Dieu ou la cause première est inconnaissable; mais étant partout, il est
nécessairement en nous; c’est donc en nous-mêmes que nous pouvons
découvrir ce qu’il nous importe d’en connaître. Voilà les deux points
d’appui de la voûte qui soutient la religion primitive et toutes celles,
ou du moins la doctrine réelle mais secrète de toutes celles qui en
dérivent, c’est-à-dire de toutes celles que nous connaissons, hors le
fétichisme de peuplades tout à fait barbares. Elle les avait trouvés dès
l’origine, ou plutôt dès ce que nous appelons l’origine qui devait avoir
derrière soi un passé de milliers, peut-être de millions d’années. Nous
n’en avons pas trouvé d’autres, nous n’en trouverons jamais d’autres, à
moins d’une révélation impossible, sinon en principe du moins en fait;
car rien qui n’est pas humain ou divinement humain ne peut parvenir
jusqu’à nous. Nous sommes revenus au point d’où nos ancêtres étaient
partis; et le jour où l’humanité en atteindra un autre, sera le jour le
plus extraordinaire qui, depuis la naissance de ce monde, ait éclairé
notre planète.
Les incarnations de Dieu, dans la pensée religieuse primitive, ne sont
donc que des extériorisations périodiques et sporadiques, des
manifestations éclatantes, synthétiques et exceptionnelles du Dieu qui
est en tout homme. Cette incarnation est universelle et latente en
chacun de nous; mais si l’incarnation est regardée comme un privilège
pour l’homme en qui elle s’opère, elle est considérée comme un sacrifice
de la part de Dieu. Vichnou s’est volontairement sacrifié en descendant
dans Krichna et dans le Bouddha. S’est-il également sacrifié en
descendant dans les autres hommes? D’où vient cette idée de sacrifice?
Elle est assez mystérieuse et remonte sans doute à de très antiques
traditions; en tout cas, elle ne paraît pas purement rationnelle comme
les deux précédentes. On n’explique nulle part pourquoi il est
nécessaire qu’une émanation de Dieu redescende dans l’homme qui est déjà
une émanation divine. Il y a là un hiatus que ne comble pas le mythe de
la déchéance originelle qui reste également inexpliqué. A moins que
l’idée en question ne repose tout simplement sur cette constatation que
tout homme qui dépasse les autres, qui voit plus haut et plus loin
qu’eux et leur enseigne ce qu’ils ne peuvent pas encore comprendre, est
forcément méconnu, persécuté, sacrifié et malheureux.