LA GRÈCE ANTÉ-SOCRATIQUE

I

Il nous reste, pour compléter cette revue sommaire des religions

primitives et cette recherche des origines du grand secret, à dire un

mot de la théogonie anté-socratique.

Avant l’époque classique, les philosophes grecs, dont nous ne possédons

d’ailleurs que des fragments mutilés, Pythagore, Pétron, Hippasos,

Xénophane, Anaximandre, Anaximène, Héraclite, Alcmène, Parménide d’Élée,

Leucippe, Démocrite, Empédocle, Anaxagore, se trouvaient déjà dans la

situation inquiétante et bizarre où se retrouvèrent, quinze à vingt

siècles plus tard, les Kabbalistes juifs et les occultistes du Moyen

âge. Ils semblent comme eux pressentir l’existence ou la tradition

obscure d’une religion plus ancienne et plus haute qui avait répondu ou

essayé de répondre à toutes les questions angoissantes sur la divinité,

l’origine du monde et son but, l’éternel devenir se juxtaposant à l’être

immobile, le passage du chaos au cosmos, la sortie du grand tout et la

rentrée en lui, l’esprit et la matière, le bien et le mal, la naissance

de l’univers et sa fin, l’attraction et la répulsion, le sort, la place

et la destinée de l’homme.

Elle avait surtout, cette tradition perdue que nous avons retrouvée

presque intacte dans l’Inde, fait une fois pour toutes le départ entre

le connaissable et l’inconnaissable, et attribuant à celui-ci la portion

du lion, ose installer au centre de sa doctrine un immense aveu

d’ignorance.

Mais les Grecs ne semblent pas se douter de l’existence de cet aveu,

simple, net et profond, qui leur eût épargné bien des recherches vaines;

ou bien, leur esprit plus subtil, plus remuant, plus entreprenant, ne

voulait pas l’admettre; et toute leur cosmogonie, leur théogonie et leur

métaphysique n’est qu’un effort incessant pour le diminuer en le

subdivisant, en l’émiettant à l’infini, comme s’ils eussent espéré qu’à

force de rendre petite chacune des parties de l’inconnaissable, ils

arriveraient à en connaître le tout.

C’est du reste un spectacle extrêmement curieux que cette lutte de la

raison grecque, lucide, exigeante, tatillonne et voulant se rendre

compte de tout, contre les ténèbres grandioses et souvent désordonnées

des religions asiatiques. On a dit qu’il manquait aux Grecs le sentiment

de l’absolu divin; ce sera vrai, mais plus tard. Au début, leur pensée,

encore sous l’influence de traditions mystérieuses, est tout imprégnée

du sentiment de cet absolu qui les a souvent, par les seuls sentiers de

la raison, conduits beaucoup plus haut, et peut-être plus près de la

vérité, que leurs successeurs plus habiles qui l’avaient perdu.

Le grand secret · 第 57 / 108 题