«--Venez donc avec moi.--Où ça?--Chez Reaujon.--Pour-quoi faire?--Pour y
voir ce que vous n'avez jamais vu.--laissez donc! J'ai vu chez le baron
d'Holbach dix philosophes calmes et un chien à deux têtes.--Pour
entendre ce que vous n'avez jamais entendu.--J'ai entendu jouer de la
flûte par l'automate de Vaucanson.--Ce que j'ai à vous montrer vaut
quinze fois mieux.--Eh bien, qu'est-ce donc?--L'orchestre de Beaujon,
pardieu!--Quel orchestre?--Quinze jeunes filles belles comme le jour,
surtout la nuit.--Elles sont musiciennes?--Elle ne sont même que
cela.--A d'autres!--Venez, vous verrez et vous entendrez. L'une joue du
violon, l'autre de la cithare, une autre du clavecin, une autre du luth.
Toutes quinze vêtues en nymphes des bois. Venez donc; c'est
incomparable.»
Voilà, en termes précis, ce qu'on lisait dans l'un des trente-sept
volumes des _Mémoires secrets de la république des lettres_ (Bachaumont
et Cie). La chose a été imprimée sous le ministère de M. de Maurepas, il
y a une centaine d'années. Ce n'est pas d'aujourd'hui, comme vous voyez.
Un orchestre composé de quinze jeunes filles, costumées en déesses des
prés et des bois, c'était une fantaisie de fermier général. La chronique
raconte que Beaujon s'en permettait bien d'autres; par exemple, cette
pêche que Louis XV alla manger chez le traitant et qui lui coûta cent
cinquante mille livres. Cent cinquante mille francs une pêche! Nos
millionnaires y regarderaient à deux fois. Mais ce n'est pas de cela
qu'il est question pour le moment; parlons de l'orchestre de dames.
A cent ans de distance, ce qui se passait chez un manieur d'argent se
passe, pour le premier venu, au Casino de la rue Cadet. Du neuf, ce n'en
est pas. Pour le moins, c'est du progrès. Une Autrichienne, Mme Almann
Weinlich, a eu cette idée ingénieuse de former un orchestre avec des
jeunes filles. A-t-elle tout simplement copié Beaujon ou bien,
considérant qu'un homme soufflant dans du cuivre est horrible à voir,
a-t-elle voulu faire exécuter les oeuvres des maîtres par des
instrumentistes d'un spectacle plus gracieux? Quoiqu'il en soit, la
substitution est de celles qui plaisent. L'orchestre des Viennoises
enchantera Paris.
En tout, on compte une trentaine de musiciennes. L'uniforme est de
rigueur. On y a arboré les couleurs nationales de l'Autriche. Ainsi ces
dames sont vêtues d'une robe jaune d'or, avec un justaucorps de velours.
Bordures et agréments noirs. Naturellement les lorgnettes ont été
braquées sur ces têtes. Quatre ou cinq sont fort jolies; presque toutes
sont fort ébouriffées. Il paraît que c'est conforme au style du
germanisme actuel. On aperçoit dans les cheveux, pour les blondes une
rose simple, pour les brunes une rose thé.
Cet orchestre a de sérieuses qualités; il joue juste, avec ensemble,
beaucoup de goût, mais un peu mollement. A mesure qu'on regarde et qu'on
écoute, on se dit: «Tiens, nous sommes _volés_; il n'y a pas que des
femmes.» Vous avez compris, j'imagine, que dans la circonstance, le mot
_volé_ ne doit pas être pris dans son sens propre; c'est un verbe de la
grammaire parisienne, grammaire hérissée de tant de bizarreries. Avant
que le premier air soit fini, on a aisément découvert que les seuls
instruments à cordes sont tenus par des mains féminines. Quant aux
ophicléides, aux trombones et aux trompes de chasse, ils gonflent la
joue de jeunes garçons d'un aspect assez comique. En effet, ces jeunes
gens sont vêtus comme dans une féerie du Châtelet; ils ont des crevés de
satin jaune, agrémentés de broderies. Vous pourriez les prendre au choix
pour dessus de pendule ou pour des valets de trèfle.
Pour ce qui est de Mme Weinlich, la _cheffe_ d'orchestre,
aristocratiquement gantée de blanc, elle conduit son petit bataillon
comme menait le sien, il y a un quart de siècle, ce célèbre Musard, qui
a été le Napoléon de la colophane. Chacun des instruments obéit au doigt
et à l'oeil, militairement. On a beau lorgner, applaudir, hisser, jeter
des bouquets, ces jeunes musiciennes des bords du Danube ne bronchent
pas. Ce sont des prêtresses de l'art pour l'art. On voit qu'elles
appartiennent, corps et âme, à la musique, de même que les bayadères de
l'Inde appartiennent à la danse.
