VIII

Faut-il refaire le compte de ces questions? Passage du virtuel au réel,

de l’essence au devenir, du néant à l’être, descente de l’esprit dans la

matière, c’est-à-dire origine du mal, et remontée de la matière vers

l’esprit, nécessité de sortir d’un état éternellement bienheureux pour y

revenir après une purification et des épreuves dont l’indispensabilité

est incompréhensible; recommencements éternels pour atteindre un but qui

fuira toujours, puisqu’il n’a pas été atteint, bien que dans le passé on

ait eu pour l’atteindre autant de temps qu’on en aura dans l’avenir.

On pourrait allonger sans mesure ce bilan de l’inconnaissable. Il

suffira d’ajouter pour le clore que la question qui, à tort ou à raison

nous inquiète le plus, celle qui concerne le sort de notre conscience et

de notre personnalité dans l’absorption divine, demeure elle aussi sans

réponse; car le Nirvana ne décide, ne précise rien, et le Bouddha,

dernier interprète des grands enseignements ésotériques, avoue lui-même

qu’il ne sait pas si cette absorption a lieu dans un néant ou dans un

bonheur éternel: «Le sublime ne l’a pas révélé.»

«Le Sublime ne l’a pas révélé», car rien n’a été révélé et rien n’est

résolu parce qu’il est probable que rien ne sera jamais résoluble et

qu’il est vraisemblable que des êtres dont l’intelligence serait un

million de fois plus puissante que la nôtre ne trouveraient pas encore

de solution. Pour comprendre la création, nous dire d’où elle vient, où

elle va, il faudrait en être l’auteur; et encore, se demande le

Rig-Véda, à la source même de la sagesse primordiale, «Et encore, le

sait-il?»

Le grand secret, le seul secret, c’est que tout est secret. Apprenons du

moins à l’école de nos mystérieux ancêtres à faire, comme ils l’avaient

fait, la part de l’inconnaissable et à n’y chercher que ce qui s’y

trouve, c’est-à-dire la certitude que tout est Dieu, que tout est en lui

et y doit aboutir dans le bonheur, et que la seule divinité que nous

puissions espérer de connaître, c’est au plus profond de nous-mêmes

qu’il la faut découvrir. Le grand secret n’a pas changé d’aspect, il

reste, à la même place, ce qu’il était pour eux. Ils surent, dès

l’origine, tirer de l’inconnaissable la morale la plus pure que nous

ayons eue; puisque nous nous retrouvons au même point dans cet

inconnaissable, il serait hasardeux, pour ne pas dire impossible, d’en

déduire d’autres enseignements. Et leurs enseignements, qui par le haut

sont demeurés les mêmes et ne diffèrent qu’aux parties basses dans

toutes les religions dont les dogmes divers ne sont au fond que des

traductions ou des interprétations mythologiques de ces vérités trop

abstraites, auraient fait de l’homme ce qu’il n’est pas encore, s’il

avait eu le courage de les suivre. Ne les oublions point, c’est le

dernier et le meilleur conseil que nous donne le testament mystique que

nous venons de feuilleter.

Le grand secret · 第 107 / 108 题