CHAPITRE PREMIER.

_Situation de la France à l’avénement de Philippe de Valois au

trône.--État dans lequel ce prince laissa le royaume à sa mort._

A l’exception de l’Aquitaine, de la Bourgogne, de la Flandre et de la

Bretagne, dont les seigneurs jouissoient encore des prérogatives des

fiefs, et ne reconnoissoient dans le roi qu’un suzerain et non pas un

monarque, on a vu que quand Philippe de Valois monta sur le trône, tous

les appuis du gouvernement féodal étoient détruits dans les autres

provinces du royaume. Si la foi donnée et reçue n’y étoit plus le

seul lien qui unit foiblement les membres de l’état; si les vassaux,

devenus sujets, avoient vu changer la nature de leurs devoirs; si, en

un mot, la plus grande partie de la nation reconnoissoit dans le roi

son suprême législateur, elle étoit cependant bien éloignée du point

où la politique lui ordonnoit d’aspirer; je ne dis pas pour goûter un

bonheur durable, mais pour jouir de quelque repos par le secours et

sous la protection des lois.

Les mœurs, les préjugés et le caractère national que l’ancien

gouvernement avoit fait naître, subsistoient encore dans les provinces

où les principes de l’anarchie féodale ne subsistoient plus. Telle est

la force de l’habitude, qu’elle nous attache malgré nous aux coutumes

mêmes dont nous nous plaignons. Les Français, qui avoient vu anéantir

successivement ces droits bizarres et insensés dont j’ai parlé, avoient

de la peine à se plier à un nouveau gouvernement que l’inconsidération,

la légéreté et l’ignorance de leurs pères avoient rendu nécessaire.

Soit que le prince lui-même ne fût pas encore familiarisé avec sa

nouvelle puissance, ou qu’il n’osât offenser la rudesse indocile

des mœurs publiques, il paroissoit plus attaché à l’ancienne

politique d’un suzerain qu’à celle qu’exigeoit sa nouvelle qualité de

législateur. En parlant vaguement de la nécessité de l’obéissance, sans

avoir aucune idée raisonnable sur la nature, l’objet et la fin des

lois, la nation ne savoit pas obéir à un monarque qui ne savoit pas

commander: on avoit détruit l’ancien gouvernement, et pour affermir le

nouveau, il restoit à détruire le génie que les fiefs avoient donné.

S. Louis s’étoit fait, il est vrai, une idée assez juste de la

puissance législative; il croyoit qu’elle devoit au moins être aussi

utile aux citoyens soumis aux lois qu’au législateur même; la plupart

de ses établissemens paroissent marqués à ce caractère, et c’est sans

doute ce qui leur donna beaucoup de crédit; mais ses successeurs ne

pensèrent pas avec la même sagesse. Faute de génie ou d’amour pour le

bien public, ils n’embrassèrent point dans leurs vues le corps entier

de la nation, et ne virent qu’eux dans l’état. Ils imaginèrent que

le pouvoir de faire des lois consistoit à donner à leur fantaisie

des chartes ou des ordres particuliers. Leurs sujets ne voyant rien

de fixe dans la législation, ni rien qui contribuât sensiblement

à leur bonheur, sentirent seulement qu’on tentoit de les asservir,

et devoient être continuellement effarouchés. Les Français, qui ne

retiroient presque aucun avantage d’avoir enfin parmi eux une puissance

législative, se roidirent contre les événemens qui, si je puis parler

ainsi, les poussoient malgré eux à la monarchie; ils regrettoient

les droits qu’ils avoient perdus, espéroient de les recouvrer, et ne

devoient pas abandonner avec docilité ceux qu’ils possédoient encore.

Quelque artificieuse qu’eût été la politique de Philippe-le-Bel, il

n’avoit pu cacher son avarice et son ambition. Dans le moment qu’il

préparoit ou consommoit ses fraudes, ses sujets ne s’en apercevoient

pas; mais ils voyoient enfin qu’ils avoient été trompés. Une défiance

générale s’empara des esprits, et les intérêts du prince et de la

nation, qui auroient dû commencer à se confondre, restèrent séparés.

Ses fils, moins adroits et aussi entreprenans que lui, suivirent son

exemple, et les Français, ne voyant dans le législateur qu’un maître

continuellement occupé de sa fortune particulière, continuèrent à

éprouver, dans une monarchie incertaine et lente à se former, la

plupart des désordres de l’ancien gouvernement féodal qui ne subsistoit

plus.

