Faut-il refaire le compte de ces questions? Passage du virtuel au réel,
de l’essence au devenir, du néant à l’être, descente de l’esprit dans la
matière, c’est-à-dire origine du mal, et remontée de la matière vers
l’esprit, nécessité de sortir d’un état éternellement bienheureux pour y
revenir après une purification et des épreuves dont l’indispensabilité
est incompréhensible; recommencements éternels pour atteindre un but qui
fuira toujours, puisqu’il n’a pas été atteint, bien que dans le passé on
ait eu pour l’atteindre autant de temps qu’on en aura dans l’avenir.
On pourrait allonger sans mesure ce bilan de l’inconnaissable. Il
suffira d’ajouter pour le clore que la question qui, à tort ou à raison
nous inquiète le plus, celle qui concerne le sort de notre conscience et
de notre personnalité dans l’absorption divine, demeure elle aussi sans
réponse; car le Nirvana ne décide, ne précise rien, et le Bouddha,
dernier interprète des grands enseignements ésotériques, avoue lui-même
qu’il ne sait pas si cette absorption a lieu dans un néant ou dans un
bonheur éternel: «Le sublime ne l’a pas révélé.»
«Le Sublime ne l’a pas révélé», car rien n’a été révélé et rien n’est
résolu parce qu’il est probable que rien ne sera jamais résoluble et
qu’il est vraisemblable que des êtres dont l’intelligence serait un
million de fois plus puissante que la nôtre ne trouveraient pas encore
de solution. Pour comprendre la création, nous dire d’où elle vient, où
elle va, il faudrait en être l’auteur; et encore, se demande le
Rig-Véda, à la source même de la sagesse primordiale, «Et encore, le
sait-il?»
Le grand secret, le seul secret, c’est que tout est secret. Apprenons du
moins à l’école de nos mystérieux ancêtres à faire, comme ils l’avaient
fait, la part de l’inconnaissable et à n’y chercher que ce qui s’y
trouve, c’est-à-dire la certitude que tout est Dieu, que tout est en lui
et y doit aboutir dans le bonheur, et que la seule divinité que nous
puissions espérer de connaître, c’est au plus profond de nous-mêmes
qu’il la faut découvrir. Le grand secret n’a pas changé d’aspect, il
reste, à la même place, ce qu’il était pour eux. Ils surent, dès
l’origine, tirer de l’inconnaissable la morale la plus pure que nous
ayons eue; puisque nous nous retrouvons au même point dans cet
inconnaissable, il serait hasardeux, pour ne pas dire impossible, d’en
déduire d’autres enseignements. Et leurs enseignements, qui par le haut
sont demeurés les mêmes et ne diffèrent qu’aux parties basses dans
toutes les religions dont les dogmes divers ne sont au fond que des
traductions ou des interprétations mythologiques de ces vérités trop
abstraites, auraient fait de l’homme ce qu’il n’est pas encore, s’il
avait eu le courage de les suivre. Ne les oublions point, c’est le
dernier et le meilleur conseil que nous donne le testament mystique que
nous venons de feuilleter.