_Des causes par lesquelles le gouvernement a pris en Angleterre
une forme différente qu’en France._
Il suffira de remarquer que quand Jules-César porta ses armes dans
la Bretagne, les peuples de cette île avoient à peu près la même
religion, le même gouvernement et les mêmes coutumes que les Gaulois,
avant que ceux-ci fussent soumis à l’Empire Romain. Les deux nations
vaincues devinrent esclaves, et prirent les vices de leurs vainqueurs,
incapables d’être libres; mais comme ces vices ouvrirent les Gaules
aux Bourguignons, aux Visigots, aux Français, etc. ils laissèrent les
Bretons sans défense, et les forcèrent à subir le joug des Anglo-Saxons
et des Danois. Ces peuples sortis de la Germanie avoient les mêmes
mœurs et la même politique dont j’ai rendu compte en parlant de
l’établissement de nos pères dans les Gaules. On voit en Angleterre des
rois qui ne sont que les capitaines de leur nation. On y trouve des
assemblées nationales pareilles à notre champ de Mars. Les Anglo-Saxons
avoient leurs Thanes qui sont nos Leudes, des compositions en argent
ou en bestiaux pour la réparation des délits, des tribunaux semblables
aux nôtres pour l’administration de la justice, et des lois également
insuffisantes aux besoins d’un peuple, qui ne vit plus de pillage, et
qui a pris des demeures fixes.
Malgré les différentes révolutions que l’Angleterre avoit éprouvées,
elle conservoit encore des restes précieux de la liberté Germanique,
lorsque Guillaume, duc de Normandie et contemporain de notre Philippe
I, prétendant qu’Edouard le Confesseur l’avoit appelé à sa succession,
descendit en Angleterre, et en fit la conquête. Le vainqueur, bientôt
lassé d’agir avec une sorte de modération, traita enfin ses nouveaux
sujets avec la dernière dureté, et les dépouilla de leurs biens pour
enrichir les seigneurs qui l’avoient suivi dans son expédition; et
aux lois Germaniques, dont le dernier roi Saxon avoit rédigé et
perfectionné le code, il substitua les coutumes normandes.
Le gouvernement féodal[209] fut établi en Angleterre, mais il n’y
eut pas à sa naissance les mêmes défauts qu’il avoit d’abord eus
en France. La foiblesse extrême des Carlovingiens, l’usurpation
des seigneurs, la ruine des anciennes lois, et l’esprit d’anarchie
l’avoient formé parmi nous, de sorte que la foi donnée et reçue
n’établissoit que des droits et des devoirs incertains entre le
suzerain et le vassal: en Angleterre il fut l’ouvrage d’un prince
ambitieux, conquérant, jaloux de son autorité, habile à la manier,
qui récompensoit à son gré ses capitaines, et qui étoit le maître
des conditions auxquelles il répandoit ses bienfaits. Les premiers
Capétiens, quoique plus puissans que les derniers princes de la
maison de Charlemagne, avoient été réduits à n’être que les seigneurs
suzerains de leur royaume, et n’étoient souverains que dans leurs
domaines, comme tout seigneur l’étoit dans les siens. Guillaume, au
contraire, retenant une partie de l’autorité ou des prérogatives des
rois Saxons auxquels il succédoit, n’abandonna point la souveraineté à
ses vassaux; il les soumit à des redevances, et conserva une justice
supérieure qu’il exerçoit sur toutes les provinces de son royaume, en
y envoyant de temps en temps des commissaires pour y juger en son nom.
Il avoit partagé l’Angleterre en sept cents baronies qui relevoient
immédiatement de la couronne, et par-là son pouvoir fut direct et
immédiat sur chaque seigneur, tandis que le roi de France n’en avoit
qu’un très-petit nombre qui relevât immédiatement de lui. D’ailleurs,
les plus grands fiefs des Anglais étoient trop peu considérables pour
que leurs maîtres affectassent la même indépendance que les vassaux
immédiats du roi de France, qui, pour la plupart, possédoient des
provinces puissantes, et pouvoient former des armées de leurs vassaux
et de leurs sujets.
Dans le siècle de Guillaume on n’étoit point puissant sans abuser de
ses forces; et plus son joug et celui de son successeur fut rigoureux,
plus les Anglais, qui avoient perdu leurs anciennes coutumes par une
révolution subite, regrettèrent une liberté dont ils n’avoient pas eu
le temps de perdre le souvenir. Les Normands eux-mêmes comparèrent leur
condition à celle des barons de Normandie; leur reconnoissance diminua
pour un souverain qui ne leur avoit pas fait des grâces aussi étendues
qu’il pouvoit les leur faire, et ils devinrent inquiets et ambitieux.
Après avoir favorisé les entreprises d’un prince qui faisoit leur
fortune, et secondé une ambition et une injustice dont ils tirèrent
avantage, ils ne tardèrent pas à craindre cette autorité arbitraire qui
les avoit enrichis des dépouilles des vaincus, et qui pouvoit aussi les
dépouiller. Ils sentirent la nécessité d’avoir des lois pour conserver
leurs nouvelles possessions. Un mécontentement général rapprocha les
Normands des Anglais; les uns craignoient pour l’avenir, les autres
étoient accablés du présent; leur intérêt étoit le même, et leur
foiblesse les unit.
Ce nouvel esprit se fit remarquer sous le règne d’Henri I, qui n’étant
pas monté sans contradiction sur le trône, avoit eu besoin de ménager
ses sujets par des complaisances. Il leur accorda une charte[210],
qui rétablissoit les anciennes immunités de l’Angleterre et du
gouvernement Germanique: il n’étoit pas sans doute dans l’intention de
l’observer; mais en se flattant de ne tendre qu’un piège à la crédulité
des seigneurs et du peuple, et les distraire de leur inquiétude par
de vaines espérances, il jeta en effet les fondemens de la liberté
Anglaise. Toute la politique de Henri de même que celle de tous les
autres princes ses contemporains, fut d’étendre son pouvoir, de
violer ses engagemens quand il le put faire avec impunité; et dans les
temps difficiles, de conjurer l’orage prêt à éclater, en s’obligeant
par de nouveaux sermens d’exécuter ses promesses avec fidélité. Ses
successeurs espérèrent de faire oublier cette charte; ils la retirèrent
avec soin de tous les lieux où elle avoit été mise en dépôt, et elle
ne fut bientôt plus connue que de nom; mais la nation en conservoit le
souvenir, et peut-être qu’en ne la voyant plus, les Anglais la crurent
encore plus favorable à leur liberté qu’elle ne l’étoit en effet.