Si ces princes, en assemblant les états-généraux, n’eussent travaillé

qu’à rapprocher et unir les différens ordres de citoyens, au lieu de

les diviser par des haines; s’ils eussent été assez vertueux pour

ne songer aux avantages de leur couronne qu’en ne s’occupant que de

l’intérêt public; si du moins leurs passions plus habiles avoient eu la

sagesse d’emprunter le masque de quelques vertus: sans doute que les

mœurs des François auroient promptement changé, et qu’à l’avénement de

Philippe-de-Valois au trône, ils auroient déjà acquis assez de lumières

pour entrevoir la fin qu’ils devoient se proposer, et les moyens

d’y parvenir. Le clergé, la noblesse et le peuple, instruits par la

générosité du prince, auroient bientôt appris à se faire des sacrifices

réciproques: chaque ordre auroit compris que, pour ne pas se plaindre

des autres, il falloit ne leur pas donner de justes sujets de plainte.

Le clergé auroit vu sans inquiétude la décadence d’une[182] autorité

qui lui étoit funeste, puisqu’elle étoit dangereuse pour l’état dont il

faisoit partie. Les seigneurs, en prenant des sentimens de citoyens,

auroient oublié peu à peu les anciennes prérogatives de leurs terres;

et la connoissance d’un nouveau bien auroit tempéré leur orgueil, leur

avarice et leur ambition. Le tiers état, délivré de ses oppresseurs,

auroit reconnu sans répugnance leur dignité, il se seroit affectionné

à l’état qu’il auroit fait fleurir. Le roi enfin, renonçant aux droits

bizarres et tyranniques de sa souveraineté, auroit commencé à jouir

sans effort des droits équitables et plus étendus de sa royauté.

Les Français ayant enfin une patrie, auroient appris la méthode de

procéder dans la réforme du gouvernement: des réglemens d’abord

grossiers en auroient préparé de plus sages; la nation, instruite

par son expérience journalière, se seroit élevée jusqu’à connoître

les rapports secrets et déliés par lesquels le bonheur particulier

de chaque citoyen est uni au bonheur général de la société, et tous

les ressorts de l’état auroient tendu ensemble à la même fin. A la

place de ces chartes, de ces ordonnances, tour à tour dictées par le

caprice, l’ambition, l’avarice ou la crainte, et qui entretenoient et

augmentoient par-tout le trouble et la confusion, nos pères auroient

eu des loix générales et impartiales, auxquelles ils auroient donné la

force, la majesté et la stabilité qui leur sont nécessaires: des mœurs

portées à une licence extrême n’auroient plus été en contradiction avec

un gouvernement qui exigeoit la plus grande docilité, et, en conciliant

la puissance du prince et la liberté des sujets, on eût tari la source

des révolutions dont la France étoit encore menacée.

L’ignorance la plus barbare sembla présider dans les états-généraux que

convoquèrent les fils de Philippe-le-Bel. Tandis que les trois ordres,

sans objet fixe, sans vue suivie, sans règle constante, flottoient au

gré des événemens et de leurs passions, le prince, qui n’étoit pas

plus éclairé qu’eux, ne travailloit qu’à diviser des forces dont il

craignoit la réunion, et ne savoit pas ensuite profiter de la division

qu’il avoit fomentée: il croyoit affermir une monarchie naissante, en

continuant d’employer la même politique et les mêmes fraudes dont ses

prédécesseurs s’étoient servis pour tromper leurs vassaux et ruiner les

prérogatives de leurs fiefs. De-là ce mélange bizarre de despotisme,

de foiblesse et de démarches contraires, qui, tour à tour favorable

à l’indocilité des sujets et aux prétentions de la couronne, laissoit

incertain le sort du royaume.

En effet, des princes jaloux de leur autorité, et qui n’aspiroient

qu’à détruire l’indépendance féodale, créoient cependant de nouveaux

pairs pour jouir[183] dans leurs terres des mêmes prérogatives qu’ils

redoutoient dans le duc de Bourgogne, le duc d’Aquitaine, et le comte

de Flandre; ils n’étoient occupés qu’à faire de nouvelles acquisitions,

parce qu’ils sentoient que les progrès de leur autorité dépendoient des

richesses avec lesquelles ils pouvoient acheter des créatures et des

soldats; et ils abandonnoient de riches apanages à leurs enfans, sans

prévoir que la couronne, appauvrie par cet abandon continuel de ses

domaines, seroit bientôt dégradée: ils n’imaginoient pas même d’établir

une sorte de substitution, pour empêcher que ces apanages ne passassent

dans des maisons étrangères et peut-être ennemies.[184]

