CHAPITRE II.

_Règne du roi Jean.--Des états tenus en 1355.--Ils essaient

de donner une nouvelle forme au gouvernement.--Examen de leur

conduite; pourquoi ils échouent dans leur entreprise._

Telle étoit la malheureuse situation de la France lorsque Philippe

mourut, et laissa pour successeur un prince né sans talens, et qui

n’avoit que du courage. Jean, que la dureté de son caractère portoit à

tout opprimer, fut d’abord intimidé par les murmures de la nation et le

mécontentement qui éclatoit de toutes parts. Il n’avoit pas oublié que

dans des temps moins difficiles, et où le gouvernement n’étoit point

encore décrié par les disgraces qu’il éprouva depuis de la part des

Anglais, son père n’avoit pas tenté impunément de lever des impôts sans

consulter les états et obtenir leur consentement. Il s’étoit fait des

associations dans presque toutes les provinces pour s’opposer à cette

entreprise; la noblesse ne s’étoit prêtée à aucun tempérament, et tous

les ordres de l’état se rappeloient avec complaisance que Philippe,

effrayé de l’espèce de révolte qu’il avoit excitée, n’en avoit prévenu

les suites dangereuses qu’en convenant dans les états de 1339, qu’il

ne pouvoit établir des impôts ni lever des subsides sans l’aveu de la

nation.

Pour ne pas s’exposer au même danger, le roi Jean convoqua les

états-généraux du royaume, et ils s’ouvrirent à Paris dans le mois

de février[192] de l’an 1350. Sans doute que cette assemblée ne se

comporta pas avec la docilité que les ministres en attendoient, ou

qu’elle fit même des plaintes capables d’inquiéter le prince, puisqu’il

ne convoqua plus d’états-généraux, c’est-à-dire, d’assemblée où se

trouvoient les représentans de toutes les provinces septentrionales et

méridionales. Malgré le besoin extrême qu’il avoit d’argent, il eut

recours pendant cinq ans à la voie lente de traiter en particulier

avec chaque bailliage et chaque ville pour en obtenir quelque subside.

Il y a même apparence que ces négociations ne lui réussirent pas; car

il abusa, de la manière la plus étrange, du droit qui ne lui étoit

pas contesté de changer et d’altérer les monnoies. Dans le cours des

quatre années suivantes, on vit le marc d’argent valoir successivement

14 liv., 5 liv. 6 sous, 13 liv. 15 sous, retomber à 4 liv. 14 sous,

remonter ensuite à 12 liv., et venir enfin jusqu’à 18 liv.

Cependant la trève avec les Anglais étoit prête à expirer, et les

préparatifs d’Edouard pour la guerre ne permettoient pas de tenter

de nouvelles négociations et d’espérer les prolongations de la paix.

Il falloit des fonds considérables pour assembler avec diligence une

armée, et Jean fut contraint par la nécessité à convoquer en 1355

les états-généraux de la Languedoyl à Paris, tandis qu’on assembloit

au-delà de la Loire ceux de la Languedoc.

On avoit vu mourir sur un échafaud le comte de Guines et quelques

autres seigneurs, et on les jugea innocens, parce qu’ils avoient été

condamnés sans être jugés. Le roi de Navarre lui-même, dont on ne

connoissoit pas alors la méchanceté et les vices, étoit renfermé dans

une prison sans avoir subi aucun jugement: de pareilles violences,

commises au commencement du règne de Philippe-de-Valois, avoient plutôt

excité de la surprise que de l’indignation; répétées par son fils,

elles rendirent le gouvernement odieux. Chacun craignit pour soi le

même sort, et la crainte dans des hommes tels qu’étoient alors les

seigneurs Français, loin d’affaisser l’ame, devoit les porter à la

colère et à la vengeance.

La noblesse étoit assez outragée pour que plusieurs seigneurs, malgré

leurs idées de chevalerie et l’espèce de loyauté dont ils se piquoient

encore envers leur suzerain, reste du gouvernement des fiefs, eussent

formé des liaisons secrètes avec Edouard. Le clergé, qui se croyoit

ruiné en se trouvant privé d’un superflu nécessaire à son luxe,

se plaignoit amèrement des décimes considérables que l’avarice du

gouvernement avoit obtenues[193] du pape. Il regardoit son autorité

comme anéantie, parce que le prince, pour reconnoître le zèle du

parlement à étendre la prérogative royale, lui permettoit de réprimer

les entreprises des juridictions ecclésiastiques, de limiter leur

compétence, et d’admettre même quelquefois les appels comme d’abus. Le

peuple, en effet, plus malheureux que les deux autres ordres, et épuisé

par les rapines du gouvernement et les dons qu’on lui arrachoit depuis

cinq ans, trouvoit mauvais qu’après une longue trève, l’état eût

encore des besoins, et ne prévoyoit qu’avec indignation les nouveaux

impôts auxquels la guerre l’alloit encore exposer.

On se plaignoit que le prince, infidelle aux engagemens souvent

renouvelés de ses prédécesseurs, eût fait revivre des droits anéantis.

