Quelle que soit la valeur de ces hypothèses, il est indubitable que la
morale que nous voyons naître de cet agnosticisme et de ce panthéisme
illimités, est la plus haute, la plus pure, la plus désintéressée, la
plus sensible, la plus fouillée, la plus délicate, la plus limpide, la
plus parfaite, que nous ayons connue jusqu’à ce jour et que sans doute
nous puissions espérer de connaître.
Cette morale, aussi bien que l’énigme de l’incarnation et du sacrifice
dont nous venons de parler, et que tant d’autres points que nous n’avons
fait qu’effleurer, exigerait une étude particulière qui n’est pas notre
objet. Il suffira de rappeler qu’elle repose sur le principe des
réincarnations successives et du Karma.
Le monde, à proprement parler, n’a pas été créé; il n’y a pas en
sanscrit de mot qui corresponde à l’idée de création, comme il n’y en a
pas qui corresponde à celle de néant. L’univers est une matérialisation
momentanée et sans doute illusoire de la cause inconnue et spirituelle.
Séparée de l’esprit qui est son essence propre, réelle et éternelle, la
matière tend à y revenir et d’évolutions en évolutions, partie de plus
bas que le minéral, en passant par la plante et l’animal, pour aboutir à
l’homme et le dépasser, elle se transforme et se spiritualise, jusqu’à
ce qu’elle soit assez pure pour remonter à son origine. Cette
purification exige souvent une longue série de réincarnations, mais il
est possible d’en réduire le nombre et même d’y mettre un terme par une
spiritualisation intensive, héroïque et totale qui dès la mort et
parfois même dès cette vie, ramène l’âme dans le sein de Brahma.
Cette explication de l’inexplicable, malgré les objections qui se
présentent, notamment au sujet de l’origine et de la nécessité de la
matière ou du mal, qui sont laissées dans l’ombre, en vaut une autre et
a l’avantage d’être la première en date, outre qu’elle est la plus
vaste, qu’elle embrasse tout ce qu’on peut imaginer et part du grand
principe spirituel auquel, faute de tout autre acceptable, nous sommes
de plus en plus impérieusement forcés de revenir.
En tout cas, elle l’a prouvé, elle a favorisé plus que nulle autre
l’éclosion et l’évolution d’une morale que l’homme n’avait jamais
atteinte et qu’il n’a pas dépassée jusqu’ici.
Il faudrait disposer de plus de place que nous n’en avons et
déséquilibrer cette étude, pour en donner une idée suffisante.
L’admirable de cette morale, quand on la prend près de sa source où elle
a encore sa pureté, c’est qu’elle est tout intérieure, toute
spirituelle. Elle ne trouve ses sanctions et ses récompenses qu’en notre
propre cœur. Il n’y a pas de juge qui attende l’âme à la sortie du
corps, il n’y a pas de paradis, il n’y a pas d’enfer; car l’enfer ne
vient que plus tard. Le juge, l’enfer ou le paradis, c’est l’âme même,
l’âme seule. Elle ne rencontre rien ni personne. Elle n’a pas besoin de
se juger, elle se voit telle qu’elle est, telle que l’ont faite ses
actions et ses pensées, à la fin de cette vie et des vies antérieures.
Elle s’aperçoit enfin, tout entière, dans l’infaillible miroir que lui
tend la mort, et reconnaît que son bonheur ou son malheur c’est
elle-même. Elle ne peut jouir ou souffrir que d’elle-même. Elle est
seule dans l’infini, il n’y a pas de dieu au-dessus d’elle pour lui
sourire ou l’effrayer; elle est le dieu qu’elle a déçu, mécontenté ou
satisfait. Sa condamnation ou son absolution, c’est ce qu’elle est
devenue. Elle ne peut pas sortir d’elle-même pour aller ailleurs où elle
serait plus heureuse. Elle ne peut respirer que dans l’atmosphère
qu’elle s’est créée, elle est son atmosphère, elle est son propre monde
et son propre milieu; et il faut qu’elle s’élève et se purifie pour que
ce monde et ce milieu s’élèvent, se purifient et s’étendent avec elle,
autour d’elle.
* * * * *
«L’âme, dit Manou, est son propre témoin, l’âme est son propre asile; ne
méprisez jamais votre âme, ce témoin par excellence des hommes!»
«Les méchants se disent: «Personne ne nous «voit», mais les Dieux les
regardent, de même que l’esprit qui siège en eux.»
«O homme! tandis que tu te dis: «Je suis seul avec moi-même», dans ton
cœur réside sans cesse cet Esprit suprême, observateur attentif et
silencieux de tout le bien et de tout le mal.
«Cet Esprit qui siège dans ton cœur, c’est un juge sévère, un punisseur
inflexible, c’est Yama, le juge des morts[15].»
[15] _Manou_, VIII, 84, 85, 91, 92.