Les progrès que la puissance royale avoit faits, préparoient ceux

qu’elle vouloit faire; et cependant il semble quelquefois que les

prérogatives qu’on lui a données, ne sont encore que des prétentions

chimériques. Le même prince qui ne doute point qu’on ne doive obéir

religieusement à ses ordres, et qui, dans quelques occasions, a agi

en monarque absolu, seroit encore réduit à promettre de rétablir les

coutumes pratiquées sous le règne de St. Louis: il renouvelle les

chartes accordées[185] dans la plus grande anarchie des fiefs, et qui,

en autorisant les seigneurs à faire la guerre au roi même, auroient

fait revivre l’indépendance féodale, si elle avoit pu subsister. On

voit à la fois dans la nation un législateur qui prétend que tout est

soumis à ses ordres, des seigneurs qui n’avoient pas renoncé à leurs

guerres privées, et l’ordre public si foible, si incertain, ou plutôt

si inconnu, que les Valois furent obligés de donner des lettres de

sauvegarde, et des gardiens particuliers aux églises, aux monastères et

aux communautés pour les défendre à main armée, et les protéger contre

leurs ennemis.

Quand Philippe-le-Bel avoit fait une loi pour disposer de la régence

de ses états, dans le cas qu’il mourût avant que son successeur

eût atteint l’âge de majorité, il avoit cru nécessaire d’en faire

garantir l’exécution[186] par les seigneurs les plus considérables,

preuve certaine qu’il étoit peu persuadé lui-même du respect dû à son

pouvoir; et les Valois eurent encore recours à la même méthode pour

donner quelque poids à leurs ordonnances et à leurs engagemens: leurs

sujets, qui signoient leurs traités comme garans, étoient autorisés

à prendre les armes contre eux, ou du moins à ne leur donner aucun

secours s’ils en violoient quelque article: et quel nom peut-on

donner à une administration qui suppose que tout est incertain et

précaire? En lisant l’histoire de France sous ces règnes malheureux, on

croiroit lire à la fois l’histoire de deux peuples différens; c’est un

assemblage monstrueux de prétentions, de coutumes et de droits opposés,

qui s’éteignent, qui renaissent, qui se succèdent tour à tour, et

qui, paroissant devoir s’exclure mutuellement, subsistent quelquefois

en même temps. Pendant que Charles V régnoit avec un empire absolu,

les seigneurs affectoient encore une sorte de souveraineté dans leurs

terres, et les anciens préjugés des fiefs osoient se montrer avec assez

d’audace, pour que le parlement crût nécessaire de rendre un arrêt[187]

qui assurât à ce prince des prérogatives qu’on n’avoit presque pas

contestées à Philippe-le-Hardi.

La cause principale de ces contradictions, c’est que les prédécesseurs

de Philippe-de-Valois, en étendant leurs droits et leurs prétentions,

n’avoient pas apporté les mêmes soins à multiplier leurs richesses et

gouverner leurs finances. Ils avoient été obligés de laisser leurs

domaines en proie à leurs ministres et à leurs officiers, qui les

auroient mal servis à établir la monarchie sur les ruines des fiefs,

si leur zèle n’avoit pas fait leur fortune. Plus vains d’ailleurs

qu’ambitieux, ils s’étoient livrés au luxe, et avant que d’avoir

affermi leur puissance, leur pauvreté les avoit forcés de faire des

extorsions secrètes, ou de recourir à la libéralité de leurs sujets;

mais quelques prérogatives qu’ils eussent acquises, on ne s’étoit

point accoutumé à les regarder comme les juges des besoins de l’état,

et les arbitres des impositions nécessaires pour y subvenir. Plus

Philippe-le-Bel et ses fils mirent d’art à tromper la nation sur cet

objet important, plus elle fut attentive de son côté à ne laisser

lever aucun impôt, sans que le gouvernement eût traité avec elle. Si

ses franchises à cet égard étoient violées, ses murmures, ou plutôt

ses menaces, contraignoient le prince à les rétablir; et l’autorité

royale, ébranlée par différentes secousses, étoit moins respectée, ou

perdoit même quelques-uns des droits auxquels les esprits commençoient

à s’accoutumer. La nation avoit soin de stipuler que tous ses dons

étoient gratuits, et en ajoutant que le roi ne pourroit en inférer

aucune[188] prétention pour l’avenir, elle se rendoit toujours

nécessaire au gouvernement, et empêchoit que le pouvoir arbitraire ne

s’affermît.

