_Suite du règne du roi Jean.--Désordres qui suivent les états
de 1356.--Conduite du dauphin pour reprendre l’autorité qu’il
avoit perdue.--Situation du royaume à la mort du roi Jean._
Nos pères s’étoient flattés que la dernière ordonnance qu’ils avoient
dictée au dauphin, assureroit leur bonheur; et cependant le royaume
se trouvoit plus malheureux après les états de 1356, qu’il ne l’avoit
encore été. On n’opposa d’abord que des plaintes et des murmures aux
injustices du gouvernement, qui les méprisa. Les hommes qui avoient
dirigé la conduite des états, croyant de bonne foi avoir épuisé tout
ce que la politique a de plus sublimes préceptes pour la prospérité
des nations, n’osoient rien espérer d’une nouvelle assemblée, ni des
lois qui en seroient l’ouvrage. Les uns étoient en fuite ou attendoient
dans des cachots l’arrêt de leur mort; et les autres flottoient entre
la consternation et le désespoir: suite funeste d’une ordonnance bien
différente de la charte de Jean-sans-Terre, et qui, ne conciliant
point les avantages des différens ordres de citoyens, pour ne leur
donner qu’un même intérêt, les laissoit dans leur première foiblesse,
et n’ouvroit que la voie impuissante et dangereuse des émeutes et des
séditions, pour arrêter les entreprises du conseil.
Robert-le-Cocq, évêque de Laon, et Marcel, prévôt des marchands de
Paris, se trouvoient à la tête des mécontens. Ces deux hommes ne
méritent peut-être pas les noms odieux que les historiens leur ont
prodigués: l’ignorance, les préjugés et les mœurs du temps peuvent
servir à les excuser; mais sûrement ils ne seroient point indignes des
éloges dont on les auroit comblés, si par hasard ils avoient obtenu
quelques succès, et réussi à donner quelque stabilité aux lois. Il est
vraisemblable qu’ils eurent de bonnes intentions dans le commencement
de leur entreprise; mais n’ayant pas vu les fautes des derniers états,
ne les soupçonnant pas même, il s’en falloit bien qu’ils pussent les
réparer dans un pays où l’ancien orgueil des fiefs avoit inspiré
autant de respect pour la haute noblesse que de mépris pour la
bourgeoisie; il étoit bien difficile que le Cocq et Marcel, en voulant
agir pour la nation, parvinssent à s’en faire avouer: peut-être que
la grande charte n’auroit jamais réuni les Anglais, si au lieu d’être
l’ouvrage des barons, elle n’avoit été accordée qu’aux demandes des
communes mutinées. Quoiqu’il en soit, l’évêque de Laon et le prévôt
des marchands, sans vues générales, sans projets fixes, inférieurs
aux obstacles qu’ils devoient éprouver, et qu’ils n’avoient pas même
prévus, mirent de l’audace et de l’emportement où il n’auroit fallu
que de la fermeté et de la raison. Forcés d’obéir aux événemens, sans
savoir ni ce qu’ils devoient craindre, ni ce qu’ils devoient espérer,
ils furent plutôt des conjurés et des ennemis de l’état, que les
défenseurs de la fortune publique.
Avec quelque hauteur que le conseil usât de son autorité, il étoit
impossible qu’en excitant un mécontentement général, il n’eût
pas lui-même quelques alarmes. Marcel, qui gouvernoit à son gré
la populace de Paris, s’aperçut de la crainte du dauphin, et le
contraignit à convoquer les états pour le 7 novembre 1357. Le temps
nous a malheureusement dérobé tout ce qui pouvoit nous donner quelque
connoissance des premières opérations de cette assemblée. Soit qu’il
faille l’attribuer au défaut de patriotisme et d’union, ou aux brigands
qui commençoient à infester les campagnes et les grands chemins, on
sait seulement que la plupart des bailliages n’y envoyèrent point leurs
représentans. Marcel, qui sans doute avoit médité avec l’évêque de
Laon de nouveaux moyens pour rendre son parti plus puissant, mais qui
nous sont inconnus, se préparoit à réparer, par de nouvelles fautes,
les fautes des états précédens, lorsqu’on apprit que le roi de Navarre
s’étoit échappé de sa prison et s’approchoit de Paris.