Puisque les fiefs avoient perdu les prérogatives les plus précieuses et

les plus utiles aux vassaux, pourquoi le roi conservoit-il plusieurs

droits de suzeraineté nés dans la barbarie, et qui n’étoient pas moins

contraires au bien public? L’altération et la variation des monnoies

avoient ruiné les fortunes, la confiance et le commerce. Sans avoir

des idées exactement développées sur la nature et les devoirs de la

société, sans s’être fait un plan raisonnable d’administration pour

l’avenir, on avoit cette inquiétude vague dont un peuple est toujours

agité quand il est las de sa situation, et que le gouvernement n’a pas

la force nécessaire pour le contenir.

Philippe de Valois et ses prédécesseurs avoient fait des progrès

immenses à la faveur des intérêts différens, des jalousies et des

haines qui avoient divisé tous les ordres de l’état; mais la puissance

royale devoit éprouver à son tour une secousse violente, dès que

le clergé, la noblesse et le peuple auroient moins de motifs de se

plaindre les uns des autres que de l’administration du roi. Ils

parurent oublier sous le règne de Jean les injures qu’ils s’étoient

faites. Leur malheur commun ne leur donna qu’un intérêt; et leur

union, qui fit leur force, les auroit mis à portée de fixer enfin les

principes d’un gouvernement incertain, s’ils avoient su ce qu’ils

devoient désirer.

Les états de 1355, bien différens de ce qu’ils avoient été jusqu’alors,

prétendirent que les subsides qu’ils accordoient aux besoins du roi,

ne devoient pas servir d’instrument à la ruine du royaume. A la

prodigalité du gouvernement la nation opposa son économie; et quoique

la difficulté de concilier des vues si opposées semblât annoncer la

conduite la plus emportée dans un siècle surtout où les passions se

montroient avec une extrême brutalité, on se comporta avec beaucoup

de modération. Jean, qui ne se voyoit plus soutenu par une partie de

la nation contre l’autre, ne sentit que sa foiblesse et suivit les

conseils qu’elle lui donna. Je le remarquerai avec plaisir: quoique

les Français eussent à se plaindre de l’administration de tous les

rois depuis S. Louis, ils n’en furent pas moins attachés à la maison

de Hugues-Capet. Les états furent indignés qu’Edouard voulût être leur

roi malgré eux; et pour conserver la couronne à Jean, ils ordonnèrent

la levée de trente mille hommes d’armes qu’ils soudoieroient. En ne

refusant rien de tout ce qui étoit nécessaire pour faire la guerre avec

succès, ils voulurent être eux-mêmes les ministres et les régisseurs

des finances.

On vit naître un nouvel ordre de choses. Les états nommèrent des

commissaires choisis dans les trois classes des citoyens, le clergé,

la noblesse et le peuple, qui les devoient représenter après leur[194]

séparation, et que le roi s’obligea de consulter, soit qu’il s’agît

de faire exécuter les conditions auxquelles on lui avoit accordé un

subside, soit qu’il fût question de traiter de la paix, ou de conclure

seulement une trève avec les ennemis. Les états envoyèrent dans chaque

bailliage trois députés pour veiller à ce qu’il ne fût fait aucune

infraction au traité que le prince avoit passé avec la nation; et

ces élus, qui étoient juges dans l’étendue du territoire qui leur

étoit assigné, de tous les différens qui s’y élèveroient au sujet de

l’aide accordée, avoient sous leurs ordres des receveurs chargés du

recouvrement des impositions. Personne n’étoit exempt de cette nouvelle

juridiction, et si quelque rebelle refusoit de s’y soumettre, les

élus devoient l’ajourner devant les neuf commissaires des états qui

résidoient dans la capitale, et qui, avec le titre de généraux ou de

surintendans des aides, eurent une juridiction sur tous les bailliages

de la Languedoyl, et furent chargés de la disposition de tous les

deniers qui étoient envoyés des provinces dans la caisse des receveurs

généraux.

Pour donner à ces commissaires une autorité égale sur toutes les

parties de la finance, et simplifier en même temps les opérations d’une

régie toujours trop compliquée, et qui ne peut jamais être trop simple,

les états exigèrent que toute espèce de subsides cesseroient, et leurs

délégués s’engagèrent par serment de ne délivrer aucune somme que pour

la solde des troupes, et de n’avoir aucun égard aux ordres contraires

à cette disposition que le conseil pourroit donner sous le nom du

roi. S’ils transgressoient ce règlement, ils devoient être destitués

de leur office, et leurs biens répondoient des deniers publics qui

auroient été employés contre l’intention des états. On les autorisa,

au cas de violence ou de voie de fait, tant on se défioit du roi et

de ses ministres, à repousser la force par la force, et tout citoyen

dut leur prêter son secours. Le roi convint que s’il n’observoit pas

religieusement les articles arrêtés avec les états, ou ne faisoit pas

les démarches nécessaires pour les faire exécuter, le subside qu’on

lui accordoit seroit supprimé. Il fut encore décidé que, si la guerre

finissoit avant la tenue des états indiqués pour la S. André suivante,

tout l’argent qui se trouveroit entre les mains des fermiers généraux

ou particuliers des états, seroit employé à des établissemens utiles au

public.

