été inutiles.

Qui sait si je serais venu à bout d'abattre ce maudit animal s'ils

n'avaient pas paralysé ses mouvements! C'est la Vierge qui a guidé ma

main, bien sûr, mes enfants. Nous lui devons un fameux cierge.»

Cependant, par l'ouverture, le vent, la poussière et le froid

pénétraient à l'envi dans la grotte et y tourbillonnaient tout à leur

aise. Nos trois voyageurs s'empressèrent de débarrasser leurs ponchos du

corps du tigre, et ayant retrouvé leurs couteaux, ils parvinrent à

s'abriter une fois encore contre la tormenta.

Ce travail accompli, Gaspardo allait se préparer à faire un bon feu dans

le dessin de savourer plus gaiement son repas. Mais il fut arrêté par

une pensée qui se présenta soudain à son esprit.

«Quand il y a un jaguareté quelque part, dit-il, on a observé que ces

aimables personnages ne manquent jamais de chasser deux par deux. Nous

avons tué la femelle, nous aurions eu plus de mal si nous avions eu

affaire au mâle. Or, à moins d'incident extraordinaire, le mâle doit

rôder dans les environs et nous courons le risque de le voir arriver à

tout moment pour nous réclamer son gîte. J'en conclus que pour nous

assurer contre sa visite, il nous faut boucher notre porte d'une façon

un peu plus solide.

--Mais comment? Avec nos selles, cela ne suffirait pas?

--Certainement non, senores, je le sais à merveille. Je n'ai pas voulu

parler de nos selles, mais il y a ici des quartiers de roc, peu faciles

à remuer sans doute, avec lesquels nous ferions une magnifique

muraille.»

En effet, quand les jeunes gens avaient reçu le choc du jaguar, il leur

avait été facile de se rendre compte qu'ils n'avaient pas été jetés par

lui sur des lits de plume, leurs côtes étaient là pour témoigner du

contraire. Tombés au milieu des débris, roulés sur leurs angles, chacun

de leurs membres meurtri ou écorché leur attestait que des matériaux

solides de construction devaient abonder autour d'eux. D'ailleurs à

l'éclair du coup de pistolet et aussi, quoique moins distinctement, à la

faible lueur qui provenait du dehors, leurs yeux avaient pu ajouter à

leur certitude en ce sens.

«Bâtissons-nous une barricade et vivement»! dit Gaspardo, nous pouvons

élever intérieurement sans déranger le rideau jusqu'au moment où elle

sera assez haute. Ne perdons pas un instant. Vous deux, apportez-moi des

pierres, je les mettrai à leur place.»

Ludwig et Cypriano ne se firent pas prier. Ils se mirent à l'oeuvre avec

ardeur, et ce fut à qui soulèverait les plus gros débris pour les mettre

à la disposition du gaucho.

Mayne Reid.

(_La suite prochainement._)

LA BATAILLE DE SAINT-PRIVAT

LIVRÉE LE 18 AOUT 1870

Le panorama du terrain sur lequel a été livrée la bataille, dite de

Saint-Privat-la-Montagne par les Français et de Gravelotte par les

Allemands, se trouve compris dans le dessin de M. Deroy, qui a paru dans

le numéro du 22 octobre. Cependant, pour plus de clarté, nous avons

joint à ce récit un croquis indiquant très-exactement les positions

occupées par l'armée du Rhin, ainsi que les lignes de marche suivies par

les corps de l'armée allemande qui ont pris part à cette bataille.

M. de Moltke ayant rapidement donné l'ordre aux troupes les plus

rapprochées de marcher dans la direction de Rezonville, avait mis en

ligne huit corps d'armée, les 2e, 3e, 7e, 8e, 9e, 10e, 12e et la garde

royale, sans compter trois divisions de cavalerie, soit près de 250,000

hommes. Son adversaire, Bazaine, avait sous la main tout ce qui restait

de l'armée du Rhin, peut-être 120,000 hommes, non-valeurs déduites.

On sait comment le commandant en chef français replia son armée le 17

août, au point du jour, quand toute son armée s'attendait à poursuivre

le succès de la veille.

Le roi de Prusse, informé à son quartier général de Pont-à-Mousson de la

sanglante lutte de Rezonville et de ses résultats fâcheux pour une

fraction de son armée, était parti le 17 avant le jour pour juger la

situation. A son grand étonnement, il trouva les Français en retraite

sur Metz et résolut aussitôt de les attaquer et de les refouler, s'il

était possible, dans le camp retranché. Il réunit en conférence MM. de

Moltke, le prince Frédéric-Charles, son chef d'état-major le général de

Sthiele, et tout fut réglé pour l'attaque du lendemain.