Le malheur public naissoit en France du défaut d’une puissance
supérieure qui fût en état d’établir, et ensuite de protéger l’ordre
et la subordination. En Angleterre, au contraire, on sentoit le poids
d’une puissance trop considérable pour devoir réprimer ses propres
passions et respecter les règles établies. De-là dans les deux
nations des craintes, des désirs, des espérances, et en un mot, un
esprit différent. Comme on éprouvoit dans l’une les inconvéniens de
l’anarchie, et dans l’autre les abus du pouvoir arbitraire, il étoit
naturel qu’en souhaitant en France de voir s’élever une autorité
capable de réprimer la licence des coutumes féodales, on favorisât ses
entreprises, et que l’Angleterre désirât au contraire de voir diminuer
ce pouvoir sans bornes, dont le prince abusoit impunément. De cette
manière de penser, il se formoit dans les deux nations une politique
et un caractère différens. Elles se proposèrent une fin opposée, et
la puissance royale, à la faveur de l’opinion publique, devoit faire
autant de progrès en France que la liberté en feroit en Angleterre. Les
états contractent des habitudes auxquelles ils obéissent machinalement.
Si les Anglais oublièrent quelquefois leur liberté, leur distraction ne
pouvoit pas être longue. Si les Français de même s’irritoient contre le
roi, ce ne devoit être qu’une effervescence passagère, et l’habitude
les ramenoit sous le joug de la monarchie.
La fermentation des esprits fut continuelle sous le règne d’Etienne, de
Henri II, et de Richard I. Ces princes, adroits à manier leurs affaires
et les passions de leurs sujets, savoient préparer leurs entreprises,
en hâter le succès, ou reculer à propos quand la prudence l’exigeoit.
Mais cet art même dont ils avoient continuellement besoin, annonçoit
une révolution certaine pour le moment où il monteroit sur le trône
un prince aussi jaloux qu’eux de son autorité, mais moins capable de
l’accroître ou de la conserver. Jean-sans-Terre, dont j’ai déjà eu
occasion de faire connoître l’incapacité, succéda à son frère Richard.
Ce prince déshonoré par sa conduite avec Philippe-Auguste et la cour de
Rome, ne savoit pas combien il étoit méprisé de ses sujets. Il voulut
faire craindre et respecter une autorité avilie entre ses mains, et
les barons unis le forcèrent à leur donner une charte qui constate de
la manière la plus authentique les franchises encore incertaines et
flottantes de la nation.
Cette loi, si célèbre chez les Anglais, ne se borne point à établir
un ordre momentané et provisionnel; c’est une loi fondamentale, faite
plutôt pour prévenir les abus que pour punir ceux qui ont été commis;
en servant de base au gouvernement, elle en affermit les principes.
Bien loin de choquer aucun ordre de l’état, elle les prend tous
également[211] sous sa protection, ménage, favorise et concilie leurs
intérêts particuliers. Tandis que le clergé est confirmé dans l’entière
et paisible jouissance des droits violés dont il réclamoit sans succès
la possession: les franchises des vassaux immédiats de la couronne
n’ont plus à craindre l’avarice du suzerain, et le sort de leurs veuves
et de leurs enfans mineurs est réglé d’une manière qui doit faire aimer
la loi par leur postérité. Le prince ne peut point se rendre plus
odieux, se plaindre qu’on ait commis un attentat contre sa prérogative,
parce que les barons ne lui ôtent que les droits arbitraires et
tyranniques qu’ils exerçoient eux-mêmes sur leurs vassaux, et auxquels
ils ont la sagesse de renoncer. Si la charte dictée à Jean-sans-Terre
déplaît à quelques officiers de sa maison, qui, à son exemple et sous
sa protection, s’étoient fait des droits injustes qu’elle abolit, elle
s’attache un grand nombre de protecteurs, en restituant à Londres et
aux autres villes leurs privilèges anciens. Elle veille à la fortune
des simples tenanciers avec autant d’impartialité qu’à celles des
seigneurs, et règle avec humanité les intérêts des commerçans et des
cultivateurs des terres. On ôte à l’administration de la justice cette
puissance vague et indéterminée qui peut la rendre l’instrument le plus
terrible de la tyrannie dans un juge inique. Pour affermir l’empire
des lois; on affoiblit celui des magistrats, et on empêche qu’ils ne
puissent se laisser corrompre. Un citoyen n’est plus jugé que par
ses pairs ou des jurés, les juges ne vont plus à la suite de la cour
pour y recevoir les arrêts qu’ils devoient prononcer; leurs tribunaux
sont fixés dans un lieu marqué, et on en règle la compétence; enfin,
l’assemblée générale, à laquelle on a donné depuis le nom de parlement,
et qui n’étoit encore que la cour féodale du roi, ne se contente point
de prendre part à l’administration, elle devient une partie essentielle
du gouvernement et l’ame de l’état. Pour n’être pas réduite à ne jouir
que d’une autorité imaginaire, elle doit être convoquée quarante jours
avant le terme assigné pour l’ouverture de ses séances, et dans les
lettres de convocation, le roi doit énoncer les causes pour lesquelles
il assemble son parlement.
On craignit que la grande charte ne subit le même sort que celle
de Henri I, et elle fut adressée à toutes les églises cathédrales,
avec ordre de la lire deux fois par an au peuple. Ces précautions
ne paroissant pas suffisantes pour assurer l’exécution de la loi,
les barons furent autorisés à former un[212] conseil de vingt-cinq
d’entre eux, auquel tous les particuliers qui auroient à se plaindre
de quelque infraction à la charte de Jean-sans-Terre devoient avoir
recours. Si quatre de ces barons trouvoient la plainte légitime, ils
devoient s’adresser au roi, ou dans son absence à son chancelier, pour
demander une juste réparation. Si, quarante jours après cette demande,
la partie offensée n’étoit pas satisfaite, les quatre barons rendoient
compte de leur démarche à leurs collégues, qui, à la pluralité des
voix, prenoient les mesures qu’ils croyoient les plus convenables
pour obtenir justice: ils avoient le droit d’armer les communes et de
contraindre le roi, par le pillage ou la saisie de ses domaines, à
réparer les torts qu’il avoit faits.