Ces réglemens auroient peut-être suffi pour établir les droits de la

nation, et donner une forme constante à l’administration des finances,

quand Philippe-le-Bel convoqua les états pour la première fois. Malgré

son ambition, ce prince n’avoit pas de son pouvoir la même idée que le

roi Jean avoit du sien. Aucun acte de la nation n’avoit encore reconnu

son autorité législative; il ne faisoit, en quelque sorte, qu’essayer

ses forces et ses prétentions, et on lui obéissoit plutôt parce qu’il

étoit le plus fort, et qu’à la force il joignoit l’adresse, que parce

qu’on le crut en droit de faire des lois. Ce n’est que sous ses fils,

et peut-être même sous le règne de Philippe-de-Valois, que des états

dont nous avons perdu les actes, reconnurent[195] ou déposèrent le

pouvoir de la législation dans les mains du roi. Il est du moins

certain que cette grande prérogative, dont Philippe-le-Bel ne jouissoit

que d’une manière équivoque et précaire, n’étoit plus contestée au

roi Jean, et que les états de 1355, qui n’étoient point disposés à se

relâcher de leurs droits, avouoient comme un principe incontestable que

le roi seul pouvoit faire des lois. D’ailleurs, on sait que ce n’est

qu’avec une extrême circonspection que Philippe-le-Bel, gêné de tous

côtés par les priviléges de la noblesse, les immunités du clergé et les

chartes des communes, osoit tenter de lever quelques taxes hors des

terres de son domaine.

Ce prince auroit reçu avec reconnoissance des conditions qui devoient

paroître révoltantes à l’orgueil du roi Jean, qui, en qualité de

législateur, croyoit avoir droit de ne consulter que ses intérêts

particuliers et de n’observer aucune règle: telle étoit alors la

doctrine commune des jurisconsultes sur la nature de la puissance

législative, et peut-être que cette doctrine n’est pas encore tombée

dans le mépris qu’elle mérite. Jean, enhardi par les entreprises des

derniers rois qui avoient quelquefois réussi à lever des impôts sans

le consentement des états, et gâté par les flatteries et le luxe

de sa cour, croyoit de bonne foi tout ce que ses ministres et le

parlement lui disoient de son autorité et de l’origine des fiefs. Il

étoit persuadé que ses sujets, tenant leur fortune de la libéralité

seule de ses ancêtres, ne devoient rien refuser à ses passions. Il

regardoit déjà leurs priviléges comme autant d’abus; ces clauses,

toujours répétées, par lesquelles les trois ordres du royaume faisoient

reconnoître leurs franchises à la concession de chaque subside, ne

paroissoient à ce prince que de vaines formalités, et des monumens

honteux de l’insolence de ses sujets ou de sa foiblesse, et il devoit

recevoir comme une injure les conditions que les états lui avoient

imposées.

«Sire, _devoit dire l’assemblée de la nation_, il est temps enfin,

qu’instruits de nos véritables intérêts par nos calamités, nous

renoncions aux préjugés inhumains et insensés que nous a donnés le

gouvernement des fiefs. Pourquoi rechercher l’origine de nos droits

dans des coutumes barbares qui ont rendu nos pères malheureux? Ce sont

les lois de la nature que nous devons réclamer, si nous voulons être

heureux. Nous voulons que vous le soyez, et vous voulez, sans doute,

que nous le soyons; mais comment parviendrons-nous à cette fin, si nous

prétendons tous faire notre bonheur les uns aux dépens des autres? Dès

que la nature, en chargeant les hommes de besoins, les a destinés à

vivre en société, elle leur a fait une loi de se rendre des services

réciproques: prêtons-nous donc mutuellement une main secourable. La

nature est-elle la marâtre de votre peuple pour le condamner à être

sacrifié à vos passions? Si elle ne vous a pas donné une intelligence

supérieure à la nôtre, si elle a placé dans votre cœur le germe des

mêmes vices que dans les nôtres, pourquoi prétendriez-vous qu’elle

vous accorde le droit de nous gouverner arbitrairement?

Quelque grand que vous soyez, vous n’avez comme homme que les besoins

d’un homme, et ces besoins sont si bornés, qu’ils ne seront jamais

à charge à votre peuple. Comme roi, vous n’avez que les besoins de

l’état, c’est-à-dire, Sire, que vous, pour être heureux sur le trône,

vous avez besoin de nous rendre heureux par la justice de votre

administration, et de nous défendre par la force de vos armes contre

les étrangers qui tenteroient de troubler notre bonheur. Votre fortune,

comme homme, est immense; considérez vos domaines, vous devez en

être satisfait. Votre fortune, comme roi, vous paroît médiocre, vous

voulez l’agrandir, vous aspirez à un pouvoir absolu. Mais songez,

Sire, qu’il importe au prince que nous conservions notre fortune de

citoyens. Si vous parveniez à nous rendre esclaves, vous perdriez

la plus grande partie de vos forces. Au lieu de vouloir réunir en

votre main toutes les branches de la souveraineté, craignez de vous

ruiner, en vous mettant dans la nécessité fatale de ne pouvoir plus

remplir les devoirs déjà trop multipliés de votre royauté. Des êtres

raisonnables connoissent la nécessité des lois, ils les aiment, s’ils

les ont faites; mais ils les craignent et les haïssent, si on les leur

impose comme un joug. Ayant besoin, pour affermir votre fortune, de

faire des citoyens qui concourent à vous rendre puissant par leurs

bras et leurs richesses, craignez de leur donner des soupçons et des

haines qui sépareroient leurs intérêts des vôtres. Que vous importe de

nous arracher des tributs, de ruiner le reste de nos immunités, et de

disposer de nous par des ordres absolus, si la crainte glace nos cœurs,

ou si la haine les éloignoit de vous?