Dans la nuit du 16 au 17 août, vers une heure du matin, le maréchal

Bazaine avait adressé aux commandants de corps d'armée l'ordre d'occuper

les positions suivantes: le 2e corps, Frossard, entre Rozérieulles et le

Point-du-Jour; le 3e, Leboeuf, à sa droite, se prolongeant vers la ferme

de la Folie; le 4e, Ladmirault, vers Montigny-la-Grange et la levée du

chemin de fer de Verdun, alors en voie de construction; enfin le 6e

corps, Canrobert, formait l'extrême droite, du chemin de fer vers

Saint-Privat et Roncourt.

Cette ligne de bataille était naturellement très-forte. En outre, les

commandants de corps avaient reçu l'ordre de fortifier leur front par

des tranchées-abris et des épaulements de batterie. Mais Bazaine commit

la faute de ne pas prescrire à la réserve générale du génie d'expédier

des outils au maréchal Canrobert, dont les parcs et les réserves du

génie et de l'artillerie avaient été coupés de Metz. Cette négligence

était d'autant plus regrettable que, ainsi qu'on le verra plus loin,

Canrobert occupait la partie la plus faible de la ligne de bataille.

Nous n'aurons plus à nous occuper des mouvements de l'armée française,

qui a reçu passivement le choc de l'ennemi, et dont les réserves formées

par la garde et la réserve générale de l'artillerie n'ont même pas été

engagées. Mais il nous faut suivre avec soin les différents corps de

l'armée allemande, qui ont cherché d'abord, puis attaqué leur adversaire

avec une audace téméraire qui aurait pu leur coûter cher si le maréchal

Bazaine avait été à la hauteur de son commandement.

Après la bataille de Rezonville, les troupes engagées avaient bivouaqué

très-près du champ de bataille sans être inquiétées par les Français;

cependant l'état-major prussien était dans l'inquiétude, car il

s'attendait à voir recommencer au point du jour la lutte acharnée de la

veille. Pour la soutenir, le roi fit passer tous les corps d'armée sur

les dix ponts fixes ou de campagne que nous avons énumérés dans notre

précédent article. La retraite de Bazaine laissant M. de Moltke libre de

combiner son attaque à son gré, l'habile chef d'état-major en profita

pour laisser reposer l'armée allemande pendant la soirée du 17. A deux

heures de l'après-midi il soumit à la signature du roi l'ordre général

qui prescrivait à l'armée d'exécuter un grand mouvement de conversion,

l'aile gauche en avant, avec le 7e corps comme pivot. Les colonnes

devaient se mettre en marche à cinq heures du matin; les avant-gardes

s'appuyaient à la route impériale de Verdun qui forme défilé au passage

de la Mance, près de l'auberge de Saint-Hubert et qui gagne ensuite les

hauteurs du Point-du-Jour et de Rozérieulles en formant de nombreux

lacets.

La première ligne des Prussiens était composée, en commençant par la

droite, des 7e et 8e corps de l'armée de Steinmetz, campés à droite et à

gauche du bois des Ognons; du 9e corps entre Rezonville et Vionville; du

12e corps saxon et de la garde royale campés près de Mars-la-Tour. Ces

trois derniers corps de l'armée du prince Frédéric-Charles étaient

soutenus en seconde ligne par les 3e, 10e corps, les 5e et 6e divisions

de cavalerie, et par la brigade des dragons de la garde, tous

très-éprouvés dans la journée du 16; Steinmetz avait pour soutien le 2e

corps arrivé à Pont-à-Mousson le 17 au soir et la 1re division de

cavalerie. Le 1er corps, Manteuffel, et la 3e division de cavalerie

étaient laissés sur la rive droite de la Moselle pour s'opposer au

besoin à une tentative de sortie de la garnison de Metz par les roules

de Sarrebruck ou de Strasbourg.

[Illustration: Plan de la bataille de Saint-Privat.]

