Est-ce donc là le grand secret de l’humanité qu’on cachait avec tant de
soin sous des formules mystérieuses et sacrées, sous des rites parfois
effrayants, sous des réticences et des silences redoutables: une
négation sans bornes, un vide immense, une ignorance sans espoir? Oui,
ce n’est que cela; et il est heureux que ce ne soit pas autre chose, car
un Dieu et un univers assez petits pour que le petit cerveau de l’homme
pût en faire le tour, en comprendre la nature et l’économie, en
connaître l’origine, le but et les limites, deviendraient si étroits et
si misérables que personne ne se résignerait à y demeurer éternellement
prisonnier. Il faut à l’humanité l’infini et son corollaire l’ignorance
invincible pour ne pas se sentir dupe ou victime d’une inexcusable
expérience ou d’une erreur sans issue. On pouvait ne pas l’appeler à la
vie, mais puisqu’on l’a tirée du néant, il lui faut l’illimité de
l’espace et du temps dont on lui a donné l’idée; elle est en droit de
participer de tout ce qu’est celui qui la fit naître avant qu’elle lui
pardonne d’être née. Et elle n’y peut participer qu’à condition de ne
pas comprendre. Toute certitude, du moins tant que notre cerveau ne sera
pas délivré des liens qui l’entravent, deviendrait une borne contre
laquelle irait se briser tout désir d’exister. Réjouissons-nous donc de
n’en pas avoir d’autre que celle d’une ignorance aussi infinie que le
monde ou le Dieu qui en est l’objet.