XI

Donc, voilà déjà une énorme partie de notre moi qui nous échappe, dont

nous ignorons l’existence, que nous n’utilisons pas, qui vit,

enregistre, agit en dehors de notre cerveau conscient, une mémoire

idéale, qui, pratiquement, ne nous sert de rien, à côté de laquelle

celle qui nous obéit n’est qu’un étroit sommet, une sorte d’aiguille,

sans cesse rongée par le temps, émergeant de l’océan de l’oubli, et sous

laquelle se prolonge et s’étale une colossale montagne de souvenirs

inaltérables, dont notre cerveau ne peut tirer parti. Or, sur quoi

fondons-nous notre personnalité, la nature de notre moi, cette identité

que nous craignons surtout de perdre par la mort? Uniquement sur notre

mémoire consciente, car nous n’en connaissons pas d’autre, et cette

mémoire, nous venons de le voir, comparée à l’autre, est précaire et

insignifiante. N’est-ce pas le moment de nous demander où se trouve

réellement notre moi, où réside notre véritable personnalité? Est-ce

dans la petite mémoire incertaine et précaire ou dans la grande,

l’infaillible et l’inébranlable? Quel moi choisirons-nous après notre

mort? Celui qui n’est fait que de souvenirs vacillants, ou l’autre qui

nous représente tout entier, sans solution de continuité, qui n’a pas

laissé perdre un fait, un spectacle, une sensation de notre existence et

garde, vivant en lui le moi de tous ceux qui sont morts avant nous? S’il

est à redouter que la première mémoire, celle dont se sert notre

cerveau, s’altère ou s’éteigne au moment de la mort, comme au moindre

malaise elle s’altère ou s’éteint dans la vie, n’est-il pas, au

contraire, plus que probable que l’autre, la grande, qu’aucune secousse,

aucune maladie ne parvient à troubler, résistera également au choc

énorme de la mort et n’y a-t-il pas beaucoup de chances pour que nous la

retrouvions intacte de l’autre côté du tombeau?

Sinon pourquoi ce formidable travail d’enregistrement, cette incroyable

accumulation de clichés sans emploi, puisque dans l’existence normale

nous n’en secouons jamais la poussière et que les quelques repères de

notre mémoire cérébrale suffisent à maintenir les lignes essentielles de

notre identité? Il est admis que la nature n’a rien fait d’inutile; on

doit donc présumer que ces clichés serviront plus tard, qu’ils seront

nécessaires ailleurs, et cet ailleurs où peut-il être que dans une autre

vie?

On fera l’inévitable objection que c’est le cerveau seul qui enregistre

les clichés de cette mémoire, comme les clichés, de l’autre et que le

cerveau étant mort, etc. C’est possible, mais ne serait-il pas assez

bizarre qu’il fût seul à faire avec un soin, qui l’absorberait tout

entier, toutes ces opérations qui ne l’intéressent pas, dont, l’instant

d’après, il n’a plus cure, et dont il ne semble pas se rendre compte? En

tout cas, ce n’est pas le cerveau tel que nous l’entendons communément,

et c’est déjà une très importante constatation.

Le grand secret · 第 91 / 108 题