Si on compare la grande charte aux établissemens politiques des
anciens, ou si on en juge par les préceptes que les philosophes ont
donnés pour faire le bonheur de la société, on y trouvera sans doute
des vues encore bien barbares; mais si on compare cette loi aux chartes
que les autres princes de l’Europe accordoient, dans le même temps, aux
plaintes et aux menaces de leurs vassaux et de leurs sujets, on verra
que les Anglais avoient fait des progrès infiniment plus considérables
que les autres peuples dans la connoissance de la société. Ils
commencèrent à considérer la masse entière de la nation, dont toutes
les parties ne devoient faire qu’un tout, tandis qu’ailleurs les
différens ordres de citoyens, toujours ennemis les uns des autres, et
n’appercevant point encore les rapports secrets qui lient leur bonheur
particulier au bonheur général, ne cherchoient qu’à s’opprimer ou
s’offenser, et se glorifioient d’obtenir séparément des priviléges
opposés, qui, ne tendant qu’à diviser leurs intérêts, ne pouvoient par
conséquent jamais être affermis avec solidité.
Si on examine l’esprit différent qui avoit dicté la charte des Anglois
et les deux ordonnances dont j’ai parlé dans les chapitres précédens,
il est aisé de prévoir le sort différent qui les attendoit. Dès que le
roi Jean et son fils voudront manquer à leurs engagemens, ils seront
soutenus dans leur entreprise par toutes les personnes que les états
avoient offensées. Les abus qu’on avoit voulu réprimer renaîtront sans
peine, parce qu’on avoit négligé de régler en détail et d’une manière
précise les droits de la nation, et que n’ayant pris aucune mesure
pour que l’injustice faite à un simple particulier devînt, comme
en Angleterre, l’affaire de la nation entière, on pouvoit parvenir
à opprimer tout l’état, en opprimant successivement chaque classe
de citoyens. Nos lois, qui n’avoient que de foibles protecteurs,
parce qu’elles proscrivoient plutôt des abus particuliers qu’elles
n’établissoient un ordre général, devoient nécessairement tomber dans
l’oubli. Ainsi les Français s’agitoient inutilement pour ne faire que
des lois qui devoient les laisser retomber dans leur première barbarie,
tandis que les Anglais, conduits par l’esprit national que fixoit la
grande charte, devoient faire de nouveaux progrès et perfectionner
l’ébauche de leur gouvernement.
Quand Jean-sans-Terre voulut recouvrer le pouvoir arbitraire dont
on lui avoit interdit l’usage, il se trouva sans partisans; tout le
monde l’abandonna; et pour réduire ses sujets, il fut obligé d’appeler
des étrangers à son service, en leur promettant des dépouilles de
l’Angleterre. Les efforts impuissans du prince, ne servirent qu’à
donner plus de force à l’esprit national qui se formoit, et dont une
trop grande sécurité auroit vraisemblablement retardé les progrès: le
repos est ennemi de la liberté; les Anglais, plus attachés à leur
loi par les efforts qu’on avoit faits pour la détruire, devinrent
attentifs, défians et soupçonneux; prompts à s’alarmer, il étoit
difficile de les tromper par des espérances, de les entretenir dans
leur erreur après les avoir séduits, ou de les accabler avant qu’ils
eussent prévu le danger. Tandis que les Français, sans guide et
sans ralliement, devoient encore errer au gré des événemens et de
leurs passions, les Anglais se proposoient un objet fixe au milieu
des malheurs ou des prospérités, qui ne sont que trop propres à
donner un nouvel esprit aux nations. L’Angleterre put avoir quelques
distractions, mais elle conserva son caractère. La grande charte, si
je puis parler ainsi, fut une boussole[213] qui servit à diriger le
corps entier de la nation, dans les troubles que l’intérêt particulier
et les factions suscitèrent quelquefois, et qui sont nécessaires dans
un gouvernement barbare qui se forme. Si le prince prend une espèce
d’ascendant sur la nation, son triomphe est court, parce que quelque
corps a toujours intérêt de réclamer la grande charte, et qu’en jettant
l’alarme, il retire les esprits de leur assoupissement.
Le règne d’Henri III, est une preuve de cette vérité. Les historiens
ont remarqué que les barons, auteurs de la révolte qui éclata contre
ce prince, n’étoient pas moins occupés de leurs intérêts particuliers
que du bien public. Le comte de Leicester trouva assez de partisans
pour se mettre en état de faire la guerre civile, parce que la nation
avoit besoin qu’on raffermit ses priviléges ébranlés, et Henri ne resta
point sans défense, parce qu’un grand nombre d’Anglais, qui aimoient
également les lois, se défioient encore plus des vues ambitieuses
du comte que de celles du roi. Chez tout autre peuple, le sort du
gouvernement auroit dépendu dans ces circonstances du sort d’une
bataille: en Angleterre, l’esprit national empêchoit que l’armée
victorieuse ne se laissât énivrer par ses succès, et ne servît avec
trop d’ardeur et de docilité les passions de son chef. L’armée qui
fit vaincre Henri ne lui permit pas, après la bataille d’Evashem,
d’accabler les vaincus et de se mettre au-dessus de la loi. N’est-il
pas permis de conjecturer que si le comte de Leicester eût été
victorieux, ses soldats citoyens l’auroient également contenu dans les
bornes de son devoir?
Quelque amour que les Anglais eussent pour un gouvernement qui
les rendoit libres, ils étoient trop ignorans, et leurs mœurs trop
grossières, pour qu’ils fussent à l’abri de toute révolution: bien
loin de connoître la dignité des citoyens, ils ne soupçonnoient pas
même qu’il y eût un droit naturel, et ne croyoient en effet tenir
leurs nouveaux priviléges que de la libéralité seule du prince, ou
plutôt de la violence qu’ils avoient faite à Jean-sans-Terre. Le roi,
de son côté, n’étoit pas mieux instruit des devoirs que la nature et
la politique lui imposoient, et convaincu que les prérogatives dont
on l’avoit dépouillé, appartenoient essentiellement à sa dignité,
il se croyoit toujours le maître de reprendre ses bienfaits, pourvu
que le pape, en le déliant de ses sermens, autorisât son parjure; il
n’en falloit pas davantage pour entretenir une fermentation sourde et
continuelle dans le cœur de l’état. Si aujourd’hui même on reproche au
gouvernement d’Angleterre plusieurs irrégularités qui peuvent rompre
tout équilibre entre les différens pouvoirs qui s’y balancent, il est
certain que ce défaut, beaucoup plus considérable sous les premiers
successeurs de Jean-sans-Terre qu’il ne l’est dans notre siècle,
ouvroit une vaste carrière aux caprices de la fortune, et exposoit les
Anglais à perdre leur liberté, malgré les efforts qu’ils devoient faire
pour la conserver.