A quatre heures du matin, chacun des corps d'armée prit la direction qui

lui était indiquée. Le corps saxon, à l'extrême gauche, marcha

rapidement sur Jarny, et dès que ses colonnes eurent dépassé la route de

Verdun, la garde royale, qui avait campé à la gauche du 12e corps,

marcha sur Doncourt et la ferme de Cautre; le 9e corps se dirigea un peu

à droite de la même ferme de Cautre; l'armée de Steinmetz resta

immobile. Vers 9 heures, la première ligne de l'armée du prince

Frédéric-Charles occupait la deuxième route de Verdun, par Jarny,

Conflans, Etain, et ce mouvement ayant pu s'exécuter sans brûler une

amorce, l'état-major prussien acquérait la conviction que l'armée de

Bazaine, loin d'être en marche sur Briey, devait être concentrée sur les

hauteurs en avant de Châtel-Saint-Germain, mais il était loin de se

douter que l'on eût commis la faute d'étendre démesurément notre ligne

de bataille et croyait fermement la droite française appuyée au village

d'Amanvillers. Le roi Guillaume donna un ordre en conséquence; l'armée

de Steinmetz devait contenir les corps Leboeuf et Frossard, tandis que

le 9e corps, soutenu par la garde, ferait effort sur Montigny-la-Grange

et Amanvillers, et que le corps saxon tournerait Canrobert par

Sainte-Marie-aux-Chênes et Saint-Privat; une portion de la garde devait

aussi concourir à ce mouvement enveloppant. Le roi, le général de

Moltke, le prince Frédéric-Charles et le vieux Steinmetz, à cheval au

milieu des troupes, dirigeaient eux-mêmes les opérations. Le 8e corps,

placé en arrière de Gravelotte, n'avait qu'à attendre l'attaque du 9e

pour entrer sur-le-champ en ligne; le 7e corps, dissimulé dans le ravin

d'Ars, était si rapproché du corps Frossard qu'il ne lui restait qu'à

engager le feu.

Conformément aux ordres donnés, le 9e corps se dirigea de la ferme de

Cautre sur Verneville, et la 18e division put s'emparer du bois de la

Cusse, que le général Ladmirault n'avait pas fait occuper par suite d'un

changement apporté la veille au soir dans l'ordre de bataille, et

d'après lequel Canrobert, posté d'abord à Verneville, dut camper autour

de Saint-Privat. A midi précis, les cinquante-quatre pièces de la 18e

division et de la réserve du 9e corps ouvraient le feu contre le corps

Ladmirault; la grande bataille du siècle était commencée.

Au signal donné par le canon de Manstein, le chef du 9e corps,

Steinmetz, fait avancer rapidement son aile gauche qu'il lance contre le

bois des Génivaux, pendant que le 3e corps déploie son artillerie sur la

hauteur à droite du village de Gravelotte. Avant une heure, la bataille

était engagée avec acharnement de Rozérieulles à Amanvillers. Le prince

Frédéric-Charles s'aperçut alors que la ligne française était plus

étendue qu'on ne l'avait supposé; il modifia ses premiers ordres en

conséquence. La garde, chargée d'abord de déborder la droite de

Canrobert, dut l'attaquer de front, la 1re division partant

d'Habonville, la seconde de Sainte-Marie-aux-Chênes. Les Saxons, qui

devaient se rabattre à droite à hauteur de Batilly, s'élevèrent à cinq

kilomètres plus au nord jusqu'à Auboué. Le prince Auguste de Wurtemberg,

commandant la garde, fit placer toute son artillerie en avant de

Saint-Ail pour protéger ce mouvement. Le 10e corps, Voigts-Rhetz, avait

suivi les Saxons à Batilly, le 3e arrivait à deux heures à Verneville

pour soutenir le 9e corps, Manstein, qui avait de la peine à se

maintenir devant Ladmirault. Suivant leur habitude si funeste pour nous,

à mesure qu'un corps arrivait près du lieu de l'engagement, il envoyait

son artillerie se placer dans les intervalles des batteries déjà

engagées.

Chaque corps prussien ayant de quatre-vingt-quatre à quatre-vingt-dix

pièces de canon, il est facile de se rendre compte de la canonnade qui

résonnait de Gravelotte à Saint-Ail vers trois heures de l'après-midi.

Les trois corps prussiens engagés sur la droite ne firent aucun progrès

devant Frossard et Leboeuf qui avaient eu soin de se ménager des feux

étagés au moyen de tranchées-abris et d'épaulements bien disposés.

Autour de la ferme de Saint-Hubert, le combat était extrêmement acharné.

Le 60e de ligne défendait ce poste avancé avec une ténacité et un

courage vraiment extraordinaires. Les attaques de l'ennemi furent toutes

repoussées; mais, protégées par le feu des deux cent quarante-six pièces

des 7e, 8e et 9e corps, il put toujours reformer ses colonnes dans les

bois de Vaux, des Génivaux et de la Cusse.