Il y a eu un temps où nos ancêtres, toujours divisés et ennemis,

étoient trop barbares pour que les lois pussent s’établir parmi eux,

s’il ne s’élevoit une puissance considérable, qui, en se faisant

craindre, commençât à leur faire connoître le prix de la justice, de

l’ordre et de la subordination. Grâces éternelles soient rendues à vos

pères qui ont détruit cet affreux gouvernement qui ne connoissoit que

les excès du despotisme et de l’anarchie! mais n’auroient-ils détruit

les tyrans que pour s’emparer de leurs dépouilles? Vouloient-ils nous

soumettre à une règle, et n’en reconnoître eux-mêmes aucune? Ne

vouloient-ils que reproduire sous une autre forme des vices qu’ils

feignoient de vouloir détruire? Pour mériter notre reconnoissance, ils

devoient rendre à la nation les droits imprescriptibles que la nature

a donnés à tous les hommes. Puisque la France, peuplée de citoyens,

n’est plus déchirée, ni avilie par ces tyrans et ces esclaves qui la

deshonoroient, puisque toutes les parties de ce grand corps commencent

à se rapprocher sous vos auspices, et ne sont plus ennemis, ne formons

enfin qu’une grande famille. Il nous importe également à vous et à nous

de n’être plus le jouet de la fortune et de nos passions. Voyez qu’elle

a été la condition déplorable de vos prédécesseurs et de nos pères.

Deux de nos rois n’ont pas joui de suite de la même puissance: tantôt

poussés, tantôt retardés par les événemens, leurs lois suspectes n’ont

acquis qu’une médiocre autorité, et les coutumes qui nous gouvernent

encore, n’en sont que plus incertaines. Aucuns droits n’étant fixés,

les prétentions les plus contraires subsistent à la fois. Nous sommes

obligés de nous craindre, de nous précautionner les uns contre les

autres, et l’alarme qui est répandue dans les familles, empêche que le

royaume ne puisse réunir ses forces.

Établissons enfin sur des principes fixes, un gouvernement qui n’a

encore été soumis à aucune règle. Mais quand nous rejettons loin de

nous toute pensée d’anarchie, ne vous livrez pas à des idées de pouvoir

arbitraire. On vous trompe, sire, sur vos besoins et vos intérêts,

si on vous présente l’arrangement que nous venons de faire dans

les finances comme un attentat contre votre autorité. Si les états

avoient établi, sous le règne de Philippe-le-Bel, les règles prudentes

auxquelles nous venons de nous assujettir, vos sujets seroient heureux

aujourd’hui, et nous n’aurions pas entendu les plaintes que vous avez

faites sur l’état déplorable de votre trésor, quoique toutes nos

richesses y aient été englouties: de combien d’inquiétudes amères

vous seriez délivré, et le peuple, qui ne seroit point épuisé par les

tributs qu’il a payés à la prodigalité inconsidérée de vos pères, ou

plutôt à l’avarice de leurs ministres, vous ouvriroit des ressources

immenses contre l’ennemi qui ose vous disputer vos droits et les

nôtres. Ce que vous souhaitez sans doute que les états précédens

eussent fait, nous le faisons aujourd’hui, et puisque vos successeurs

doivent nous bénir un jour en trouvant un état florissant, comment

pourriez-vous nous regarder aujourd’hui comme des sujets infidelles et

révoltés, qui attentent aux droits de votre couronne?

Entre le roi et la nation, qui ne doivent avoir qu’un même intérêt,

et dont le devoir est de donner aux lois une autorité supérieure à

celle du prince, il s’est élevé des hommes qui les ont divisés; ils

ont feint de vous servir, et pour vous rendre plus grand, vous élevant

au-dessus des lois, ils ont fait de la royauté une charge qui n’est

plus proportionnée aux forces de l’humanité; ils vous ont accablé, dans

l’espérance de s’emparer de votre puissance, sous prétexte de vous

soulager. Votre trésor et nos fortunes particulières sont également

épuisés, tandis que nos ennemis, qui sont les vôtres, ont accumulé

dans leurs maisons des richesses scandaleuses. Ils tremblent, sire, en

prévoyant la félicité publique, et ne doutez point que leur avarice

et leur ambition trompées ne vomissent contre nous les plus noires

calomnies.

Daignez, sire, daignez faire attention que les discours de ces

flatteurs, qui vous trahissent en ne mettant aucune borne aux droits de

votre couronne, ne s’adressent qu’à vos passions. Ils voudroient faire

agir en leur faveur votre avarice, votre ambition et votre orgueil;

mais ces passions sont-elles destinées à faire votre bonheur et celui

de la société qui veut vous obéir? Par les maux qu’elles ont déjà

produits, jugez de ceux qu’elles produiront encore. Que vous disent,

au contraire, les états? qu’ils veulent que vous soyez heureux, mais

que le bonheur ne se trouve que dans l’ordre et sous l’empire des lois.