Au premier concert, spécialement offert à la presse, plus d'un morceau a
été remarqué à bon droit, un solo de violoncelle exécute par Mlle Louise
Dellmayer a été dit par cette artiste avec beaucoup de goût. Le
_Pizzicato_, polka de Strauss, de Vienne, exécuté brillamment par les
instruments à cordes, a été _bissé_. Enfin Mlle Pauline Zèwe s'est
beaucoup fait applaudir dans un solo de violon.
Passons vite à une autre actualité.
Un homme du jour, un savant, a éprouvé le désir de renouer la chaîne des
temps, comme on dit; il vient de ressusciter une chose ou bien un mot
d'autrefois, comme on voudra. Le docteur L*** s'occupe donc d'organiser
le _Club de la Fourchette_. Ici chacun se cogne le front pour retrouver
un souvenir. Il y a eu, au commencement de ce siècle, une conjuration
fameuse, la _Société de la Fourchette_. Vous n'êtes pas sans avoir
entendu parler, ne fût-ce que sourdement, de cette _Marianne_ de la
littérature, se ravivant dans un dîner mensuel, au Rocher de Cancale.
Dans l'origine, c'était une _bosserie_ tout comme une autre. Une
mauvaise queue de rimeurs galants, échappée de l'_Almanach des Muses_,
se réunissait pour boire et pour chanter. (Ils chantaient à tout propos,
ceux-là!) Un jour, au dessert, le boute-en-train de la bande se leva
d'un air à peu près solennel. Le verre à patte qu'il tenait à la main
s'allongeait en écume d'argent. On prétend que c'était M. Étienne,
l'auteur de _Joconde_, futur pair de France. «--Messieurs,
dit-il.»--Mais je vous fais grâce du discours. Il y était exprimé qu'il
fallait s'entraider pour forcer les portes de l'Académie française.
«Toute la _Société de la Fourchette_ y passera si nous savons nous faire
la courte échelle.» Il y eut un serment redoutable, taillé sur le patron
de celui du Grütli: «Nous le jurons!» L'expérience fut naturellement
essayée par le préopinant, qu'on présenta à la première vacance: M.
Étienne fut élu, tant les fourchettes manoeuvrèrent bien. Une fois
entré, l'auteur de Joconde tendit la main à M. Antoine Say; cet autre à
un troisième; le troisième à un quatrième, et ainsi de suite jusqu'au
dernier, jusqu'au vénérable M. de Pongerville, traducteur d'Ovide et
président du comité de censure après le 2 décembre. Ainsi, pas une
fourchette n'est demeurée à la porte.
Si je suis bien renseigné, la tentative d'aujourd'hui n'a pas tout à
fait en vue l'escalade de l'Académie française, à moins que ce ne soit
l'objet de quelque secrète stipulation. Le docteur L*** a pour objectif
quelque chose de plus général. Il se propose, dit-on, de rendre
comestibles les divers animaux qu'on ne regarde guère chez nous que
comme des sujets de curiosité. Pour être juste, il faut noter que le
siège de Paris nous avait déjà inculqué cette idée en nous poussant à
manger les bêtes du Jardin d'Acclimatation et quelques-unes du Jardin
des Plantes. Mais ce qui n'était que l'accident ou l'exception
deviendrait la règle. Peut-être savez-vous ce mot, entendu jadis, dans
un cabaret élégant du Palais-Royal. Un viveur qui voulait rire
interpellait les servants: «Garçon, un pied d'éléphant à la
poulette.--Monsieur, désolé, nous venons de servir le dernier.» Eh bien,
grâce au _Club de la Fourchette_, on trouvera toujours des pieds
d'éléphant. Une côtelette de chameau est peut-être exquise avec de
petits oignons anglais. «--Garçon, une langue de jaguar pour madame. Il
la faut un peu rissolée.»
On peut ne pas s'occuper de politique courante; il n'est pas possible de
ne pas s'intéresser à ce qui se fait à Versailles touchant l'édifice de
nos finances. Hélas! ce n'est plus qu'un château de cartes. Vu les
charges énormes que nous a imposées la guerre, le budget n'est plus en
équilibre. On cherche à créer de nouveaux impôts. Comment s'y prendre?
Tout a été frappé. L'air, le feu, l'eau, ce que nous mangeons, ce que
nous buvons, la maison, l'habit, l'outil, le travail, le plaisir, la
maladie elle-même, on ne sait rien qui ne soit soumis à une taxe. Le
chien est devenu contribuable; le chien produit 5 millions 650,000
francs par an. Où chercher? Sully, Colbert, Turgot, Gambon, Mollien,
l'abbé Louis, tous nos grands économes, y perdraient leur arithmétique.