Heureusement qu’au milieu des mouvemens convulsifs que l’Angleterre
éprouvoit de temps en temps, le gouvernement s’affermissoit tous les
jours à la faveur de quelques hasards heureux, et des établissemens que
l’esprit national formoit par une suite de l’attention scrupuleuse des
Anglais à ne laisser lever aucun subside[214] sans y avoir consenti;
le parlement, qui n’avoit autrefois aucun temps fixe et déterminé pour
ses assemblées, fut convoqué régulièrement tous les ans; et le prince,
toujours arrêté dans l’exécution des projets ambitieux qu’il pouvoit
former, étoit continuellement soumis à la censure de la nation. Le
roi, borné aux revenus médiocres de ses domaines, et souvent forcé de
faire la guerre en-deçà de la mer, ne pouvoit se passer des subsides
de ses sujets; les grands, qui étoient les maîtres de rejeter à leur
gré ses demandes ou de les recevoir d’une manière favorable, ne
tardèrent pas à profiter de cet avantage pour partager avec lui[215]
la puissance législative; malgré le mépris si naturel aux grands pour
leurs inférieurs, ils eurent la sagesse de ne point avilir une nation
dont ils étoient les chefs; ils sentirent que s’ils opprimoient le
peuple, ils seroient à leur tour opprimés par le roi; ou plutôt, ils
craignirent de soulever contre eux des hommes que la grande charte
avoit rendus fiers et jaloux de leur liberté; leur crainte leur servit
de politique, et les sauva de l’écueil contre lequel leur avarice et
leur vanité devoient les faire échouer.
Le peuple, chaque jour plus riche et plus heureux sous la protection
des barons, s’affectionna davantage à ses lois, et devint bientôt assez
puissant pour que le parlement, où Londres[216] seule et quelques
autres villes considérables envoyoient des représentans, admît enfin
des députés des bourgs et de chaque province. Cette assemblée, si
nécessaire à la conservation des immunités anglaises, n’acquit
point une nouvelle force sans affermir la liberté en la rendant
plus précieuse. Les grands ne perdirent rien de leur dignité, et
affermirent leur pouvoir en se rapprochant plus intimement du peuple,
la législation se perfectionna, parce que le corps législatif, composé
d’hommes choisis dans tous les ordres de l’état, et qui en connoissent
tous les besoins, ne négligea aucun de ces petits objets oubliés
par-tout ailleurs, et qui cependant ne sont jamais négligés impunément;
la présence des communes, plus amies du repos que la noblesse, tempéra
le génie impatient et militaire des barons, trop portés à recourir à
la force pour défendre leurs priviléges, et mit le parlement en état
d’acquérir de nouveaux droits sans recourir à la voie des armes, qui
expose toujours un peuple libre à devenir esclave.
En effet, le parlement attaqua, sous le règne d’Edouard, différentes
prérogatives de la couronne, qui jusqu’alors n’avoient point été
contestées. Il fut réglé qu’à l’avenir la chambre des pairs disposeroit
des places les plus importantes du royaume; que sans ses concours, le
roi ne pourroit ni faire la guerre, ni ordonner à ses vassaux de le
suivre; et que de temps en temps toutes les charges seroient conférées
par le parlement à la pluralité des suffrages. Sous Henri IV, les
communes ordonnèrent qu’un ordre du roi ne pourroit désormais justifier
un officier qui ne se seroit pas conformé aux lois générales de la
nation. Elles donnèrent l’exemple utile de disgracier des ministres, et
nommèrent enfin un trésorier pour disposer, suivant leurs ordres, des
subsides qu’elles accorderoient.
Ces droits, et quelques autres que le parlement acquit encore,
empêchoient que les articles les plus essentiels de sa grande charte
ne fussent attaqués et violés: c’étoit, pour ainsi dire, un avant-mur
dont la nation couvroit sa liberté, et que les rois devoient commencer
à détruire. Les nouvelles prérogatives que le parlement s’étoit faites
sous des princes foibles, le mettoient en état de faire quelquefois des
sacrifices, et de perdre quelque chose sous des princes entreprenans et
adroits, sans que la constitution politique en fût altérée. Après avoir
éprouvé différens flux et reflux, l’autorité reprenoit son équilibre.
Souvent les rois se trouvoient réduits à la défensive, et tant la
nation étoit libre, réclamèrent en leur faveur cette même charte qu’ils
avoient regardée comme l’instrument de la décadence de leur pouvoir.
Il faut le remarquer, la fortune servit inutilement les Anglais pendant
plusieurs générations; elles les fit passer successivement dans des
circonstances si différentes, si contraires même, que la nation ne
pouvoit jamais être distraite pendant long-temps des intérêts de
sa liberté. Des rois d’un caractère opposé, tantôt timides, tantôt
courageux, ne devoient point avoir cette constance patiente et
opiniâtre qui triomphe enfin de tous les obstacles. Edouard I succéda
à un prince foible, et trouva par conséquent une nation plus fière
et plus jalouse que jamais de ses droits. Il avoit les qualités
nécessaires pour éblouir ses sujets, et leur inspirer une sécurité qui
les auroit peut-être perdus; mais il eut heureusement l’imprudence de
ne vouloir d’abord confirmer la grande charte qu’avec la clause que
cette confirmation ne nuiroit point à ses prérogatives; et ensuite
de demander au pape la dispense du serment qu’il avoit prêté. Sur le
champ les esprits plus attentifs épièrent ses démarches, et voulurent
pénétrer ses pensées. Edouard, suspect à sa nation, n’osa pas tenter
de l’asservir, et son successeur, qui voulut affecter un pouvoir
arbitraire, se trouva sans talens. Edouard II fut déposé; exemple
terrible pour son fils, prince altier, courageux, grand politique,
grand capitaine, et qui, pendant un règne assez glorieux et assez
long pour lasser la vigilance de tout autre peuple que les Anglais,
ou le jeter dans un engouement funeste à la liberté, se vit forcé à
confirmer plus de vingt fois la charte de Jean-sans-Terre.