Si Philippe de Valois et ses fils, possesseurs paisibles du royaume,

n’avoient été exposés à aucun danger extraordinaire de la part des

rois d’Angleterre, ils ne se seroient point vus dans la nécessité de

lasser la patience de leurs sujets par des demandes de subsides trop

fortes et trop souvent répétées; n’étant point dégradés par leurs

besoins, peut-être seroient-ils parvenus, à force d’art, à établir

arbitrairement quelques médiocres impôts, qui n’auroient excité que

de légères plaintes; en tâtant continuellement les dispositions de

leurs sujets, en avançant à propos, en reculant avec prudence, un abus

léger se seroit insensiblement converti en droit incontestable: toute

l’histoire de France est une preuve certaine de cette vérité. Si

Philippe de Valois eût ménagé l’avarice de ses sujets, il eût laissé à

son successeur le droit de suivre son exemple avec moins de retenue; et

quand le prince auroit enfin obtenu peu à peu la prérogative importante

de décider à son gré des impositions, il lui auroit été facile de

dissoudre, pour ainsi dire, la nation, en ne convoquant plus les

états-généraux; bientôt il auroit gouverné avec un empire absolu, et

ces mœurs, ces préjugés, ce caractère que les fiefs avoient donnés, et

qui sembloient tenir la nation en équilibre entre la monarchie et le

gouvernement libre, en l’exposant à des agitations violentes, auroient

eu le même sort que les coutumes qui les avoient fait naître.

Mais il s’en falloit bien que les circonstances où Philippe-de-Valois

se trouva, lui permissent de n’être point à charge à ses sujets.

Après l’exclusion des filles de Louis Hutin et de Philippe-le-Long

au trône, le sort de la princesse, dont la veuve de Charles-le-Bel

accoucha, paroissoit décidé; et quoique Philippe-de-Valois, à la

faveur de deux exemples qui établissoient la succession telle[189]

qu’elle est aujourd’hui, eût fait sans peine reconnoître ses droits,

Edouard III, un des rois les plus célèbres qu’ait eu l’Angleterre,

revendiqua la France comme son héritage. Il étoit fils d’une fille

de Philippe-le-Bel, et en convenant que les princesses ne pouvoient

succéder à la couronne, il prétendoit qu’elles étoient dépositaires

d’un droit dont il ne leur étoit pas permis de jouir, et qu’elles le

transmettoient à leurs enfans mâles. On répondoit à cette subtilité;

mais l’ambition des rois se soumet-elle à des règles, et l’Europe,

depuis long-temps, n’étoit-elle pas accoutumée à voir les lois obéir

à la force? Les hostilités commencèrent donc, et la fortune favorisa

Edouard, ou plutôt la victoire se rangea sous les drapeaux d’un prince

aussi habile dans la politique de son siècle que grand capitaine, et à

qui son ennemi n’opposoit qu’un courage aveugle et téméraire.

Philippe fut battu à Crécy, et la perte de Calais ouvrit aux Anglais

les provinces les plus importantes du royaume. Ces succès, dont

nos historiens ne parlent qu’avec une sorte de terreur, paroissent

décisifs, quand on ne fait attention qu’aux désordres du gouvernement

de France; mais on juge sans peine qu’ils n’annonçoient point la

ruine entière de Philippe-de-Valois et de sa nation, ni la fin de

la querelle allumée entre les Français et les Anglais: dès qu’on

se rappelle la manière dont on faisoit alors la guerre, et que le

gouvernement d’Angleterre, quoique moins vicieux que le nôtre, avoit

cependant de très-grands vices. Le vainqueur, en effet épuisé, par sa

propre victoire, ne fut pas en état de profiter de ses avantages; mais

il n’en conçut pas des espérances moins ambitieuses: le vaincu, de son

côté, espéra de réparer ses pertes et de se venger; et on ne fit qu’une

trêve, qui, n’offrant qu’une fausse image de la paix, devoit perpétuer

les maux de la guerre, et forçoit Philippe à fatiguer, ou du moins à

éprouver pendant long-temps la patience et l’avarice de ses sujets.