Et pourtant, et en dépit de tout, malgré vent et marée, il nous faut de
nouvelles ressources.
Un très-bon citoyen, un ancien notaire de la ville d'Avesnes (Nord),
vient d'avoir une idée qui va faire jubiler les uns et hurler les
autres. En s'adressant à l'Assemblée nationale par voie de pétition, il
demande qu'on mette un impôt sur les célibataires. J'ai tenu le placet
entre mes mains, durant cinq minutes, ce qui m'a suffi pour en
comprendre tout à la fois le sens moral et la portée financière. Après
avoir spécifié plusieurs genres d'exemption, le pétitionnaire construit
une échelle; il veut que lorsqu'on n'est pas marié à tel âge on paye
tant au fisc, et à tel autre âge, le double, et à tel autre âge, le
triple; c'est un peu salé, dira-t-on. D'accord, et c'est parce que c'est
salé que c'est piquant:
De vingt-cinq ans à vingt-six ans. 100 fr.
De vingt-six ans à vingt-sept ans. 200 fr.
De vingt-sept à vingt-huit. 300 fr.
De vingt-huit à vingt-neuf. 400 fr.
De vingt-neuf à trente. 500 fr.
Passé trente ans le célibataire opiniâtre serait soumis, chaque année, à
une capitation de 1,000 francs.
Il va sans dire que le sexe masculin seul tomberait sous le coup de la
loi.
Montesquieu demande que les lois soient d'accord avec les moeurs et les
moeurs en harmonie avec les lois. Je ne saurais dire si le projet de
l'ancien notaire d'Avesnes serait agréé, philosophiquement parlant, par
l'auteur de l'_Esprit des lois_; mais, pour sûr, il ne déplairait pas à
tout le monde. De tous les contre-forts de la société moderne, le
mariage est peut-être celui qui est en ce moment le plus battu en
brèche. Cent fois par jour vous entendez les jeunes gens s'écrier que
c'est une duperie que de se marier. Sous ce rapport, l'échelle de
proportion pourrait produire quelque bien et forcer les réfractaires à
s'amender.--Il y a, par malheur, une objection à fournir contre la
pétition. Cette affaire, non plus, n'est pas absolument nouvelle,
puisqu'il n'y a rien de neuf sous le soleil. Un jour, dans la
Grande-Bretagne, on a cherché à mettre une réforme de ce genre à l'ordre
du jour. Lisez le _Spectateur_ d'Addison, tome III, page 57; vous y
verrez, non le projet de l'ancien notaire d'Avesnes, mais une fantaisie
qui y ressemble un peu. L'humoriste anglais demandait bien un impôt sur
le célibat, mais en se moquant, en se jouant, uniquement pour faire une
épigramme.
La pétition dont je viens de parler a été remise, il y a quelques jours,
à la questure. On peut prévoir qu'elle fera beaucoup de bruit en France,
si elle est convenablement rapportée.--Mais les hommes graves la
rapporteront-ils?
Il n'y aura jamais eu de succès plus complet que celui de la nouvelle
oeuvre d'Alexandre Dumas fils; Monsieur Alphonse sera, à bon droit, la
coqueluche de cet hiver. Dans un autre compartiment de l'_Illustration_,
un de nos collaborateurs vous dira en quoi consiste le mérite de ce
drame si rapide, si touchant et si moral. Pour nous, nous n'avons qu'à
noter quelques-uns des faits épisodiques qui se sont produits autour de
ce remarquable ouvrage. L'auteur a, dit-on, mis six mois à concevoir et
à écrire cette pièce, qui est, comme facture, absolument l'opposé de la
_Femme de Claude_, sa dernière étude. S'il vous en souvient, à propos de
cette oeuvre dramatique, la critique tournant à l'aigre, disait que le
fécond artisan était décidément en baisse. Ç'a été comme un coup
d'éperon. Alexandre Dumas fils a voulu voir le feuilleton avouer au
grand jour combien il s'était trompé, et il y a pleinement réussi. En
effet, sur toute la ligne, les critiques ont dit cette invariable
formule:
--C'est la jeunesse de la _Dame aux camélias_;--c'est la touche nette et
vigoureuse du _Demi-monde_.
Dans la nuit qui a suivi la première représentation, M. Alexandre Dumas
était à peine rentré chez lui qu'on lui apportait un petit papier plié
en losange.
Voici ce que contenait ce message:
«Très-vrai;--très-beau.