C’étoit un prince éloquent, brave, ambitieux, imprudent, sans
honneur, et le plus méchant des hommes; il avoit le double motif de
se venger d’une double captivité, et de revendiquer deux provinces,
la Champagne[217] et la Brie, sur lesquelles il prétendoit avoir
des droits. Sans intérêt pour sa fortune, et conduit par sa seule
inquiétude, il auroit été capable d’exciter des troubles: on l’a
soupçonné d’aspirer à la couronne même, du moins faut-il convenir
qu’il ne mettoit aucune borne à ses espérances. Tant de vices et si peu
de talens ne permettoient pas au roi de Navarre de se rendre le maître
des affaires. Tel étoit le chef que Marcel et le Cocq voulurent se
donner, sans songer qu’il ne les regarderoit que comme des instrumens
de sa fortune et de ses intrigues, qu’il briseroit après s’en être
servi; et cette cabale auroit réussi dans ses entreprises, sans que la
nation en eût retiré aucun avantage.
Si l’arrivée du roi de Navarre avoit consterné le dauphin et son
conseil, elle répandit dans Paris une audace nouvelle, et une confusion
extrême y succéda. L’activité des états fut suspendue, et toutes les
personnes qui auroient dû agir parurent, pour ainsi dire, embarrassées
et intimidées. On se bornoit à s’examiner et à s’insulter, sans oser
prendre aucun parti; et cette inaction des chefs produisit en peu de
temps la plus monstrueuse anarchie. Paris étoit plein d’une populace
inquiète, indocile, indigente et malheureuse. Le pouvoir, qui sembloit
suspendu entre le prince et les états, par la plus étonnante des
révolutions, se trouva tout entier entre les mains de la multitude:
elle crut devoir commander, parce qu’on ne la forçoit pas d’obéir.
Paris offrit en effet l’image de la démocratie la plus ridicule: on
vit le dauphin, le roi de Navarre et Marcel haranguer tour-à-tour la
populace. Jamais les événemens contraires ne se succédèrent avec plus
de rapidité et de bizarrerie; jamais aussi un peuple plus ignorant,
plus brutal, plus grossier n’avoit décidé d’intérêts si importans et
qui demandoient les lumières les plus profondes. Par ignorance, on
commit de part et d’autre des attentats inutiles. Les mœurs atroces de
la capitale ne tardèrent pas à se répandre avec l’anarchie dans les
provinces. De nouvelles compagnies de brigands se formèrent de toutes
parts, et on vit autant de désordres différens que la bizarrerie des
passions en peut produire, quand elles n’ont aucun frein. La noblesse,
qui avoit fait la faute insigne de ne pas protéger les habitans de
ses terres pour paroître dans les états armés de leurs forces, crut
stupidement qu’en les opprimant elle se rendroit plus puissante, et
exerça sur eux la tyrannie la plus cruelle. Mais les gens de la
campagne, qui ne pouvoient espérer aucune protection d’un gouvernement
dont les ressorts étoient rompus, allumèrent bientôt une nouvelle
espèce de guerre civile, plus effrayante que toutes les dissentions
qu’on avoit éprouvées jusqu’alors. Ils s’armèrent: l’espérance de
faire du butin se joignit à la fureur de se venger: les attroupemens
se multiplièrent, et cette faction, connue sous le nom de Jacquerie,
ne fit grâce à aucun gentilhomme qui tenta de lui résister, ou dont le
château valoit la peine d’être pillé.
En voyant l’état déchiré par cent factions différentes, toutes
ennemies du gouvernement, mais qui n’avoient aucune relation entre
elles; incapables d’agir de concert, parce qu’elles ne pouvoient se
rendre compte de l’intérêt qui les faisoit agir, et d’autant plus
foibles qu’elles sembloient ne se proposer d’autre objet que de faire
inutilement beaucoup de mal; il étoit aisé, si je ne me trompe, de
prévoir que les Français, lassés de leurs désordres, viendroient enfin
se ranger sous la sauvegarde de l’autorité royale, si le dauphin,
délivré de la tyrannie de Marcel, pouvoit alors recouvrer assez de
crédit pour offrir une protection utile aux citoyens qui désiroient
la paix. C’est dans ces circonstances, que ce prince s’échappa de la
capitale, d’où le roi de Navarre étoit déjà sorti pour aller cabaler
dans les provinces, tandis que Marcel formeroit le projet insensé de
faire la guerre au gouvernement et de rester sur la défensive.
