Donc, voilà déjà une énorme partie de notre moi qui nous échappe, dont
nous ignorons l’existence, que nous n’utilisons pas, qui vit,
enregistre, agit en dehors de notre cerveau conscient, une mémoire
idéale, qui, pratiquement, ne nous sert de rien, à côté de laquelle
celle qui nous obéit n’est qu’un étroit sommet, une sorte d’aiguille,
sans cesse rongée par le temps, émergeant de l’océan de l’oubli, et sous
laquelle se prolonge et s’étale une colossale montagne de souvenirs
inaltérables, dont notre cerveau ne peut tirer parti. Or, sur quoi
fondons-nous notre personnalité, la nature de notre moi, cette identité
que nous craignons surtout de perdre par la mort? Uniquement sur notre
mémoire consciente, car nous n’en connaissons pas d’autre, et cette
mémoire, nous venons de le voir, comparée à l’autre, est précaire et
insignifiante. N’est-ce pas le moment de nous demander où se trouve
réellement notre moi, où réside notre véritable personnalité? Est-ce
dans la petite mémoire incertaine et précaire ou dans la grande,
l’infaillible et l’inébranlable? Quel moi choisirons-nous après notre
mort? Celui qui n’est fait que de souvenirs vacillants, ou l’autre qui
nous représente tout entier, sans solution de continuité, qui n’a pas
laissé perdre un fait, un spectacle, une sensation de notre existence et
garde, vivant en lui le moi de tous ceux qui sont morts avant nous? S’il
est à redouter que la première mémoire, celle dont se sert notre
cerveau, s’altère ou s’éteigne au moment de la mort, comme au moindre
malaise elle s’altère ou s’éteint dans la vie, n’est-il pas, au
contraire, plus que probable que l’autre, la grande, qu’aucune secousse,
aucune maladie ne parvient à troubler, résistera également au choc
énorme de la mort et n’y a-t-il pas beaucoup de chances pour que nous la
retrouvions intacte de l’autre côté du tombeau?
Sinon pourquoi ce formidable travail d’enregistrement, cette incroyable
accumulation de clichés sans emploi, puisque dans l’existence normale
nous n’en secouons jamais la poussière et que les quelques repères de
notre mémoire cérébrale suffisent à maintenir les lignes essentielles de
notre identité? Il est admis que la nature n’a rien fait d’inutile; on
doit donc présumer que ces clichés serviront plus tard, qu’ils seront
nécessaires ailleurs, et cet ailleurs où peut-il être que dans une autre
vie?
On fera l’inévitable objection que c’est le cerveau seul qui enregistre
les clichés de cette mémoire, comme les clichés, de l’autre et que le
cerveau étant mort, etc. C’est possible, mais ne serait-il pas assez
bizarre qu’il fût seul à faire avec un soin, qui l’absorberait tout
entier, toutes ces opérations qui ne l’intéressent pas, dont, l’instant
d’après, il n’a plus cure, et dont il ne semble pas se rendre compte? En
tout cas, ce n’est pas le cerveau tel que nous l’entendons communément,
et c’est déjà une très importante constatation.