Ils veulent diminuer vos devoirs pour que vous ayez la satisfaction

de les remplir; ils vous représentent que la nation elle-même est le

ministre naturel et le coopérateur du prince, parce que vous n’êtes pas

un être infini et que nous ne sommes pas des brutes; nous voulons être

vos économes, pour que vous soyez toujours riche: que deviendra votre

fortune, si le royaume, déjà épuisé sous l’administration dévorante des

passions, et qui suffit à peine à vos besoins ordinaires, ne peut enfin

vous offrir aucune ressource dans ces circonstances extraordinaires qui

menacent quelquefois les empires les plus affermis, et que la prudence

nous ordonne de prévoir?

Notre objet, en ménageant la fortune et la liberté des citoyens, est

de leur donner une patrie, et de les affectionner à votre personne et

à votre service: après tant d’expériences de la force et des erreurs

des passions, seroit-ce un crime que de nous défier de la fragilité

humaine? Nous voulons vous aimer, nous voulons vous servir; mais

pourrons-nous obéir à ce sentiment, dans la misère et l’oppression? Le

citoyen heureux vous sacrifiera sa fortune et sa vie, mais le sujet

malheureux troublera l’état par ses murmures, ne vous servira pas, et

peut-être aimera vos ennemis. Suffit-il, pour faire fleurir le royaume,

d’opposer une armée aux Anglais? non sans doute; puisque nous avons

parmi nous un ennemi plus redoutable qu’eux, et c’est un gouvernement

sans principe et sans règle. Nous élevons autour de vous un rempart

contre les passions de vos courtisans et contre les vôtres: si vous

regardez ce bienfait comme un crime, quels soupçons et quelles alarmes

ne répandez-vous pas dans nos esprits? Nous voudrions placer à côté

de vous sur le trône, la prévoyance, l’économie, la justice et la

modération; vos flatteurs préféreroient d’y voir leurs passions; et si

vous pensez comme eux, devons-nous trahir vos intérêts, les intérêts de

votre maison et les nôtres, en nous abandonnant inconsidérément à votre

conduite?»

Il s’en falloit bien que l’ignorance où nos pères étoient plongés, leur

permît de rapprocher ainsi et de concilier les intérêts du roi et de

la nation: aussi la France étoit destinée à éprouver encore une longue

suite de calamités et de révolutions. Les états, bornés à défendre

leur fortune domestique contre les entreprises du gouvernement, ne

firent que marquer d’une manière plus frappante la ligne de séparation,

entre des intérêts depuis trop long-temps séparés; et par cette

conduite, ils détruisoient d’une main l’ouvrage qu’ils vouloient

élever de l’autre. Dès que les états étoient convaincus que le roi

Jean ne leur pardonneroit jamais l’audace de marquer des limites à son

autorité, et de le réduire aux revenus de ses domaines, ils devoient

s’attendre à son ressentiment, calculer les forces avec lesquelles ils

lui résisteroient, et multiplier par conséquent les moyens pour le

soumettre irrévocablement à la loi qu’on lui avoit imposée.

Pour donner aux états la stabilité sans laquelle ils ne pouvoient

tout au plus produire qu’un bien passager, suffisoit-il dans ces

circonstances de convenir simplement qu’ils s’assembleroient à la

Saint-André pour délibérer sur les besoins du royaume? Il falloit

demander au roi une loi générale et perpétuelle, qui ordonnât

que ces assemblées, devenues un ressort désormais nécessaire de

l’administration, se tiendroient tous les ans dans un temps et dans un

lieu déterminé, et que les députés des trois ordres s’y rendroient,

sans avoir eu besoin d’une convocation particulière; il falloit ne plus

souffrir la séparation des états en Languedoyl et en Languedoc; en

effet, toute la nation réunie en une seule assemblée auroit opposé une

force plus considérable à ses ennemis.

On convint que si les états prochains refusoient au roi les subsides

qui lui étoient[196] nécessaires, il rentreroit, à l’exception du

droit de prises, qui étoit supprimé pour toujours, dans la jouissance

de tous les autres droits auxquels il renonçoit: il est difficile

de concevoir les motifs d’une pareille disposition, dont les termes

étoient équivoques, et par laquelle les états sembloient se dépouiller

du privilége qu’ils venoient de s’attribuer, de réformer les abus

et de juger des besoins du royaume. On sentoit les inconvéniens des

coutumes et des droits établis pendant la barbarie des fiefs; on en est

accablé; pourquoi donc ne fait-on qu’une loi conditionnelle? Pourquoi

ne cherche-t-on pas à les proscrire irrévocablement? Par cette conduite

inconsidérée, les esprits n’étoient point rassurés sur l’avenir, et les

citoyens n’osoient concevoir aucune espérance raisonnable, ni former

des projets salutaires. Les maux du royaume n’étoient que suspendus, et

il étoit menacé de retomber dans le chaos d’où il vouloit sortir; ou

plutôt il n’en étoit point sorti. Le conseil du prince, gêné seulement

pour un temps passager, ne désespéroit pas de reprendre sa première

autorité; par conséquent, il conservoit ses principes en feignant d’y

renoncer; et tous ceux qui prévoyoient la décadence nécessaire du

nouveau pouvoir des états devoient travailler à la hâter.

