XXIV

Dieu ou la cause première est inconnaissable; mais étant partout, il est

nécessairement en nous; c’est donc en nous-mêmes que nous pouvons

découvrir ce qu’il nous importe d’en connaître. Voilà les deux points

d’appui de la voûte qui soutient la religion primitive et toutes celles,

ou du moins la doctrine réelle mais secrète de toutes celles qui en

dérivent, c’est-à-dire de toutes celles que nous connaissons, hors le

fétichisme de peuplades tout à fait barbares. Elle les avait trouvés dès

l’origine, ou plutôt dès ce que nous appelons l’origine qui devait avoir

derrière soi un passé de milliers, peut-être de millions d’années. Nous

n’en avons pas trouvé d’autres, nous n’en trouverons jamais d’autres, à

moins d’une révélation impossible, sinon en principe du moins en fait;

car rien qui n’est pas humain ou divinement humain ne peut parvenir

jusqu’à nous. Nous sommes revenus au point d’où nos ancêtres étaient

partis; et le jour où l’humanité en atteindra un autre, sera le jour le

plus extraordinaire qui, depuis la naissance de ce monde, ait éclairé

notre planète.

Les incarnations de Dieu, dans la pensée religieuse primitive, ne sont

donc que des extériorisations périodiques et sporadiques, des

manifestations éclatantes, synthétiques et exceptionnelles du Dieu qui

est en tout homme. Cette incarnation est universelle et latente en

chacun de nous; mais si l’incarnation est regardée comme un privilège

pour l’homme en qui elle s’opère, elle est considérée comme un sacrifice

de la part de Dieu. Vichnou s’est volontairement sacrifié en descendant

dans Krichna et dans le Bouddha. S’est-il également sacrifié en

descendant dans les autres hommes? D’où vient cette idée de sacrifice?

Elle est assez mystérieuse et remonte sans doute à de très antiques

traditions; en tout cas, elle ne paraît pas purement rationnelle comme

les deux précédentes. On n’explique nulle part pourquoi il est

nécessaire qu’une émanation de Dieu redescende dans l’homme qui est déjà

une émanation divine. Il y a là un hiatus que ne comble pas le mythe de

la déchéance originelle qui reste également inexpliqué. A moins que

l’idée en question ne repose tout simplement sur cette constatation que

tout homme qui dépasse les autres, qui voit plus haut et plus loin

qu’eux et leur enseigne ce qu’ils ne peuvent pas encore comprendre, est

forcément méconnu, persécuté, sacrifié et malheureux.

Le grand secret · 第 40 / 108 题