Presque tout ceci, ne l’oublions pas, est bien antérieur au Bouddhisme,
remonte aux origines du Brahmanisme et touche directement aux Védas.
Convenons que cette morale, dont je n’ai pu donner ici que le plus
sommaire aperçu, la première qu’ait connue l’humanité, est aussi la plus
haute qu’elle ait pratiquée. Elle part d’un principe que même
aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons avoir appris, nous ne pouvons
contester, à savoir que l’homme et tout ce qui l’environne n’est qu’une
sorte d’émanation, de matérialisation momentanée de la cause inconnue et
spirituelle à laquelle il doit retourner; et ne fait que déduire, avec
une beauté, une élévation et une logique incomparables, les conséquences
de ce principe. Il n’y a pas ici de révélation extra-terrestre, de
Sinaï, de tonnerre dans le ciel, de dieu spécialement descendu sur notre
planète. Il n’avait pas besoin d’y descendre, il était déjà dans le cœur
de tous les hommes, parce que tous les hommes ne sont qu’une partie de
lui-même et ne peuvent être autre chose. Ils interrogent ce dieu qui
semble résider dans leur âme, dans leur esprit, en un mot dans le
principe immatériel qui donne la vie à leur corps. Il ne leur dit pas,
il est vrai, ou peut-être le leur dit-il sans qu’ils puissent le
comprendre, pourquoi il les a momentanément et apparemment séparés de
lui; et c’est,--origine du mal et nécessité de l’épreuve,--le postulat
aussi inaccessible que le mystère de la cause première, avec cette
différence, que le mystère de la cause première était inévitable, au
lieu que la nécessité de celui-ci est incompréhensible. Mais le postulat
accordé, tout le reste s’éclaire et se déroule comme un syllogisme. La
matière est ce qui nous sépare de Dieu, l’esprit ce qui nous y unit; il
faut donc que l’esprit l’emporte sur la matière. Mais l’esprit n’est pas
seulement l’intelligence, il est aussi le cœur, le sentiment, il est
tout ce qui n’est pas matériel; il faut donc que sous toutes ses formes
il se purifie, s’étende, s’élève et triomphe de la matière. Il n’y eut
jamais, et il ne saurait, je pense, y avoir spiritualisation plus
grandiose, plus logique, plus inattaquable, plus réaliste, en ce sens
qu’elle ne se fonde que sur des réalités, et plus divinement humaine. Il
est certain qu’après tant de siècles, après tant d’acquisitions et
d’expériences, nous nous rencontrons au même point. Partant comme eux de
l’inconnaissable, nous ne pouvons trouver autre chose, et ne saurions
mieux dire. Seul serait supérieur aux immenses efforts que leurs mots
ont tentés, un silence résigné, préférable en théorie, mais qui
pratiquement ne peut conduire qu’à une ignorance immobile et désespérée.