Le dauphin, réfugié à Compiègne, prit le titre de régent, et
commença à faire paroître cette politique adroite qui a rendu son
règne si célèbre. N’ayant ni les moyens d’assembler une armée, ni
les talens pour la commander, il ne fut point tenté de prendre
contre les mécontens, le seul parti que l’esprit de chevalerie et
l’ignorance du temps sembloient lui indiquer, et que son père auroit
pris. Au lieu de les réduire par la force, en rassemblant ses amis,
ressource impuissante qui l’auroit mis dans la nécessité de conquérir
successivement toutes les provinces septentrionales de son royaume,
et qui auroit infailliblement augmenté la confusion, il fit entendre
le nom des lois, nom qu’on peut craindre, mais qu’on n’ose mépriser
publiquement, et qui est toujours si puissant sur les personnes même
intéressées à entretenir les désordres.
Il assembla à Compiègne, au commencement de 1358, les états-généraux
de la Languedoyl. Il s’y rendit un grand nombre de prélats et de
seigneurs, dont la vanité souffroit trop impatiemment les abus
du pouvoir anarchique que le peuple exerçoit, pour imiter les
barons d’Angleterre, auteurs de la grande charte, et penser qu’ils
n’affermiroient leur fortune particulière, qu’en conciliant les
intérêts de tous les ordres de l’état. Il ne tenoit qu’au régent
de se faire déclarer le seul juge des besoins du royaume, et le
maître d’établir à son gré des impositions; mais il sentit que pour
faire respecter des états, dont il attendoit le rétablissement de
la tranquillité publique, sans laquelle il n’auroit aucun pouvoir,
il falloit qu’ils ne révoltassent pas les esprits, et que cette
assemblée lui donneroit en vain une autorité que le reste de la nation
désavoueroit. En effet, s’il étoit indispensable de ne pas irriter
de plus en plus, les provinces révoltées de la Languedoyl, il étoit
nécessaire de ne pas effaroucher celles de la Languedoc ou du Midi.
Quoique ces dernières eussent eu jusques-là la docilité d’accorder au
gouvernement tout ce qu’il demandoit, elles n’avoient pas laissé de
murmurer contre les demandes trop fréquentes qu’on leur faisoit. Elles
se plaignoient qu’on leur eût ôté la liberté de refuser ce qu’elles
donnoient, et que leurs subsides ne fussent plus appelés des dons
gratuits.
On retrouve dans l’ordonnance publiée à la clôture des états de
Compiègne, les mêmes articles qui avoient été mis dans celles de
1355 et de l’année suivante, au sujet des monnoies, des généraux des
aides, des élus des provinces, du droit de prise, des emprunts forcés
et des autres franchises de la nation. Les subsides y sont encore
appelés des dons[218] gratuits, et le dauphin consent à n’inférer de
cette libéralité des états, aucun droit pour l’avenir. Les assemblées
précédentes avoient voulu prendre part à l’administration du royaume;
celle-ci l’abandonna toute entière au dauphin, en réglant seulement
qu’il n’ordonneroit ni ne statueroit rien sans l’avis de trois de
ses ministres qui contresigneroient[219] ses ordres, ou du moins y
mettroient leur cachet, s’ils ne savoient pas écrire leur nom. Quels
garants de la sagesse des lois, de la justice, de l’administration
et de la stabilité du gouvernement, que des hommes complaisans par
état, à qui le prince ouvre ou ferme à sa volonté, l’entrée de son
conseil, qui peuvent trouver leur avantage particulier à donner des
avis contraires au bien public; ou qu’on peut du moins surprendre et
tromper, puisqu’ils ne savent ni lire ni écrire!
Le dauphin savoit combien il lui importoit d’avoir la disposition
entière des finances, pour jouir de l’autorité sans bornes qu’il
désiroit; mais il falloit feindre d’y renoncer pour s’en emparer dans
la suite plus sûrement. En faisant régler que tout le produit de l’aide
qu’on lui accorde sera employé aux dépenses de la guerre, il se fait
permettre d’en prendre la dixième partie, dont il disposera à son gré.
