Est-ce l’Inde ou l’Égypte qui fut l’héritière directe de la sagesse
légendaire que nous léguèrent des peuples plus anciens, notamment les
probables Atlantes? Dans l’état présent de notre science, et sans tenir
compte des traditions occultistes, il n’est pas encore possible de
répondre.
Il y a moins d’un siècle on ignorait à peu près complètement l’Égypte
antique. On ne la connaissait que par des ouï-dire et des légendes plus
ou moins fantaisistes recueillies par des historiens tard venus et
surtout par les divagations des philosophes et des théurgistes de
l’époque Alexandrine. C’est seulement en 1820, que Jean-François
Champollion, grâce au triple texte de la célèbre pierre hiéroglyphique
de Rosette, trouva la clef de l’écriture mystérieuse qui couvre tous les
monuments, tous les tombeaux et presque tous les objets de la terre des
Pharaons. Mais la mise en œuvre de la découverte fut longue et pénible;
et ce n’est guère que quarante ans plus tard que l’un des plus illustres
successeurs de Champollion, de Rougé, put dire qu’il n’y avait plus de
texte égyptien qu’on ne fût à même de traduire. On déchiffra des
documents sans nombre, et on acquit, quant au sens matériel de la
plupart des inscriptions, une certitude presque définitive.
Néanmoins, il paraît de plus en plus probable que sous le sens littéral
des inscriptions religieuses, s’en cache un autre qu’on ne peut
pénétrer. C’est l’hypothèse à laquelle, en présence du flottement de
bien des mots, aboutissent forcément les égyptologues les plus
objectifs, les plus scientifiques, bien qu’ils ajoutent aussitôt que
rien ne la confirme formellement. Il est donc extrêmement vraisemblable
que sous la religion officielle enseignée aux profanes, il y en avait
une autre réservée aux prêtres et aux initiés; et l’hypothèse à laquelle
sont contraints les savants, vient ici confirmer une fois de plus les
assertions des occultistes, notamment celles des néo-platoniciens
d’Alexandrie, au sujet des mystères égyptiens.
X
Quoi qu’il en soit, des textes sur l’authenticité desquels il n’y a pas
le moindre doute, le _Livre des Morts_, les _Livres des hymnes_, le
_Recueil des sentences morales_ de Ptahhoteph, le plus ancien livre de
la terre, puisqu’il est contemporain des Pyramides, et beaucoup
d’autres, permettent de nous faire une idée très précise de la haute
morale d’abord et surtout de la théosophie fondamentale de l’Égypte,
avant que cette théosophie ne se corrompît pour donner satisfaction au
vulgaire et ne se transformât en un monstrueux polythéisme, qui du reste
fut toujours plus apparent que réel.
Or, plus les textes sont anciens, plus leurs enseignements se
rapprochent de la tradition hindoue. Qu’ils soient antérieurs ou
postérieurs à ceux-ci, la question est en somme secondaire; ce qui est
plus intéressant, c’est le problème de l’origine commune, origine unique
et immémoriale, dont la probabilité s’accroît à chaque pas qu’on hasarde
dans la préhistoire. Plus on remonte dans le temps, plus nettement se
révèle l’accord sur les points essentiels. Voici, par exemple, l’idée
que se faisait de Dieu la religion égyptienne à ses débuts. Nous en
trouverons un peu plus loin l’original ou la réplique hindoue, de même
que nous aurons l’occasion de confronter les deux théogonies, les deux
cosmogonies et les deux morales qui sont évidemment les sources de
toutes les théogonies, de toutes les cosmogonies et de toutes les
morales de l’humanité.
Pour l’Égyptien qui a gardé la foi des origines, il n’y a qu’un seul
Dieu, un Dieu unique. «Pas d’autre que lui.»--«Il est le seul être
vivant en substance et en vérité.»--«Tu es seul et des millions d’êtres
procèdent de toi.»--«Il a fait toutes choses et lui seul n’a pas été
fait.»--«Partout et toujours, il est l’unique substance et il est
inapprochable.»--«Il est l’un de l’un.»--«Il est hier, aujourd’hui et
demain.»--«Il est Dieu se faisant Dieu, existant par lui-même, l’être
double, c’est-à-dire, s’engendrant lui-même, générateur dès le
commencement.»
«Voici plus de cinq mille ans, dit de Rougé, que dans la vallée du Nil
commença l’hymne à l’unité de Dieu et à l’immortalité de l’âme... La
croyance à l’unité du Dieu suprême et à ses attributs comme créateur et
législateur de l’homme qu’il dota d’une âme immortelle, voilà les
notions primitives, serties comme des diamants indestructibles dans les
superfétations mythologiques accumulées par les siècles qui ont passé
sur cette antique civilisation[4].»
[4] DE ROUGÉ, _Annales de la Philosophie chrétienne_, t. XX, p. 327.
Assurément, il n’y a pas ici, dans la définition de la divinité, la
pénétration, la subtilité et l’espace métaphysique, le bonheur
d’expression, la magnificence verbale, le génie, en un mot, que nous
trouverons dans les définitions hindoues. C’est que l’esprit égyptien
est plus froid, plus sec, plus sobre, plus anguleux, plus réaliste, il a
une imagination plus concrète, que l’inaccessible infini n’enflamme pas
comme celle des peuples de l’Asie. Au surplus, ne perdons pas de vue que
nous ne connaissons pas encore le sens secret qui se cache peut-être au
fond de ces définitions. En tout cas, telles que nous les lisons, l’idée
est la même et marque une même origine, que l’on peut, conformément aux
traditions ésotériques et en attendant d’autres éclaircissements,
appeler la pensée Atlantéenne. C’est une supposition que vient confirmer
du reste le fameux passage du _Timée_, d’après lequel, au dire du prêtre
égyptien qui parlait à Solon, l’Égypte aurait été, il y a 12.000 ans,
une colonie Atlantéenne.