Tout ceci du reste est suffisamment connu et il serait inutile
d’insister. Mais quel peut être le sens secret d’un mythe aussi
immémorial, aussi unanime, aussi déconcertant? La cause inconnue de
toutes les causes, se subdivisant, descendant des hauteurs de
l’inconcevable, se sacrifiant, se limitant et devenant homme pour se
faire connaître aux hommes? Toutes les interprétations qu’on en pourrait
donner ne seraient-elles pas déraisonnables si l’on ne veut pas voir
sous cet incompréhensible mythe un nouvel aveu, cette fois plus
détourné, mieux déguisé, plus profondément caché de l’agnosticisme
fondamental, de l’ignorance sublime et invincible des grands
instructeurs primitifs? Ils savaient que de l’inconnaissable ne peut
naître que l’inconnu. Ils savaient que l’homme ne pourrait jamais
connaître Dieu, et c’est pourquoi, ne cherchant plus du côté où tout
espoir était forclos, ils vont droit à l’homme qui est la seule chose
qu’ils connaissent. Ils se disent: il nous est impossible de savoir ce
qu’est Dieu, où il est, ce qu’il veut; mais nous savons qu’étant partout
et qu’étant tout, il est nécessairement dans l’homme et qu’il est
l’homme; ce n’est donc que dans l’homme et par l’homme que nous pouvons
découvrir sa volonté. Sous le symbole de l’incarnation, ils cachent
ainsi la grande vérité que toutes les lois divines sont humaines; et
cette vérité n’est que le revers d’une autre vérité aussi grande, à
savoir que dans l’homme se trouve le seul dieu que nous puissions
connaître.
Dieu se manifeste dans la nature; mais il ne nous a jamais parlé que par
la bouche des hommes. Ne cherchez pas ailleurs, dans les espaces infinis
et inaccessibles, le Dieu dont vous êtes inquiets; c’est en vous qu’il
se cache, c’est en vous que vous devez le découvrir. Il est en vous
autant qu’en ceux où il paraît s’être incarné d’une façon plus
éclatante. Tout homme est Krichna, tout homme est le Bouddha; il n’y a
entre le dieu qu’ils incarnent en eux et celui qui s’incarne en
vous-même, aucune différence, mais ils ont su l’y retrouver mieux que
vous. Imitez-les, vous serez leur égal; et si vous ne pouvez les suivre,
écoutez du moins ce qu’ils vous disent, car ils ne peuvent vous dire que
ce que vous dirait le dieu qui est en vous, si vous aviez appris à
l’écouter comme ils l’ont écouté.