La Perse nous retiendra moins longtemps, car sa religion est sans doute
un reflet du Védisme ou, plus probablement, révèle une commune origine.
Eugène Burnouf et Spiegel ont en effet prouvé que certaines parties de
l’Avesta sont aussi anciennes que le Rig.
Le Mazdéisme ou Zoroastrisme paraît donc être une adaptation à l’esprit
Iranien du Védisme ou de traditions aryennes--(atlantéennes diraient les
théosophes)--antérieures au Védisme. Durant la captivité de Babylone,
infiltré dans le Chaldéisme, il exerça une influence profonde sur la
religion du peuple juif. Nous lui devons, entre autres choses, tels
qu’ils ont passé dans la tradition judéo-chrétienne, la notion de
l’immortalité de l’âme, le jugement de celle-ci, le jugement dernier, la
résurrection des morts, le purgatoire, la croyance à l’efficacité des
bonnes œuvres au point de vue du salut, la réversibilité des peines et
des récompenses et toute notre angéologie.
Le Zoroastrisme a tenté de résoudre plus nettement que les autres
religions anciennes l’énigme du mal, en faisant de celui-ci un dieu
distinct, perpétuellement en lutte avec le Dieu du bien. Mais ce
dualisme est plus apparent que réel. Ahura-Mazda ou Ormazd, ou Ormuzd,
l’Être absolu et universel, le Verbe, l’Esprit omnipotent et omniscient,
la Réalité, précède et domine Agra-Mainyus ou Ahriman, la Non-Réalité,
c’est-à-dire ce qui est mauvais et trompeur, qui dans ses ténèbres
ignore tout, paraît aussi inférieur à Ormazd que le démon l’est au Dieu
des chrétiens et ne se montre en somme qu’une sorte de singe de la
divinité, imitant maladroitement les créations de cette dernière et ne
pouvant produire que des vices, des maux et quelques êtres malfaisants
qui seront anéantis dans l’immense victoire du bien; car la fin du
monde, dans le système de Zoroastre, n’est que la régénération de la
création.
On ne nous dit du reste pas pourquoi Ormazd, le dieu suprême, est obligé
de tolérer Ahriman qui, il est vrai, ne personnifie pas le mal en soi;
mais le mal nécessaire au bien, les ténèbres indispensables à la
manifestation de la lumière, la réaction qui suit l’action, le principe
ou le pôle négatif opposé au positif pour assurer la vie et l’équilibre
de l’univers.
Ormazd lui-même semble d’ailleurs obéir à la nécessité, ou à une loi
naturelle plus puissante que lui et surtout au Temps, dont les décrets
sont le Destin, «car en dehors du Temps, dit l’_Uléma_, tout a été créé
et le Temps est le créateur. Le Temps ne laisse voir en soi ni cime ni
racines, et toujours il a été et toujours il sera. Un homme intelligent
ne demandera pas: D’où vient le Temps? ni s’il y a eu un temps où cette
puissance n’existait pas[37]».
[37] J. DARMESTETER, _Ormazd et Ahriman_, p. 320.
Il serait intéressant d’étudier cette religion, au point de vue de ce
qui lui doit le christianisme qui lui fit autant et même plus d’emprunts
qu’au Brahmanisme et au Bouddhisme. Il faudrait également s’arrêter, ne
fût-ce qu’un instant, à sa morale, une des plus hautes, des plus pures,
des plus noblement humaines que l’on connaisse. Mais cette étude
déborderait notre cadre. Nous devons, par exemple, à la Perse antique,
l’admirable notion de la conscience, sorte de puissance divine, existant
de toute éternité, indépendante du corps matériel, ne prenant aucune
part aux fautes qu’elle voit s’accomplir, restant pure au milieu des
pires égarements, accompagnant, après la mort, l’âme de l’homme qui,
s’il fut juste, lorsqu’elle franchit le pont Tchinvat ou pont de la
Rétribution, voit s’avancer à sa rencontre une jeune fille d’une
miraculeuse beauté. «Qui es-tu, lui demande l’âme étonnée, toi qui me
sembles plus belle et plus magnifique qu’aucune fille de la terre»? Et
sa conscience répond: «Je suis tes propres œuvres. Je suis l’incarnation
de tes bonnes pensées, paroles et actions, je suis l’incarnation de ta
foi pleine de piété[38]?»
[38] _Yesth_, XXII.
Au contraire, si c’est un pécheur qui franchit le pont de la
Rétribution, sa conscience vient à lui sous une forme horrible, bien
qu’en soi elle ne change pas et se présente seulement aux hommes telle
qu’ils ont mérité de la voir. Cette allégorie, qu’on croirait tirée d’un
recueil de paraboles chrétiennes, date peut-être de 5.000 ou 6.000 ans
et n’est qu’une dramatisation du Karma hindou. Ici encore, comme dans le
Karma et l’Osirification, c’est l’âme qui se juge elle-même.
Nous devons aussi au Mazdéisme la mystérieuse et subtile notion des
Fravashis ou Férouers que la Kabbale emprunta à la Perse et dont le
mysticisme juif et le christianisme firent les anges et surtout les
anges gardiens. Elle implique la préexistence des âmes. Les Férouers
sont la forme spirituelle de l’être, indépendante de la vie matérielle
et antérieure à celle-ci. Ormazd offre le choix aux Férouers des hommes
de rester dans le monde spirituel ou de descendre sur terre pour
s’incarner dans des corps humains. Ce sont des sortes de prototypes dont
Platon tira probablement sa théorie des «Idées», en supposant que toute
chose avait une double existence, d’abord en idée puis en réalité.
Ajoutons qu’un phénomène analogue à celui que nous avons déjà constaté,
dans l’Inde, se répéta ici: ce qui était public et patent dans le
Mazdéisme devint peu à peu secret et fut réservé aux seuls initiés dans
ce que les Grecs et les Juifs, notamment dans leur Kabbale, lui
empruntèrent.