Cet art de faire le bien lentement et par degrés, de ne point franchir

brusquement les intervalles que nous sommes condamnés à parcourir avec

patience; cet art d’affermir le gouvernement qui est l’appui et la base

des lois, avant que de faire des réglemens particuliers pour réprimer

quelques abus ou produire quelque bien, sera-t-il éternellement

ignoré des hommes? Les états ne s’occupoient que des moyens de

payer les plus légères contributions qu’il leur seroit possible, ou

d’arrêter le cours de quelques injustices; et ils ne voyoient pas

qu’en irritant le conseil sans lui lier les mains, ils augmentoient

ses forces, et préparoient par conséquent leur ruine. Ils étendoient

leur administration sans s’apercevoir qu’il y a une grande différence

entre une autorité étendue et une autorité solidement affermie; l’une

ordinairement est bientôt méprisée, et l’autre est de jour en jour plus

respectée.

Dans un temps de barbarie, où la force étoit considérée comme le

premier des droits, pouvoit-on se flatter de disposer réellement des

finances, quand on n’avoit aucune juridiction ni aucune autorité

sur les milices? Il n’auroit pas été surprenant dans le quatorzième

siècle, qu’un prince eût dit à ses soldats dont il étoit le maître

absolu: «vous êtes braves, vous êtes armés, vous êtes exercés à la

guerre, pourquoi souffrez-vous donc que des citoyens oisifs, et que

vous défendez contre leurs ennemis, payent à leur gré vos services?

Répandrez-vous votre sang pour des ingrats? Leur avarice met des

entraves à ma libéralité; apprenez-leur à obéir, si vous voulez que

votre chef vous récompense d’une manière digne de vous et de lui, et

que votre fortune ne dépende que de votre courage. Si un roi de France

pouvoit tenir ce langage à ses troupes mercenaires, suffisoit-il que

les généraux et les élus des aides fussent chargés de passer les

troupes en revue, et de leur payer leur solde? Pour affermir solidement

la nouvelle administration, n’eût-il pas fallu lier les milices par un

serment, les attacher plutôt à la patrie qu’au prince, et imaginer, en

un mot, quelques moyens pour faire penser les soldats en citoyens? Si

le roi Jean et son fils ne subjuguèrent pas leurs sujets les armes à

la main, la guerre qu’ils soutenoient contre les Anglois s’y opposa;

et d’ailleurs, les fautes multipliées des états avoient laissé à ces

princes d’autres voies plus douces pour rétablir leur pouvoir; mais

Charles V, lassé de l’obstination des Parisiens à lui refuser des

secours inutiles, ne les traita-t-il pas en peuple révolté?

Je m’arrête à regret sur ces temps malheureux qui préparoient les plus

funestes divisions. Je jetterois un voile épais sur les erreurs de nos

pères, s’il n’importoit à leur postérité de les connoître, et d’en

développer les causes pour ne pas retomber dans les mêmes malheurs. Je

me suis imposé la tâche pénible d’étudier les mœurs et les préjugés

qui ont presque été la seule règle de notre nation; je dois suivre,

dans les différentes conjonctures où elle s’est trouvée, la trace

de l’esprit qui les faisoit agir; et toute l’histoire de ce siècle

deviendroit une énigme, si on ne faisoit pas connoître dans un certain

détail la conduite des états de 1355.

Un des moyens les plus efficaces pour faire respecter la nouvelle

ordonnance qu’ils avoient dictée, c’étoit d’accorder un pouvoir

très-étendu à leurs officiers qui devoient les représenter après

la séparation de l’assemblée. Il falloit leur donner des forces

supérieures à celles des abus qu’on vouloit détruire, et qui étoient

accrédités par l’habitude, et chers à des hommes puissans. On ne

couroit aucun danger, en confiant à ces magistrats la plus grande

autorité, parce qu’elle auroit été combattue et réprimée par l’autorité

encore plus grande que le prince affectoit, et que, n’étant d’ailleurs

que passagère, elle auroit toujours été soumise à la censure des états

mêmes qui l’auroit renforcée.

On négligea cet article préliminaire, et le devoir des généraux des

aides étant dès-lors plus étendu que leur puissance, ils devoient

nécessairement échouer dans leurs entreprises, et leur zèle pour le

bien public ne pouvoit produire que de vaines contradictions. Par

quelle inconséquence, qu’on ne peut définir, les élus envoyés dans

les bailliages eurent-ils le droit de convoquer[197] à leur gré des

assemblées provinciales, tandis que les neuf généraux ou surintendans

des aides ne furent pas les maîtres d’assembler les états-généraux? Si

on jugeoit ce pouvoir utile dans les uns, pourquoi ne le jugeoit-on pas

également utile dans les autres? Les surintendans auroient paru armés

en tout temps des forces de la nation entière; et assurés de cette

protection toujours présente, ils auroient eu sans effort la fermeté,

la constance et le courage que les états exigeoient inutilement d’eux.

