Jusqu’en 1904, en effet, le Thibet était considéré par les occultistes
comme le dernier asile de leur science. Il possédait, à leur dire,
d’immenses bibliothèques souterraines, aux livres innombrables, dont
certains remontaient aux temps préhistoriques des Atlantes, où étaient
consignées, en des langues connues seulement de quelques adeptes, les
révélations suprêmes et immémoriales. Au sein de ses lamasseries où
pullulaient des milliers de moines, il nourrissait un collège de grands
initiés, à la tête duquel se trouvait, initié des initiés, et
incarnation de Dieu sur la terre, le Dalai-Lama.
Aucun Européen n’avait jamais, affirmait-on, violé son territoire sacré;
ce qui du reste n’était pas tout à fait exact, car en 1661, en 1715 et
en 1719, deux ou trois jésuites et quelques capucins y avaient pénétré.
En 1740, un voyageur hollandais séjourna dans Lhassa, puis, en 1813, un
Anglais. Ensuite, en 1846, les missionnaires Huc et Gobet, déguisés en
lamas, parvinrent à s’y glisser. Mais depuis, malgré de multiples et
périlleuses tentatives, dont la dernière et la plus notoire fut celle de
Sven-Hedin, aucun explorateur n’avait réussi à atteindre la ville
sainte. On peut donc dire que de toutes les terres de notre globe,
c’était la plus mystérieuse et la plus prestigieuse.
A l’annonce de l’expédition sacrilège, on s’attendit, dans le monde des
occultistes, à d’étranges événements. Je me rappelle la confiance, la
sereine certitude avec laquelle l’un des plus savants, des plus sérieux
de ceux-ci, au début de l’année 1904, me disait: «Ils ne savent pas à
quoi ils s’attaquent. Ils vont provoquer dans leur refuge les plus
redoutables puissances. Il est à peu près certain que les derniers
adeptes transhimalayens possèdent le secret de la terrible force
éthérique ou sidérale, le «Mash-maket» des Atlantes, l’irrésistible
«Vril» dont parle Bulwer-Lytton, cette force vibratoire qui, d’après les
instructions qui se trouvent dans l’Astra-Vidya, peut réduire en cendre
cent mille hommes et éléphants, aussi facilement qu’elle réduirait en
poudre un rat mort. Il va se passer des choses extraordinaires. Ils
n’atteindront jamais l’inviolable Potala!»
Il ne se passa rien du tout, du moins rien de ce qu’on attendait. Après
de longs pourparlois diplomatiques, où se révèlèrent, sous un jour
déconcertant, l’impéritie, l’incompréhension, la sénilité, la mauvaise
foi chinoise, et l’astuce enfantine du collège des Lamas, les troupes du
colonel Younghusband, composées surtout de Sikhs et de Gurkhas, encadrés
d’Européens, se mirent en marche. Dans ces régions déchiquetées et sur
ces hauts plateaux glacés, désolés et inhabitables de l’Himalaya, les
plus âpres du monde, elles eurent à surmonter des difficultés inouïes et
dans des défilés qu’une poignée d’hommes bien commandés eût rendus
inexpugnables, se heurtèrent plus d’une fois à la résistance inhabile et
courageuse des soldats du Dalai-Lama, fanatisés par les «mantras» et les
charmes de leurs prêtres, mais armés de fusils à mèche et de mauvais
canons indigènes. Les Anglais approchèrent enfin de Lhassa, et les abbés
des grands monastères, affolés, durant cinq jours, maudirent
solennellement l’envahisseur, mirent en mouvement des milliers de
moulins à prières, eurent recours aux suprêmes incantations;
inutilement. Le 4 août, le colonel Younghusband fit son entrée dans la
capitale du Thibet, occupa le Saint des Saints, la résidence de Dieu: la
Potala, immense et fantastique édifice qui s’élance au-dessus des
masures de la ville et ressemble, avec ses terrasses, ses toits plats,
ses bastions, à une forteresse, à une superposition de villas
italiennes, à une caserne aux fenêtres innombrables et à certains
gratte-ciel américains. Le Dalai-Lama, la treizième incarnation de la
divinité, le pape du Bouddhisme, le père spirituel de six cent millions
d’âmes, avait honteusement pris la fuite et ne fut jamais retrouvé. On
explora les couvents et les sanctuaires où grouillaient plus de trente
mille moines résignés et indifférents et on n’y découvrit que les restes
de la plus haute religion que connurent les hommes, achevant de se
décomposer dans de puériles superstitions, dans le mécanisme des moulins
à prières, et dans la plus déplorable sorcellerie. Ainsi s’effondra le
suprême asile du mystère et furent livrés aux profanes les derniers
secrets de la terre.