XXVII

Quelle que soit la valeur de ces hypothèses, il est indubitable que la

morale que nous voyons naître de cet agnosticisme et de ce panthéisme

illimités, est la plus haute, la plus pure, la plus désintéressée, la

plus sensible, la plus fouillée, la plus délicate, la plus limpide, la

plus parfaite, que nous ayons connue jusqu’à ce jour et que sans doute

nous puissions espérer de connaître.

Cette morale, aussi bien que l’énigme de l’incarnation et du sacrifice

dont nous venons de parler, et que tant d’autres points que nous n’avons

fait qu’effleurer, exigerait une étude particulière qui n’est pas notre

objet. Il suffira de rappeler qu’elle repose sur le principe des

réincarnations successives et du Karma.

Le monde, à proprement parler, n’a pas été créé; il n’y a pas en

sanscrit de mot qui corresponde à l’idée de création, comme il n’y en a

pas qui corresponde à celle de néant. L’univers est une matérialisation

momentanée et sans doute illusoire de la cause inconnue et spirituelle.

Séparée de l’esprit qui est son essence propre, réelle et éternelle, la

matière tend à y revenir et d’évolutions en évolutions, partie de plus

bas que le minéral, en passant par la plante et l’animal, pour aboutir à

l’homme et le dépasser, elle se transforme et se spiritualise, jusqu’à

ce qu’elle soit assez pure pour remonter à son origine. Cette

purification exige souvent une longue série de réincarnations, mais il

est possible d’en réduire le nombre et même d’y mettre un terme par une

spiritualisation intensive, héroïque et totale qui dès la mort et

parfois même dès cette vie, ramène l’âme dans le sein de Brahma.

Cette explication de l’inexplicable, malgré les objections qui se

présentent, notamment au sujet de l’origine et de la nécessité de la

matière ou du mal, qui sont laissées dans l’ombre, en vaut une autre et

a l’avantage d’être la première en date, outre qu’elle est la plus

vaste, qu’elle embrasse tout ce qu’on peut imaginer et part du grand

principe spirituel auquel, faute de tout autre acceptable, nous sommes

de plus en plus impérieusement forcés de revenir.

En tout cas, elle l’a prouvé, elle a favorisé plus que nulle autre

l’éclosion et l’évolution d’une morale que l’homme n’avait jamais

atteinte et qu’il n’a pas dépassée jusqu’ici.

Il faudrait disposer de plus de place que nous n’en avons et

déséquilibrer cette étude, pour en donner une idée suffisante.

L’admirable de cette morale, quand on la prend près de sa source où elle

a encore sa pureté, c’est qu’elle est tout intérieure, toute

spirituelle. Elle ne trouve ses sanctions et ses récompenses qu’en notre

propre cœur. Il n’y a pas de juge qui attende l’âme à la sortie du

corps, il n’y a pas de paradis, il n’y a pas d’enfer; car l’enfer ne

vient que plus tard. Le juge, l’enfer ou le paradis, c’est l’âme même,

l’âme seule. Elle ne rencontre rien ni personne. Elle n’a pas besoin de

se juger, elle se voit telle qu’elle est, telle que l’ont faite ses

actions et ses pensées, à la fin de cette vie et des vies antérieures.

Elle s’aperçoit enfin, tout entière, dans l’infaillible miroir que lui

tend la mort, et reconnaît que son bonheur ou son malheur c’est

elle-même. Elle ne peut jouir ou souffrir que d’elle-même. Elle est

seule dans l’infini, il n’y a pas de dieu au-dessus d’elle pour lui

sourire ou l’effrayer; elle est le dieu qu’elle a déçu, mécontenté ou

satisfait. Sa condamnation ou son absolution, c’est ce qu’elle est

devenue. Elle ne peut pas sortir d’elle-même pour aller ailleurs où elle

serait plus heureuse. Elle ne peut respirer que dans l’atmosphère

qu’elle s’est créée, elle est son atmosphère, elle est son propre monde

et son propre milieu; et il faut qu’elle s’élève et se purifie pour que

ce monde et ce milieu s’élèvent, se purifient et s’étendent avec elle,

autour d’elle.

* * * * *

«L’âme, dit Manou, est son propre témoin, l’âme est son propre asile; ne

méprisez jamais votre âme, ce témoin par excellence des hommes!»

«Les méchants se disent: «Personne ne nous «voit», mais les Dieux les

regardent, de même que l’esprit qui siège en eux.»

«O homme! tandis que tu te dis: «Je suis seul avec moi-même», dans ton

cœur réside sans cesse cet Esprit suprême, observateur attentif et

silencieux de tout le bien et de tout le mal.

«Cet Esprit qui siège dans ton cœur, c’est un juge sévère, un punisseur

inflexible, c’est Yama, le juge des morts[15].»

[15] _Manou_, VIII, 84, 85, 91, 92.

Le grand secret · 第 43 / 108 题