Un peu avant quatre heures, Steinmetz, trompé par le silence momentané

de son adversaire qui se dissimulait avec soin, et persuadé qu'il

s'était dégarni pour secourir Canrobert menacé par trois corps d'armée,

crut le moment propice pour tenter d'enlever la formidable position du

Point-du-Jour, malgré les instructions formelles du roi. Mais son

artillerie n'était pas encore mise en batterie que déjà la moitié des

pièces avaient leurs chevaux par terre; un instant après, cette masse

d'hommes et de chevaux tourbillonnait sous un feu vraiment infernal et

se repliait en pleine déroute sur Gravelotte. C'est dans cette débâcle

qu'un certain nombre de fantassins et de cavaliers tombèrent dans les

carrières du Caveau, situées entre la Mance et l'auberge Saint-Hubert.

Vers les mêmes heures, la brigade de Goltz, partie d'Ars-sur-Moselle,

s'avance sur Lessy, enlève ce village, et tente ensuite d'enlever

Sainte-Ruffine; arrêtée par la brigade Lapasset, par les canons du

Saint-Quentin et ceux d'une batterie de la garde, elle bat en retraite.

La situation de la gauche de Bazaine était donc excellente et devait se

maintenir jusqu'à la fin de cette lutte gigantesque.

Malheureusement les événements nous étaient moins favorables à notre

droite à cause de l'incroyable inertie du maréchal Bazaine, qui

regardait la bataille du haut du mont Saint-Quentin, et s'acharnait à ne

pas voir les Prussiens défilant en colonnes profondes, en arrière de

Verneville, dans la direction du nord. A trois heures et demie, la 24e

division saxonne partant de Batilly et la 1re division de la garde

venant de Saint-Ail enlevèrent, après une lutte sanglante, le village de

Sainte-Marie-aux-Chênes, énergiquement défendu par le 94e de ligne, sous

les ordres du colonel de Geslin, le commandant actuel de la place de

Paris. Sous la protection de ce village, dont les vastes vergers clos de

murs se prêtent à la défensive, le prince de Saxe put continuer

tranquillement son mouvement tournant par Auboué et Montois.

À cinq heures, les lignes françaises étaient encore intactes; le brave

Canrobert se multipliait à la tête de son 6e corps, réduit à moins de

trente mille hommes par les pertes colossales qu'il avait éprouvées

l'avant-veille près de Rezonville.

Si seulement Bazaine s'était transporté en arrière d'Amanvillers, près

du coude du chemin de fer, il eut compris que c'était là que devaient

être les grenadiers de la garde et les cent pièces disponibles de la

réserve générale de l'artillerie, y compris celles de la garde. Hélas!

il était écrit que les destinées de la France s'accompliraient, et que

les cinquante-quatre pièces du 6e corps brûleraient leur dernière

gargousse pour soutenir une lutte tout à fait désespérée contre les deux

cent cinquante pièces des 10e, 12e corps et de la garde royale. Le canon

de Canrobert réduit au silence, le prince de Wurtemberg juge le moment

favorable pour en finir avec la résistance de son opiniâtre adversaire;

il forme trois brigades de la garde en colonnes d'attaque et les lance à

droite et à gauche de la route de Sainte-Marie à Saint-Privat. Le 6e

corps n'avait plus que ses chassepots, mais la pente du terrain est

favorable au tir de ces excellents fusils; la garde royale est arrêtée

par un feu roulant et se retire après avoir subi des pertes colossales.

Si la garde avait paru à ce moment, c'en était fait des Prussiens, mais

la garde ne devait pas arriver!

À six heures du soir, Montigny-la-Grange, Amanvillers, Jérusalem,

Saint-Privat et Roncourt étaient en feu; les 90,000 hommes et les deux

cent cinquante pièces de la gauche allemande s'acharnaient après le

malheureux corps Canrobert laissé sans soutien. Les cartouches

commencent à manquer, la position devient intenable et le 6e corps

s'écoule par la route de Saulny, entraînant dans son mouvement de recul

la droite du corps Ladmirault jusqu'à Amanvillers; à partir de ce

village jusqu'à Rozérieulles, nos positions restèrent intactes.

L'attitude de Canrobert en avait tellement imposé à l'ennemi que

celui-ci, malgré son écrasante supériorité numérique, m'osa pas occuper

les villages abandonnés.

Vers huit heures du soir, le 2e corps arriva enfin au secours de l'armée

de Steinmetz, complètement battue, et reçut ordre d'attaquer le

Point-du-Jour. Mais il fut repoussé avec des pertes énormes. Ce ne fut

qu'à la nuit close que la lutte cessa sur toute la ligne de bataille, et

le maréchal en profita pour abandonner les positions qu'il avait

conservées et se retirer sur Metz.

L'Illustration, No. 1606, 6 décembre 1873 · 第 13 / 31 题