Les états voulurent que leurs délégués prissent des commissions[198] du

prince, et qu’en tenant leur pouvoir de lui, ils devinssent en quelque

sorte ses officiers: c’étoit rendre leur état douteux, et rapprocher de

la cour des hommes qu’on ne pouvoit trop attacher à la nation: comme il

étoit décidé que l’unanimité des trois ordres seroit nécessaire pour

former une résolution définitive, et que les avis de deux chambres ne

lieroient pas la troisième, on soumit aussi les surintendans des aides

à la même unanimité dans leurs délibérations. Ce réglement bizarre, qui

n’étoit propre qu’à retarder l’activité des états, suspendoit toute

action dans leurs représentans; et en les empêchant de conclure, de

prononcer et d’agir, ne leur laissa qu’un pouvoir inutile. Il semble

que les surintendans étant en nombre égal de chaque ordre, ils auroient

dû délibérer en commun, et décider les questions à la pluralité des

suffrages. Outre que cette forme auroit donné plus de célérité à

leurs opérations, elle auroit encore servi à rapprocher le clergé, la

noblesse et le peuple; et à confondre leurs intérêts, d’où il seroit

résulté une plus grande autorité pour le corps entier de la nation. Les

états prévinrent l’espèce d’inaction qui naîtroit nécessairement de

l’ordre qu’ils avoient établi, ou plutôt des entraves qu’ils avoient

mises à leurs ministres; et pour la prévenir, ils firent une seconde

faute peut-être aussi considérable que la première. Leurs représentans

purent porter leurs débats au parlement chargé de les concilier;

c’est-à-dire, qu’ils reconnurent en quelque sorte pour leurs juges, ou

du moins leurs arbitres, des magistrats dévoués par principe à toutes

les volontés de la cour, partisans du pouvoir arbitraire, et dont

plusieurs entroient même dans le conseil du prince.

Tandis que les états laissoient leur ouvrage ébranlé et chancelant de

tout côté, ils s’occupèrent infructueusement à proscrire plusieurs

vices et plusieurs abus qui seroient tombés d’eux-mêmes, si l’assemblée

de la nation avoit eu la prudence de ne songer qu’à affermir son

crédit. Jean s’engagea pour lui, et au nom de ses successeurs, de ne

plus fabriquer que de bonnes espèces, et de ne les point changer. Il

fut ordonné que ses officiers, tels que ses lieutenans, le chancelier,

le connétable, les maréchaux, le maître des arbalétriers, les maîtres

d’hôtel, les amiraux, etc., qui avoient étendu jusqu’à eux le droit

de prise, seroient désormais traités comme des voleurs publics, s’ils

vouloient encore en user. Pour prévenir toute exaction injuste de

leur part, il leur fut même défendu d’exiger qu’on leur prêtât de

l’argent ou des denrées. On restreignit la juridiction qu’ils s’étoient

attribuée dans les affaires relatives aux fonctions de leurs charges.

Les tribunaux multipliés à l’infini n’avoient encore qu’une juridiction

vague, et aussi incertaine que les coutumes qui l’avoient formée, et

on voulut donner des règles à la justice. On tenta de fixer les droits

des maîtres des requêtes, et on arrêta les entreprises des maîtres des

eaux et forêts, qui étoient devenus les tyrans les plus incommodes des

seigneurs.

On défendit aux officiers du roi d’acheter les obligations des citoyens

trop foibles ou trop peu accrédités pour contraindre leurs débiteurs à

les payer; ce qui suppose dans les personnes attachées à la cour autant

de bassesse que d’avarice, et dans les tribunaux une vénalité odieuse,

ou du moins une sorte de complaisance criminelle pour les riches,

et d’indifférence pour les pauvres. On interdit tout commerce aux

ministres du roi, aux présidens du parlement, et généralement à tous

les officiers royaux, qui, sans doute, profitant avec lâcheté du crédit

que leur donnoient leurs places pour faire des monopoles, mettoient

toute la nation à contribution, et ruinoient également tous les ordres

du royaume. Pour le dire en passant, c’est peut-être cette loi qui

commença à avilir le commerce, que les seigneurs les plus considérables

n’avoient pas jugé autrefois indigne[199] d’eux; enfin, on ordonna aux

officiers militaires de compléter leurs compagnies. Il fut défendu

sous de sévères peines de présenter aux revues des passe-volans; et

pour payer aux capitaines la solde de leurs troupes, il ne suffit plus

qu’ils affirmassent qu’elles étoient complètes, ou qu’ils donnassent

simplement la liste de leurs hommes d’armes.

