VI

Est-ce donc là le grand secret de l’humanité qu’on cachait avec tant de

soin sous des formules mystérieuses et sacrées, sous des rites parfois

effrayants, sous des réticences et des silences redoutables: une

négation sans bornes, un vide immense, une ignorance sans espoir? Oui,

ce n’est que cela; et il est heureux que ce ne soit pas autre chose, car

un Dieu et un univers assez petits pour que le petit cerveau de l’homme

pût en faire le tour, en comprendre la nature et l’économie, en

connaître l’origine, le but et les limites, deviendraient si étroits et

si misérables que personne ne se résignerait à y demeurer éternellement

prisonnier. Il faut à l’humanité l’infini et son corollaire l’ignorance

invincible pour ne pas se sentir dupe ou victime d’une inexcusable

expérience ou d’une erreur sans issue. On pouvait ne pas l’appeler à la

vie, mais puisqu’on l’a tirée du néant, il lui faut l’illimité de

l’espace et du temps dont on lui a donné l’idée; elle est en droit de

participer de tout ce qu’est celui qui la fit naître avant qu’elle lui

pardonne d’être née. Et elle n’y peut participer qu’à condition de ne

pas comprendre. Toute certitude, du moins tant que notre cerveau ne sera

pas délivré des liens qui l’entravent, deviendrait une borne contre

laquelle irait se briser tout désir d’exister. Réjouissons-nous donc de

n’en pas avoir d’autre que celle d’une ignorance aussi infinie que le

monde ou le Dieu qui en est l’objet.

Le grand secret · 第 105 / 108 题