Cette idée, explicable ou non, n’en est pas moins très importante, car
c’est elle qui semble avoir aiguillé la morale primitive sur l’une des
voies principales qu’elle a suivies. En effet, la notion de
l’inconnaissable, si elle élargissait la pensée courageuse qui
s’aventurait sur ses pics dénudés, ne pouvait donner que des
enseignements négatifs. Elle écartait assurément les petits dieux
anthropomorphes et presque toujours malfaisants; mais ne laissait à leur
place qu’un vide immense et silencieux. D’autre part, le panthéisme,
aussi vaste que l’agnosticisme, apprenait, il est vrai, que Dieu étant
partout et tout étant Dieu, tout devait être aimé et respecté; mais il
s’ensuivait que le mal, ou du moins ce que l’homme est forcé d’appeler
le mal, étant divin comme le bien, devait être aimé et respecté à l’égal
de celui-ci. L’idée était trop nue, trop illimitée, survoûtait trop
gigantesquement les deux pôles de l’univers, pour que l’homme osât s’y
engager et y pût choisir un chemin.
Enfin, la recherche du dieu caché en chacun de nous, qui est un des
corollaires de ce panthéisme, si elle était laissée sans direction, ne
pouvait aboutir qu’à des conséquences dangereuses. Il y a en nous toutes
espèces de dieux ou toutes espèces d’instincts, de pensées, de désirs,
de passions que l’on peut prendre pour des dieux; il y en a de bons et
de mauvais; et les mauvais sont souvent plus nombreux et en tout cas
plus faciles à trouver que les bons. Le vrai Dieu, le plus haut, le plus
immatériel, ne se révèle qu’à quelques-uns. Ce Dieu ainsi révélé, qui
n’est en somme que les meilleures pensées des meilleurs d’entre nous, il
fallait appeler sur lui l’attention des autres hommes; le leur faire
connaître et le leur imposer; et c’est peut-être ainsi que cet étrange
mythe qui n’est probablement au fond que la reconnaissance d’un
phénomène humain et naturel, s’est peu à peu insinué, puis implanté et
développé. Il est en effet assez vraisemblable que, comme tout ce qui a
rapport à l’évolution des hommes, il n’ait pas surgi tout d’un coup d’un
cerveau unique, mais se soit dégagé confusément et précisé lentement, au
cours de tâtonnements et de siècles sans nombre.