Mais si tout est Dieu et doit être nécessairement immortel, il n’en est
pas moins certain que les hommes, les choses, les mondes disparaissent.
A partir de ce moment, nous quittons les conséquences logiques du grand
aveu d’ignorance pour entrer dans le dédale de théories qui ne sont plus
inattaquables, et qui du reste, à l’origine, ne nous sont pas proposées
comme des révélations, mais comme de simples hypothèses métaphysiques,
des spéculations très anciennes, nées de la nécessité d’accorder les
faits avec les déductions trop abstraites et trop rigides de la raison
humaine.
En réalité, selon ces hypothèses, l’homme, les mondes, l’univers ne
périssent jamais; ils disparaissent et reparaissent tour à tour, dans
l’éternité, en vertu de Maya, l’illusion de l’ignorance. Quand ils ne
sont plus pour nous, quand ils n’existent plus pour personne, ils
existent toujours virtuellement, où personne ne les voit; et ceux qui
ont cessé de les voir ne cessent pas d’exister comme s’ils les voyaient.
De même, quand Dieu se limite pour se manifester et prendre conscience
d’une partie de soi, il ne cesse pas d’être infini et inconnaissable à
lui-même. Il semble se mettre un moment au point de vue ou à portée de
ceux qu’il a réveillés dans son sein.
Cette dernière hypothèse ne pouvait être à l’origine, comme elle l’est
encore maintenant et comme elle le sera toujours, qu’un pis-aller, mais
devint plus tard une sorte de dogme qui, avidement accueilli par
l’imagination, se substitua bientôt complètement à la grande négation
primitive. A partir de ce moment, désespérant de connaître
l’inconnaissable, on le dédouble, on le subdivise, on le multiplie, on
relègue dans l’inaccessible infini l’inconcevable cause première et on
ne s’occupe plus que des causes secondes par lesquelles elle se
manifeste et agit. On ne se demande pas, ou plutôt on n’ose pas se
demander comment la cause étant essentiellement inconnaissable, ses
manifestations peuvent être considérées comme connues sans qu’elle cesse
d’être inconnaissable, et on entre dans l’immense cercle vicieux où il
faut bien se résigner à vivre sous peine de se condamner à une négation,
à une immobilité, à une ignorance et à un silence éternels.
Ne pouvant connaître Dieu en soi, on se contente de le chercher et de
l’interroger dans ses créatures et surtout dans l’homme. On croit l’y
trouver, et les religions naissent avec leurs dieux, leurs cultes, leurs
sacrifices, leurs croyances, leurs morales, leurs enfers et leurs cieux.
La filiation qui les rattache toutes à la Cause inconnue est de plus en
plus oubliée et ne reparaît qu’à certains moments, par exemple,
longtemps après, dans le Bouddhisme, dans les métaphysiques, dans les
mystères et dans les traditions occultes. Mais malgré cet oubli, grâce à
l’idée de cette cause première, nécessairement une, invisible,
intangible, inconcevable, et qu’on est par conséquent obligé de
considérer comme purement spirituelle; dans la religion primitive, deux
grands principes, infiltrés par la suite dans celles qui en dérivèrent,
sont demeurés vivaces, qui répètent sourdement, sous toutes les
apparences, que l’essence est une et que l’esprit est la source de tout,
l’unique certitude, la seule réalité éternelle.