Cette réforme prématurée fut précisément ce qui contribua davantage à

ruiner le crédit naissant des états, et à faire mépriser l’ordonnance

qu’ils avoient obtenue du roi, ou qu’ils lui avoient dictée. Les

ministres, les courtisans, les officiers de justice et de guerre dont

on vouloit arrêter les déprédations, se trouvèrent unis par un même

intérêt, et formèrent une conjuration contre la nouvelle loi. Ils

irritèrent aisément un prince dur, naturellement emporté, peu instruit

des devoirs de la royauté, et peut-être aussi jaloux par avarice que

par ambition de gouverner arbitrairement. Ils lui persuadèrent qu’il

alloit être l’esclave de l’avarice des états, qui, le trouvant assez

riche, le contraindroient bientôt à se contenter de ses domaines; et

qu’il importoit à sa gloire de violer les engagemens qu’ils avoient eu

la témérité criminelle de lui faire contracter.

Il n’étoit pas besoin de beaucoup d’intrigues, de cabales et d’efforts

pour rendre sans effet une ordonnance qui, embrassant un trop grand

nombre d’objets, et n’ayant que des défenseurs sans force, ne pouvoit

être observée. Toutes les personnes intéressées à la conservation des

abus, crurent le danger plus grand et plus pressant qu’il n’étoit en

effet. Ignorant, pour ainsi dire, le caractère mobile et léger de la

nation, leur avantage sur les surintendans des aides et les élus,

et le pouvoir que le temps et l’habitude leur avoient donné sur les

esprits, elles firent des ligues et des confédérations. Leur crainte

et leur haine allèrent même jusqu’à vouloir faire assassiner ceux

qu’on regardoit comme l’ame et les auteurs de la réforme projetée par

les états. Il fallut permettre à ceux-ci de se faire accompagner par

six hommes d’armes et ordonner à tous les justiciers de leur prêter

main-forte en cas de besoin.

A une si grande tempête, que pouvoient opposer les généraux des aides

et les élus des bailliages? Trop foibles pour remplir les fonctions

difficiles dont on les avoit chargés, et exposés à tous les périls dont

les ennemis des états les menaçoient, tantôt ouvertement et tantôt en

secret, ils ne tentèrent même pas de faire leur devoir. Après s’être

laissé intimider, ils se laissèrent corrompre; et profitant enfin sans

pudeur du crédit que leur donnoit leur emploi, pour accroître leur

fortune domestique, ils violèrent[200] eux-mêmes les lois dont ils

devoient être les gardiens et les protecteurs.

Le gouvernement se comporta avec une sorte de modération jusqu’au mois

de mars suivant, que les états devoient se rassembler pour examiner et

juger si les subsides qu’ils avoient accordés, suffiroient aux dépenses

de la guerre; mais il ne cacha plus ses vrais sentimens, dès qu’il vit

que cette dernière assemblée n’avoit pris aucune nouvelle mesure pour

affermir son autorité, et faire exécuter son ordonnance. Le roi Jean

obtint un nouveau secours établi en forme de capitation; et ce fut un

signal pour les conjurés qui, n’ayant plus rien à ménager, ne gardèrent

aucune mesure. Sous prétexte de subvenir aux besoins du royaume, qui

étoient, il est vrai, excessifs, mais moins grands cependant que

l’avarice du conseil, on augmenta la perception des droits par des

interprétations abusives[201]. On abandonna la lettre de la loi, et

prétendant en suivre l’esprit, on exigea les impositions avec une

extrême dureté.

Les plaintes éclatèrent de toutes parts. Tandis que les opprimés, sans

ressources en eux-mêmes, et lâchement abandonnés par les délégués

des états, réclamoient inutilement la foi publique, les coutumes

anciennes, la loi nouvelle et la religion des traités et des sermens,

les oppresseurs leur opposoient les violences, et en semant par-tout

la crainte, se flattoient d’étouffer enfin les murmures. Ils se

trompoient; les esprits irrités s’effarouchèrent. Plus les citoyens,

qui avoient imprudemment admiré la sagesse inconsidérée des états, s’en

étoient promis d’avantage, plus l’injustice qu’on leur faisoit, dut

leur paroître intolérable. Leur misère et leurs plaintes les unirent

plus étroitement que n’avoient fait leurs espérances. On ne vit que

des cabales et des partis, qui annonçoient que l’esprit des derniers

états étoit devenu plus général et plus ardent. Au désir de corriger

les abus, se joignit le désir de se venger. La nation, sans presque

s’en douter, se trouva partagée en deux partis qu’on pouvoit appeler

le parti de la liberté et le parti de la monarchie; et, au milieu des

orages auxquels elle alloit être exposée, quel devoit être son sort, et

tous les principes du gouvernement n’étoient-ils pas incertains!

C’est dans ces circonstances malheureuses que l’armée française fut

battue à Poitiers, et le roi Jean fait prisonnier. Un événement si

funeste ne toucha personne. Les ministres et les courtisans étoient

peu attachés au prince, ils n’aimoient que son nom et son autorité,

dont ils abusoient. Ils se flattèrent que cette grande disgrace

occuperoit toute la nation, qu’on ne songeroit point à les punir de

leurs injustices et de leurs rapines, et que, sous prétexte de payer

la rançon du roi, ils pourroient demander et obtenir des subsides plus

considérables. Les mécontens, de leur côté, se flattèrent que la cour

et ses partisans, humiliés par les malheurs de l’état et les disgraces

du prince, n’oseroient plus avoir la même audace, et que le poids de

l’autorité seroit plus léger entre les mains du dauphin.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 22 / 61 题