XXV

Cette idée, explicable ou non, n’en est pas moins très importante, car

c’est elle qui semble avoir aiguillé la morale primitive sur l’une des

voies principales qu’elle a suivies. En effet, la notion de

l’inconnaissable, si elle élargissait la pensée courageuse qui

s’aventurait sur ses pics dénudés, ne pouvait donner que des

enseignements négatifs. Elle écartait assurément les petits dieux

anthropomorphes et presque toujours malfaisants; mais ne laissait à leur

place qu’un vide immense et silencieux. D’autre part, le panthéisme,

aussi vaste que l’agnosticisme, apprenait, il est vrai, que Dieu étant

partout et tout étant Dieu, tout devait être aimé et respecté; mais il

s’ensuivait que le mal, ou du moins ce que l’homme est forcé d’appeler

le mal, étant divin comme le bien, devait être aimé et respecté à l’égal

de celui-ci. L’idée était trop nue, trop illimitée, survoûtait trop

gigantesquement les deux pôles de l’univers, pour que l’homme osât s’y

engager et y pût choisir un chemin.

Enfin, la recherche du dieu caché en chacun de nous, qui est un des

corollaires de ce panthéisme, si elle était laissée sans direction, ne

pouvait aboutir qu’à des conséquences dangereuses. Il y a en nous toutes

espèces de dieux ou toutes espèces d’instincts, de pensées, de désirs,

de passions que l’on peut prendre pour des dieux; il y en a de bons et

de mauvais; et les mauvais sont souvent plus nombreux et en tout cas

plus faciles à trouver que les bons. Le vrai Dieu, le plus haut, le plus

immatériel, ne se révèle qu’à quelques-uns. Ce Dieu ainsi révélé, qui

n’est en somme que les meilleures pensées des meilleurs d’entre nous, il

fallait appeler sur lui l’attention des autres hommes; le leur faire

connaître et le leur imposer; et c’est peut-être ainsi que cet étrange

mythe qui n’est probablement au fond que la reconnaissance d’un

phénomène humain et naturel, s’est peu à peu insinué, puis implanté et

développé. Il est en effet assez vraisemblable que, comme tout ce qui a

rapport à l’évolution des hommes, il n’ait pas surgi tout d’un coup d’un

cerveau unique, mais se soit dégagé confusément et précisé lentement, au

cours de tâtonnements et de siècles sans nombre.

Le grand secret · 第 41 / 108 题