Ce prince cependant, plus haï que craint, avoit aliéné, par la dureté

de son gouvernement, des esprits qu’il auroit été d’autant plus

nécessaire de ne pas indisposer, que son ennemi avoit le talent de

gagner les cœurs. Edouard, en entrant en France, avoit publié une

espèce[190] de manifeste, par lequel il promettoit aux Français de

les rétablir dans la jouissance de leurs anciens priviléges, et les

invitoit à recouvrer les droits dont leurs pères avoient joui: on

ne se fia pas sans doute aux promesses d’un prince dont les Anglais

redoutoient l’ambition, et plus puissant dans ses états que Philippe

ne l’étoit dans les siens; mais cette démarche n’étoit que trop propre

à donner une nouvelle force aux mœurs et aux préjugés des fiefs. Tous

les ordres de l’état, également opprimés, ne purent s’empêcher de voir

et de regretter ce qu’ils avoient perdu. Le souvenir du passé produisit

une sorte d’inquiétude sur l’avenir; on se plaignit, on murmura, et

on fut plus indigné après la bataille de Crécy des changemens que

Philippe fit dans les monnoies, et des nouveaux impôts[191] qu’il

établit sans le consentement des états, qu’on ne l’avoit été de la

manière injuste et despotique dont il avoit fait conduire au supplice

Olivier de Clisson et plusieurs gentilshommes Bretons et Normands.

Quelques seigneurs embrassèrent les intérêts d’Edouard, et se lièrent

à lui ouvertement ou en secret; les autres virent sans chagrin les

malheurs de l’état, dont la situation annonçoit quelque grand désastre.

La nation entière, qui peut-être n’auroit pas payé sans murmurer des

victoires et des succès, devoit trouver dur de s’épuiser pour nourrir

le faste de la cour, satisfaire l’avarice de quelques ministres

insatiables, et n’acheter à la guerre que des affronts.

C’est la mauvaise administration des finances, qui, dans tous les

temps, et chez tous les peuples, a causé plus de troubles et de

révolutions que tous les autres abus du gouvernement. Le citoyen est

souvent la dupe du respect auquel il est accoutumé pour ses magistrats,

et des entreprises que médite leur ambition: il aime le repos, présume

le bien, et ne cherche qu’à se faire illusion à lui-même. Pour être

alarmé, quand on attente à sa liberté, il faudroit qu’il fût capable

de réfléchir, de raisonner et de craindre pour l’avenir. Il faudroit

qu’il vît les rapports de toutes les parties de la société entre elles,

l’appui mutuel qu’elles se prêtent, et sans lequel le bon ordre n’est

qu’un vain nom pour cacher une oppression réelle. On éblouit le peuple

sans beaucoup d’adresse, on le dégoûte de ce qu’il possède en lui

faisant de vaines promesses; on ruine un de ses droits sous prétexte de

détruire un abus ou de faire un nouveau bien, et il ne manque presque

jamais d’aller au-devant des fers qu’on lui prépare; mais quand il plie

sous le poids des impôts, rien ne peut lui faire illusion. Quand on

veut l’assujettir à une taxe nouvelle, son avarice, qui n’est jamais

distraite, commence toujours par s’alarmer, et lui peint le mal plus

grand qu’il ne l’est en effet. On ne sent point la nécessité des

tributs qui sont demandés, ou l’on fait un tort au gouvernement de

cette nécessité; et si les esprits ne sont pas accablés par la crainte,

les citoyens doivent se porter à la violence pour se faire justice.

Si le règne de Philippe-de-Valois eût duré plus long-temps, il est

vraisemblable que les besoins immodérés de l’état, ou plutôt du prince

et de ses ministres, auroient excité un soulèvement général dans la

nation. Peut-être que le peuple auroit recouru à la protection de la

noblesse contre le roi, comme il avoit eu autrefois recours au roi

pour se délivrer de la tyrannie des seigneurs. Quelles n’auroient pas

été les suites d’une pareille démarche, dans un temps où le prince ne

savoit pas encore se servir de sa puissance législative pour former

un gouvernement équitable, et mériter la confiance de ses sujets; que

le souvenir de l’ancienne dignité des fiefs n’étoit pas effacé; et

que tous les ordres de l’état, assez malheureux pour souhaiter à la

fois un changement, sembloient ne consulter que leurs passions? Le

règne de Philippe-de-Valois n’est pas l’époque d’une révolution, mais

il la prépare et la rend nécessaire. En effet, il étoit impossible

que le royaume, engagé dans une guerre bien plus difficile à terminer

que celles qu’il avoit eues jusqu’alors, toujours accablé de besoins

pressans, et toujours dans l’impuissance d’y subvenir, respectât un

gouvernement qui tenoit un milieu équivoque entre la monarchie et

la police barbare des fiefs, et dont l’administration incertaine ne

fournissoit aucune ressource efficace contre les malheurs qu’elle

produisoit.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 2 (of 15) · 第 21 / 61 题