C’est ainsi qu’il trompe le peuple, toujours inquiet et soupçonneux sur
l’administration et l’emploi des finances; et sans doute, que toutes
les sommes qu’il fera verser des coffres des états dans les siens, ne
seront jamais réputées que cette dixième partie qui lui appartient.
Établit-on par cette ordonnance quelque règle générale qui paroisse
fixer l’état des choses? on ne manquera point d’y ajouter quelque[220]
clause dont on abusera pour anéantir la loi. Il ne falloit pas plus
d’art dans le quatorzième siècle pour tromper et gouverner les hommes,
qu’on n’en soit pas surpris, cette politique grossière a eu un pareil
succès dans des temps plus éclairés.
Cette ordonnance produisit l’effet que le régent en attendoit. Les
Parisiens souffrant trop de leur révolte, pour ne pas désirer la paix,
se flattèrent que les états de Compiègne auroient un sort plus heureux
que ceux de Paris. La division se mit parmi eux. Après avoir porté
Marcel aux derniers excès, ils ne furent plus disposés à seconder
ses emportemens. Et cet homme séditieux, accablé sous le poids de
son entreprise, fut assassiné dans le moment où il vouloit ouvrir
une porte de Paris au roi de Navarre. Sa mort fut le signal de la
paix; les Parisiens reçurent le dauphin dans leur ville, sans exiger
aucune condition, et les provinces, tyrannisées par l’anarchie plus
terrible que la levée de quelques impôts, imitèrent la capitale dans sa
soumission.
Le régent ne déguisa pas long-temps ses vrais sentimens; il savoit
que plus les peuples se sont écartés de leur devoir, plus ils sont
patiens après y être rentrés. La division qui régnoit entre les
différens ordres de citoyens, lui donna de la confiance; et assemblant
les états-généraux de la Languedoyl, le 25 Mai 1359, il s’y rendit,
non pas comme trois ans auparavant, pour traiter avec eux, mais pour
leur déclarer que les états de 1357 n’avoient été qu’une faction
de séditieux et de traîtres, qui avoient conspiré la ruine de la
monarchie; et on n’auroit dû leur reprocher que d’avoir pris de fausses
mesures pour corriger des abus intolérables. Le dauphin rétablit dans
leurs charges les officiers qu’on l’avoit contraint de déposer; et des
hommes couverts d’ignominie, et qui par leurs rapines avoient causé
tant de malheurs, furent honorés comme les martyrs et les défenseurs de
la patrie.
Quand le roi Jean revint en France après la conclusion du traité de
Bretigny, son fils lui remit un pouvoir beaucoup plus étendu que celui
dont ses prédécesseurs avoient joui, et auquel tous les ordres du
royaume paroissoient également soumis. A peine avoit-il eu le temps
de se faire rendre compte de la situation des affaires, que de sa
propre autorité, et sans assembler les états, il établit différentes
impositions,[221] et créa pour les percevoir des généraux des aides
et des élus, qui devenant dès lors des officiers royaux, donnèrent
naissance à ces tribunaux que nous connoissons aujourd’hui, sous les
noms de Cour des Aides et d’Elections, et qui, sans effort, mirent
entre les mains du roi une régie que les états s’étoient auparavant
réservée. Tous les droits que les représentans de la nation avoient
voulu s’attribuer, furent oubliés; et comme les Anglais, réunis par
le seul intérêt que leur donnoit la grande charte, devoient de jour
en jour, affermir leur liberté, les Français, divisés par les efforts
mêmes qu’ils avoient faits pour se rendre libres, ne pouvoient opposer
qu’une résistance inutile aux progrès de la monarchie.
Si le roi Jean convoque encore l’assemblée de la nation, elle se
contente de présenter des requêtes et de faire des remontrances;
le prince ne traite plus avec elle, c’est dans son conseil qu’il
délibère[222] sur les grâces qu’il veut bien lui accorder. Cette
situation n’étoit pas cependant affermie pour toujours; et si la
liberté éprouva des disgraces en Angleterre, la monarchie n’étoit
pas exempte des mêmes revers en France. Nos pères avoient été plutôt
surpris que soumis par la politique du dauphin. Les Anglais avoient
à combattre l’ambition de leurs princes; et nos rois, l’avarice du
peuple et l’indocilité que le gouvernement des fiefs avoit donnée à la
noblesse.
_Fin du livre cinquième._
OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE.