I
Voyons d’abord l’idée qu’en même temps que les Égyptiens, et beaucoup
plus probablement avant eux, se faisaient de la divinité ces ancêtres
dont les traditions ont au moins 5.000 ou 6.000 ans et qui eux-mêmes
tenaient ces traditions de peuples aujourd’hui disparus, dont la
dernière trace dans la mémoire des hommes, selon le _Timée_ et le
_Critias_ de Platon, remonte à cent vingt siècles.
Je fais grâce au lecteur de l’inextricable nomenclature de la mythologie
orientale, de la pullulation des dieux anthropomorphes que les prêtres
de l’Inde, comme ceux de l’Égypte, de la Perse et de tous les temps et
de tous les pays, furent forcés de créer pour répondre aux exigences de
l’idolâtrie populaire. Je lui épargne également l’ostentation d’une
érudition facile et prodigue de noms imprononçables, pour en venir
directement et m’en tenir uniquement à la notion essentielle de la cause
première, telle qu’on la trouve aux sources les plus reculées, et qui,
peu à peu, si elle ne fut pas cachée au vulgaire ne fut plus comprise
par lui, et devint le grand secret de l’élite des prêtres et des
initiés.
Écoutons tout de suite le _Rig-Véda_, le plus authentique écho des plus
immémoriales traditions, quand il aborde la question formidable:
«Il n’y avait ni l’Être ni le Non-Être. Il n’y avait ni l’atmosphère,
ni le ciel au-dessus. Qu’est-ce qui se meut? En quel sens? Sous la
garde de qui? Y avait-il des eaux et le profond abîme?
«Ni la mort n’était alors, ni l’immortalité. Le jour n’était pas
séparé de la nuit. Seul, l’Un respirait, sans souffle étranger, de
lui-même; et il n’y avait rien d’autre que lui.
«Alors s’éveilla en lui pour la première fois le désir; ce fut le
premier germe de l’esprit. Le lien de l’Être, ils le découvrirent dans
le Non-Être, les sages s’efforçant, pleins d’intelligence, en leur
cœur...
«Qui sait, qui peut nous dire d’où naquit, d’où vint la création, et
si les dieux ne sont nés qu’après elle? Qui sait d’où elle est venue?
«D’où cette création est venue, si elle est créée ou non créée, celui
dont l’œil veille sur elle du plus haut ciel, celui-là seul le sait,
et encore le sait-il?[5]»
[5] _Rig_, X, 129.
Est-il possible de trouver dans les annales humaines, paroles plus
grandioses, plus chargées d’angoisse solennelle et qui rendent un son
plus auguste, plus sacré et plus redoutable? Est-il possible de trouver
à la base de tout, aveu d’ignorance plus total et plus irréductible; et
du fond de notre agnosticisme que des milliers d’années ont agrandi,
pourrions-nous en élargir l’horizon? D’emblée il dépasse tout et va plus
loin que nous n’oserons jamais aller de peur de désespérer, puisqu’il ne
craint pas de se demander si l’Être suprême sait ce qu’il a fait, sait
s’il a créé ou non et doute s’il a pris conscience de lui-même...