Que les hommes savent peu ce qu’ils doivent désirer ou craindre! La
mort de ce fameux prince de Galles, le prince Noir, dont les historiens
font des éloges si honorables, causa un deuil général en Angleterre;
et cependant, qui peut répondre qu’un grand homme, doué de plusieurs
vertus inconnues à son siècle, et qui auroit succédé à Edouard III,
n’eût pas exposé la liberté des Anglais aux plus grands périls? Il
n’eût pas eu vraisemblablement plus d’égards pour leurs priviléges
qu’il n’en eut pour les droits des vassaux de son duché d’Aquitaine;
mais la prudence lui ordonnant de se conduire en Angleterre d’une
manière différente qu’en France, il eût attaqué les Anglais en s’en
faisant aimer et respecter; et combien de fois les vertus des princes
n’ont-elles pas été funestes à leur nation? La fortune plaça la
couronne destinée au prince de Galles sur la tête d’un enfant, dans
qui l’âge ne développa aucun talent, et Richard II subit le même sort
qu’Edouard II.
On vit les mêmes jeux de la fortune pendant les longues querelles de
la maison d’Yorck et de la maison de Lancastre. A un Henri V, prince
trop célèbre par nos disgraces, succéda un roi au berceau; il est
détrôné, et replacé sur le trône pour en être encore chassé. Le règne
d’Edouard IV éprouva différentes révolutions, pendant lesquelles le
gouvernement ne pouvoit prendre, ni conserver aucune stabilité. La
couronne passa sur la tête d’un usurpateur, Richard III, l’assassin de
ses deux neveux, et trop odieux à ses sujets pour être redoutable à
leur liberté.
Il se préparoit cependant de grands changemens en Angleterre, et la fin
des querelles domestiques des maisons de Lancastre et d’Yorck parut
être l’époque où l’amour des Anglais pour la liberté, leur crainte de
la royauté et leur défiance, c’est-à-dire, l’esprit national, alloit
s’affoiblir et faire place à une nouvelle politique. Suite funeste
de l’esprit de parti! Les Anglais avoient négligé leurs propres
intérêts, en embrassant avec trop de chaleur ceux des deux maisons
qui se disputoient la couronne. Ils étoient fatigués des combats
qu’ils avoient livrés; ils avoient trop souffert de leurs factions,
et des scènes effrayantes qu’ils avoient présentées à l’Europe, pour
ne pas désirer le repos. Dans l’espèce d’assoupissement où Henri VII
trouva ses sujets, il se flatta de pouvoir faire impunément quelques
entreprises sur leur liberté. Il prétendit d’abord qu’en vertu de sa
prérogative royale, il pouvoit exercer tous les actes d’autorité, dont
quelqu’un de ses prédécesseurs lui avoit donné l’exemple: étrange
principe, qui, en substituant la licence à la loi, ouvroit la porte
à tous les désordres, et auroit soumis l’Angleterre au despotisme
le plus rigoureux. Pour se rendre moins dépendant du parlement, ou
pour le rendre moins nécessaire, il exigea des subsides sous le nom
de bénévolence. La nation toléra cet abus, et elle n’auroit pas
dû permettre au roi de faire des emprunts libres, si elle vouloit
conserver sa liberté. Il se rendit le maître des élections du
parlement; et les historiens ont remarqué qu’il abaissa le pouvoir de
la noblesse et l’appauvrit, tandis qu’il se faisoit un art d’honorer
et combler de faveurs les jurisconsultes, qui devenant les plus lâches
des flatteurs, par reconnoissance, et pour mériter de nouvelles grâces,
détournèrent les lois de leur sens naturel, et les forcèrent à se
taire ou à se soumettre à la prérogative royale.
Cette conduite arbitraire, loin d’accoutumer les Anglais au joug,
n’auroit servi qu’à leur rendre leur courage et leur ancien amour
pour l’indépendance, s’ils n’avoient été distraits des soins qu’ils
devoient à leur patrie, par un intérêt supérieur à celui de la liberté.
Luther venoit de se soulever contre l’église romaine; et ses opinions
répandues en Angleterre avoient fait des progrès si grands et si
rapides, que les catholiques consternés craignirent de voir entièrement
détruire la foi de leurs pères. Les périls de la religion devoient
faire oublier ceux de la patrie. Que la société, en effet, ses lois,
ses biens, ses maux, la liberté et l’esclavage paroissent des objets
vils aux esprits qui n’envisagent qu’une éternité de bonheur ou de
malheur dans une autre vie, et qui sont assez égarés par le fanatisme
pour ne pas songer que le chemin qui conduit à cette éternité de
bonheur, c’est la pratique de la justice, de l’ordre et des lois; les
Anglais devenus théologiens, cessèrent d’être citoyens et politiques.
Les deux religions formèrent deux partis d’autant plus funestes pour
l’état, que dans leur zèle aveugle et téméraire, ils s’applaudissoient
de sacrifier leurs lois et leur liberté au succès de leurs opinions.
Henri VIII haïssoit la doctrine de Luther comme nouvelle et hérétique,
mais il étoit ennemi de la cour de Rome, qui condamnoit sa passion
pour Anne de Boulen. «Chacun des deux partis, dit le nouvel historien
d’Angleterre, espéroit de l’attirer à soi à force de soumission et de
condescendance. Le roi, qui tenoit la balance entre eux, également
sollicité par la faction protestante et par la faction catholique, ne
s’emparoit que mieux d’une autorité sans bornes sur l’une et l’autre.
Quoiqu’il ne fût réellement guidé que par son caprice et son humeur
impérieuse, le hasard faisoit que sa conduite incertaine le dirigeoit
plus efficacement vers le pouvoir despotique, que n’auroient pu faire
les politiques les plus profonds qui lui en auroient tracé le plan.
S’il eût employé l’artifice, les ruses, l’hypocrisie, dans la position
où il se trouvoit, il eût mis les deux partis sur leurs gardes avec
lui; c’eût été leur apprendre à se plier moins aux volontés d’un
monarque qu’ils n’eussent pas espéré de gagner. Mais la franchise du
caractère d’Henri étant connue aussi bien que la fougue de ses passions
impétueuses, chaque faction craignit de le perdre par la contradiction
la plus légère, et se flattoit qu’une déférence aveugle à ses
fantaisies le jetteroit cordialement et entièrement dans ses intérêts.»
La mort de Henri VIII ne rendit point aux Anglais l’amour de la
liberté, et leur ancien gouvernement, parce que les querelles des
deux religions n’étoient point encore terminées. Les novateurs qui
triomphèrent sous Edouard VI, pardonnoient tout à une régence qui les
favorisoit, et rendirent le roi plus puissant pour opposer un ennemi
plus redoutable aux catholiques. De leur côté, les catholiques étoient
trop occupés de la décadence de leur religion, pour songer à la ruine
de leur liberté. Leur foiblesse ne leur permettant pas d’opposer avec
succès les lois à une puissance qu’on avoit rendue despotique, ils
prirent le parti le plus naturel à des opprimés, et devinrent les
flatteurs d’un gouvernement qu’ils ne pouvoient détruire. En attendant
avec patience que la providence appelât sur le trône la princesse
Marie, qui pensoit comme eux, et qui les vengeroit, ils prêchèrent
l’obéissance la plus entière, dans la crainte d’être traités en
séditieux.
Marie fut plus catholique qu’Edouard, son frère, n’avoit été
protestant; mais le parti disgracié connoissoit ses forces, et n’ayant
pas le même besoin qu’autrefois de ménager le gouvernement, on ne vit
plus chez les Anglais la même indifférence au sujet de leurs lois et
de leur liberté. Les novateurs, accoutumés à dominer, et qui pouvoient
se faire craindre, ne devoient pas souffrir les abus du gouvernement
de Marie avec la même patience que les catholiques avoient toléré ceux
du règne d’Edouard. En sortant de leur distraction, les Anglais ne
sentirent que le poids de leurs chaînes, et ils n’auroient su comment
sortir de l’esclavage où ils étoient réduits, si la grande charte, en
leur faisant connoître les droits de leurs pères, ne leur avoit appris
ceux dont ils devoient jouir. Heureusement qu’Henri VIII avoit dédaigné
de détruire un parlement qui, se précipitant sans pudeur au-devant
du joug, étoit devenu l’instrument et l’appui du pouvoir arbitraire:
mais si ce parlement, réveillé par les murmures du public, sortoit
de son assoupissement, parvenoit à connoître encore sa dignité, et
servoit de point de ralliement aux partisans de la liberté, le sort de
l’Angleterre n’étoit pas encore désespéré.
En effet, le parlement osa montrer une sorte de courage sous le règne
de Marie. Quelques-uns de ses membres, attachés à la nouvelle doctrine,
se vengèrent d’une princesse qui les persécutoit en se plaignant de
ses dépenses et des subsides qu’elle arrachoit au peuple épuisé. Un
sentiment étranger à celui de la religion paroissoit déjà, et l’avarice
lui auroit fait faire des progrès rapides, si Elisabeth n’eût porté sur
le trône que la foiblesse et l’imprudence de Marie.
Cette princesse, aussi jalouse du pouvoir arbitraire que son père,
étoit moins propre à l’établir, mais plus capable de le conserver.
Naturellement défiante, quoique courageuse, la prospérité du moment
présent ne la rassura jamais sur l’avenir. Toujours appliquée à prévoir
et prévenir ce qu’elle pouvoit craindre, aucun danger ne lui parut
médiocre; elle n’eut jamais cette sécurité qui néglige les petites
choses, qui produisent quelquefois des maux extrêmes, auxquels on
n’applique ensuite que des remèdes impuissans. Toujours armée des lois
par lesquelles le parlement avoit remis dans les mains d’Henri VIII le
pouvoir entier de la nation, elle exigea l’obéissance la plus servile,
mais ne laissa craindre de sa part ni les caprices ni les passions
qui ne sont que trop naturelles aux despotes. Voyant que les Anglais
souffroient les demandes fréquentes des subsides moins patiemment que
le reste, elle chercha les moyens de les enrichir, et gouverna ses
finances avec une extrême économie. Plutôt que de fatiguer l’état de
ses besoins, elle vendit des terres de la couronne, c’étoit assurer
la tranquillité de son règne, mais multiplier les embarras de ses
successeurs, et les exposer à perdre l’autorité qu’Henri VIII avoit
acquise.
Quoique tout eut plié sous le joug d’Elisabeth, l’esprit de liberté
n’avoit pas laissé de faire quelque progrès. Tantôt on avoit osé dire
qu’il étoit injuste que les membres du parlement ne fussent pas jugés
par le parlement même; tantôt on avoit représenté l’absurdité qu’il y
avoit à ne pas laisser opiner librement les députés d’un corps assemblé
pour délibérer sur les besoins de l’état et conseiller le prince. C’est
blesser, disoit-on, les règles les plus communes de la raison, que de
suspendre par un ordre du conseil les délibérations du parlement; et
comment la nation échappera-t-elle à la servitude la plus cruelle, s’il
est permis de jetter dans une prison les membres de la chambre basse,
ou de les citer devant des ministres despotiques pour répondre de leur
conduite, de leurs discours et même de leurs pensées?
Étrange effet de la bizarrerie des évènemens humains! Le fanatisme, qui
avoit ruiné la constitution de l’ancien gouvernement, étoit destiné à
la rétablir, et les soins mêmes qu’Elisabeth avoit pris pour calmer et
concilier les esprits au sujet de la religion, en faisant un mélange de
la doctrine nouvelle avec le rit et les cérémonies de l’église romaine,
devoit hâter la révolution que l’esprit national et le souvenir de la
grande charte préparoient.
Des novateurs zélés, croyant que la pureté de leur religion étoit
profanée par un reste de cérémonies romaines auxquelles Elisabeth avoit
fait grâce, refusèrent de se soumettre à un culte qu’ils regardoient
comme impie. La sévérité de leurs maximes leur acquit un grand nombre
de partisans, et leur donnant une inflexibilité opiniâtre, les exposa
aux persécutions d’un gouvernement intolérant; mais les puritains
irrités ne tardèrent pas à faire une diversion favorable en joignant
des questions politiques aux questions théologiques. On rechercha la
nature du pouvoir qu’exerce la société, son origine, son objet, sa
fin; on discuta les moyens que le magistrat doit employer pour faire
le bonheur public. Les esprits s’émeutent, et des citoyens, lassés
de leur situation, qui désiroient d’être libres, et accoutumés aux
mouvemens irréguliers et impétueux que donne le fanatisme, portèrent
dans leurs nouvelles querelles la chaleur, l’emportement, le courage et
l’opiniâtreté nécessaires pour produire une grande révolution.
Il se forma deux partis, celui de la cour et celui du parlement, qui,
conduits par leur haine, leur rivalité et leur ambition, se portèrent
aux excès les plus opposés. La faction intraitable des puritains, sans
oser encore avouer ouvertement sa doctrine sous le règne de Jacques
I, ne tendoit, en effet, qu’à détruire la royauté et les prérogatives
de la pairie, pour mettre une parfaite égalité entre les familles et
établir une pure démocratie. Le parti de la cour, également outré dans
ses principes, affranchissoit l’autorité royale de toutes les lois,
et à la faveur de je ne sais quel droit divin, qu’il est difficile de
croire, condamnoit les citoyens à obéir aveuglément au prince comme
à Dieu même. Les puritains, toujours animés du même zèle, abolirent
successivement tous ces actes scandaleux par lesquels le parlement
avoit détruit les libertés ecclésiastiques et civiles, et conféré à
Henri VIII toute la puissance législative. La chambre étoilée, la cour
de haute trahison et la cour martiale, trois tribunaux qui ne servoient
qu’à donner une forme légale à l’injustice et à la violence, furent
anéanties. Quels que fussent les succès des deux partis, leurs haines
croissoient toujours avec leurs espérances ou leur désespoir. Quand les
puritains se furent emparés de l’autorité publique, ils firent périr
Charles I sur un échafaud: et quand le parti de la cour triompha à son
tour, il ne se contenta pas de rappeler Charles II sur le trône de ses
pères, il lui accorda le pouvoir le plus étendu.
Il n’est pas difficile, si je ne me trompe, de prévoir quel auroit été
le sort de l’Angleterre, déchirée par deux factions implacablement
ennemies, qui avoient conjuré ou contre la nation, ou contre le
roi, et qui étoient trop puissantes pour avoir l’une sur l’autre un
avantage décisif. Le despotisme le plus odieux auroit sans doute été
le fruit de la foiblesse et de l’épuisement où l’état seroit tombé
par ses divisions, si au milieu de la tempête, les Anglais n’avoient
trouvé une ancre pour s’opposer à l’impétuosité des vagues qui les
emportoient. Cette ancre, ce fut la charte de Jean-sans-Terre. Des
citoyens éclairés, ou naturellement plus modérés, y trouvèrent les
titres de leur liberté, des droits de la couronne, et les principes
d’un gouvernement, qui, tenant un milieu entre les deux factions,
pouvoit servir à les rapprocher. Ils formèrent un troisième parti
d’abord foible, et qui ne pouvoit se faire entendre dans le tumulte que
causoient les passions; mais qui devoit acquérir des forces à mesure
que l’Angleterre, instruite par ses malheurs, se lasseroit de ses
troubles. En effet, elle a dû de nos jours son salut au même acte, qui,
quatre siècles auparavant, avoit établi les fondemens de sa liberté.
Je ne suivrai point ici l’histoire de la maison de Stuart. Qu’il me
suffise de demander, si la cause des malheurs de Charles I ne fut pas
de s’être laissé conduire par l’esprit d’une faction, plutôt que par
l’esprit des anciens principes de la nation? Dès que le fanatisme avoit
formé le plan d’établir une démocratie, il n’étoit plus temps pour ce
prince de casser le parlement, de déclarer qu’il ne l’assembleroit
plus, de lever des impôts, et de remplir les prisons des personnes qui
lui étoient suspectes et désagréables. Par cette conduite imprudente,
il n’attachoit à ses intérêts que ses flatteurs, les courtisans,
quelques théologiens décriés, et des hommes sans honneur et sans
patrie, qui vendent leurs services au plus offrant. Il devoit succomber
avec un pareil secours; car si la nation se refusoit au fanatisme
des puritains, elle avoit déjà repris assez de goût pour la liberté,
pour ne point vouloir d’un maître absolu. Quelques succès que Charles
eût obtenus contre les rebelles, il n’auroit jamais atteint le but
qu’il se proposoit; parce que les citoyens qui tenoient à l’ancienne
constitution, auroient succédé aux puritains défaits pour défendre
la liberté; ou plutôt il auroit eu la prudence de les secourir à
propos pour empêcher leur ruine. Toutes les fautes de Charles ne
sont qu’une suite nécessaire de la malheureuse position où il s’étoit
mis en voulant porter trop loin la prérogative royale: s’il n’eut pas
fait celles qu’on lui reproche, et qu’on regarde communément comme la
cause de ses malheurs, il en auroit nécessairement commis d’autres qui
n’auroient pas été moins dangereuses.
Si ce prince, au contraire, eût consulté l’ancien esprit de la
nation qui avoit commencé à renaître sous le règne précédent,
qui doutera qu’en refusant d’être un despote, il n’eût abattu la
faction qui vouloit établir une vraie république? S’il eût déclaré
qu’il se contentoit du pouvoir que Jean-sans-Terre avoit laissé à
ses successeurs; s’il eût renouvellé la grande charte en jurant de
l’observer, il auroit été secondé du vœu général de la nation, et
auroit disposé de toutes ses forces. Le fanatisme est un sentiment
déraisonnable et outré, que le temps use et détruit. On auroit vu
sous le règne de Charles I, ce qu’on ne vit que sous celui de son
successeur, les Torys, et les Whigs, abandonner l’esprit de faction,
et se rapprocher en adoptant à la fois les principes du gouvernement
établi par la grande charte.
A l’exception des chefs de ces deux partis, qui s’étoient montrés
trop à découvert pour oser renoncer à leurs principes, les Torys
vouloient communément que Charles II eût des prérogatives, mais de
manière cependant que la liberté du peuple fût assurée; et les Whigs
prétendoient que le peuple fût libre, sans que sa liberté pût détruire
la prérogative royale. Ainsi que le remarque un historien profond,
qui a écrit sur cette matière, les hommes modérés de ces deux partis,
c’est-à-dire, le corps de la nation, pensoient de même sur le fond de
cette question; ils se proposoient la même fin, et ne varioient que sur
les moyens nécessaires pour affermir à la fois la prérogative royale et
la liberté des citoyens.
Cette manière de penser avoit fait de si grands progrès, que quand
Jacques II se fut rendu odieux par une administration également injuste
et imprudente, il ne vit plus auprès de lui que quelque Torys outrés,
mais trop consternés, trop décriés et trop foibles pour tenter de le
conserver sur le trône. Dans le moment de cette grande révolution, il
subsistoit aussi des Whigs fanatiques sur la liberté, et qu’on n’auroit
pu satisfaire qu’en établissant une démocratie rigoureuse, mais
leur nombre étoit si petit et leur doctrine si contraire à l’esprit
national, qu’ils n’osèrent point se faire entendre. Le gouvernement
conserva sa forme ancienne, et le parlement ne songea qu’à associer,
par un heureux mélange, la dignité du prince à celle de la nation.
Grâces au crédit que la charte de Jean-Sans-Terre a repris en
Angleterre, les noms mêmes de Torys et de Whigs n’y sont plus
connus aujourd’hui. Ce qui, sans doute, a le plus contribué à leur
ruine, c’est que Guillaume III et la reine Anne, conformant leur
administration au systême de gouvernement adopté par leurs sujets,
ne furent point forcés de faire des cabales, de ménager tour à tour
les Torys et les Whigs, et de se servir de leurs passions et de leur
autorité pour se rendre plus puissans; les successeurs de ces princes
n’ayant fait aucune entreprise suivie, qui tendît à détruire la forme
du gouvernement, toutes les disputes ont enfin cessé sur cette matière.
Les Hanovriens ne règnent, et ne peuvent régner sur l’Angleterre, que
parce que c’est une nation libre, qui se croit en droit de disposer
de la couronne. S’ils affectoient la même puissance que les Stuarts,
s’ils pensoient qu’elle leur appartient de droit divin, ce seroit se
condamner eux-mêmes, et avouer que la place qu’ils occupent ne leur
appartient pas.
On dit qu’il y a encore en Angleterre des hommes qui pensent comme ont
pensé les Whigs et les Torys les plus emportés sous le règne de Charles
I; mais ils sont obligés de déguiser leurs principes, et ils n’ont
aucune influence dans les affaires. Peut-être ce reste de levain est-il
nécessaire pour entretenir une fermentation salutaire, et empêcher
que les esprits ne s’abandonnent mollement à une sécurité qui seroit
bientôt suivie d’un assoupissement trop profond. Le parti de la cour
et le parti de l’opposition ne se proposent plus comme les anciennes
factions, de ruiner la liberté publique ou la prérogative royale. Leur
politique est bornée à des objets particuliers d’administration; ils se
craignent, ils se trompent, ils se balancent mutuellement. A la faveur
de ces divisions toujours renaissantes, l’Angleterre est libre; si
elles cessoient, l’Angleterre seroit esclave.
Les Anglois doivent à la charte de Jean-sans-Terre leur gouvernement
actuel; dans les temps les plus difficiles, après les commotions
les plus vives, ils ont constamment recours à cette loi comme à leur
oracle. Servant de règle à l’opinion publique, elle a empêché que des
révolutions souvent commencées ne fussent consommées. Que l’on ne
soit donc pas surpris de la forme de gouvernement que l’Angleterre a
conservée au milieu des mouvemens convulsifs dont elle a été agitée,
et qui sembloient asservir ses lois aux caprices de ses passions.
C’est parce que la France n’avoit au contraire aucune loi fondamentale
consacrée par l’estime et le respect de la nation, qu’elle a été
condamnée à ne consulter dans chaque conjoncture que des intérêts
momentanés; les Français obéissoient sans résistance aux événemens, les
Anglais résistoient à leur impulsion: de-là, sur les ruines des fiefs
s’élève chez les uns une monarchie, et chez les autres un gouvernement
libre.
Je n’examinerai point en détail ce que les écrivains anglais disent
de leur gouvernement. Cette matière me méneroit trop loin. Je sais
que l’esprit général de la nation est propre à réprimer plusieurs
défauts de la constitution, et à tenir en équilibre plusieurs
pouvoirs auxquels les rois n’ont pas donné une force égale. Mais si
le luxe, les richesses, le commerce et l’avarice altèrent cet amour
de la liberté; si la corruption et la vénalité avilissent les ames;
par quel prodige une partie du gouvernement n’opprimera-t-elle pas
les autres? Si dans cette décadence des mœurs publiques, la fortune
ramenoit les circonstances qui rendirent Henri VIII tout-puissant, ou
si elle plaçoit sur le trône une adroite Elisabeth, quelles mesures
a-t-on prises pour que le gouvernement résistât aux secousses qu’il
recevroit? Jacques II avoit le despotisme dans le cœur et dans
l’esprit; il se croyoit le maître de dispenser des lois; il établit
des impôts sans l’aveu du parlement; il parla en souverain absolu dans
ses proclamations; il professa ouvertement une religion odieuse à ses
sujets et voulut détruire la leur; il contracta des alliances suspectes
avec les étrangers; il eut une armée sur pied, et menaça d’opprimer
tout ce qui lui résisteroit: ce fut un événement étranger aux mœurs,
aux lois et à la constitution des Anglais, qui, dans ce moment, les
sauva du danger dont ils étoient menacés. Il fallut que Guillaume fît
une descente en Angleterre, et qu’une armée Hollandoise servît de
point de ralliement aux mécontens, qui, sans ce secours, ne pouvant ni
se montrer, ni se réunir, auroient été obligés de subir le joug et de
perdre le souvenir de leurs droits. Les Anglais, énivrés de la joie
que leur causa la révolution, auroient dû trembler en voyant qu’elle
n’étoit pas leur ouvrage. Qui leur a répondu que dans une pareille
circonstance ils trouveront un second Guillaume; et que leur roi, aussi
timide que Jacques, fuira sans oser confier sa fortune et celle de son
royaume au sort d’une bataille, ou sera vaincu?