LA DERNIÈRE NUIT DE LOUVAIN

Dans ce qui fut Louvain, il n'y a plus un homme, plus une femme, plus un

enfant, et la Dyle et son canal ne reflètent plus que des murailles

écrêtées et des poutres noircies qui menacent le ciel. Il y a des rues

qu'on ne retrouve plus: des maisons sont tombées dedans; une grille, un

panneau de cloison les ferme;--on croirait qu'il s'agit d'une ancienne

cour ou d'un ancien jardin. Et partout, éclatés ou gonflés, pourrissant

sous les nuages mouvants des mouches, des cadavres de chevaux, ou bien

des corps à demi calcinés que de rares voyageurs viennent reconnaître,

enveloppent et emportent. Ce ne sont pas des corps de soldats allemands,

ni des corps de soldats belges ou d'alliés; il a pourtant été tué

beaucoup d'Allemands dans la nuit du mardi 25 août au mercredi, mais on

les a fait disparaître. Quant aux soldats alliés, nulle trace de leur

passage n'a pu être relevée au lendemain de la nuit tragique qui a été

la dernière nuit de Louvain. Aucun fusil belge, anglais ou français n'a

parlé, et les civils qui, _quelques jours plus tard_, ont été accusés

d'avoir fait le coup de feu sur les troupes s'étaient terrés dans leurs

maisons. Il n'y a eu que des soudards, ivres à crever, qui se sont

entre-tués. La dernière nuit de Louvain n'a été héroïque pour aucun

combattant, elle n'a été qu'une effroyable nuit de saoulerie, de

bagarres, d'incendies et de meurtres, une nuit dont l'officier général

commandant la place a voulu effacer le souvenir par le feu. Mais le feu

qu'un abominable brigand allume ne peut rien purifier, rien évaporer.

Des ruines s'érigent qui racontent, phrase à phrase, le drame d'où elles

ont surgi; et le souvenir de l'injuste anéantissement d'une ville

demeurera impérissablement et prendra sa place dans la longue série

d'attentats que des brutes auront commis contre l'humanité et qu'ils

auront--il faut s'en persuader pour conserver les germes de notre

idéal--qu'ils auront payé de l'existence de leur exécrable race.

[Illustration: Un groupe d'incendiaires, manifestement satisfaits de

leur ouvrage et posant complaisamment devant un photographe hollandais.]

De Louvain, il ne subsiste plus que l'Hôtel de Ville et l'église

Sainte-Gertrude, les deux témoins les plus magnifiques de l'ancienne

cité. Dominant ce champ de cendres et de décombres, ces deux témoins-là,

nés du génie de la paix, contemplent ce que le «génie» d'une bande de

vandales a pu accomplir entre un coucher et un lever de soleil. L'Ecole

des Arts et Manufactures, l'Ecole d'Agriculture, l'Université, tout a

été détruit. De toutes ces forteresses pacifiques, ce sont les 100.000

volumes et les manuscrits de la Bibliothèque qui ont résisté le plus

longtemps à la rage des incendiaires. La pensée humaine, qu'on avait

accumulée là depuis plus de cinq siècles, s'est défendue rayon par

rayon, livre par livre, jusqu'à ce que les bidons d'essence triomphent

de leur entêtement.

Quelques maisons isolées avaient été sauvées: on y a mis le feu. Quatre

jours plus tard, on s'apercevait que les usines de Dyle et Bacalan

n'étaient pas complètement détruites; on envoyait un peloton

d'incendiaires pour les achever. Maintenant, c'est fini. Samedi soir 29

août, quelques volutes de fumée s'élevaient encore au-dessus des ruines.

Depuis, tout est entré dans l'immobilité de la mort. Quand une voiture

se présente pour traverser la ville, les sentinelles qui gardent cette

région infernale se dressent et crient: «Arrière!» On ne peut passer

qu'à la condition de prouver qu'on avait là un parent ou une maison,--un

parent dont on souhaite relever la dépouille, une maison dont on veut

visiter les ruines.

[Illustration: CE QUI FUT LOUVAIN.--Les Allemands, par un reste de

pudeur, ont respecté l'Hôtel de Ville, joyau du quinzième siècle; mais

de Saint-Pierre (au fond), comme de l'Université, il ne reste que les

murs.--_Phot. N. J. Boon, Amsterdam._]

J'ai vu un bourgeois de Bruxelles qui avait obtenu l'autorisation de se

rendre sur ce qui fut Louvain pour y chercher le corps de son beau-père.

Il l'a retrouvé, étendu sur le seuil de sa demeure: près de lui, était

couché le corps d'un enfant,--son petit-fils. Le drame était facile à

reconstituer: le grand-père et le petit-fils, surpris par l'incendie,

avaient tenté de quitter leur maison; des soldats qui parcouraient les

rues les avaient fusillés dès le premier pas, _parce qu'il était

interdit aux civils qu'on avait consignés chez eux de sortir de leur

demeure_. Pendant qu'ils s'y trouvaient, on lançait des bidons d'essence

dans les habitations; il fallait donc ou qu'ils se laissent brûler, ou

qu'ils se fassent tuer. Ceux-là s'étaient fait tuer: un vieillard de 75

ans et un enfant de 14 ans.

Et, pour tant d'horreurs, il n'y a pas une excuse, il n'y a pas une

explication, il n'y a rien qui puisse atténuer l'effroyable

responsabilité de cette destruction. Le mercredi 19 août, les Allemands

faisaient une entrée triomphale dans Louvain, sans coup férir. On les

logea chez l'habitant; ils se montrèrent polis. Tout se passa bien

jusqu'au mardi 25 août. Néanmoins, depuis deux jours, les hommes

buvaient sans mesure. Dans l'après-midi du 25 août, des bagarres

commencèrent à éclater entre eux, rue de la Station, sur la Grand'Place,

un peu partout. Et voilà que dans la soirée, vers cinq heures et demie,

on perçut une canonnade lointaine, qui se rapprocha, mais demeura--au

dire de témoins dignes de foi--distante de cinq à dix kilomètres de la

ville. A six heures et demie, il y eut une «proclamation» du commandant

des forces allemandes qui, laissant prévoir qu'une bataille de nuit

était imminente, ordonnait que toutes les fenêtres fussent fermées

(volets ouverts, rideaux enlevés) et qu'une lumière éclairât chacune

d'elle. La porte des maisons devait demeurer grande ouverte, le couloir

ou la pièce d'accès largement éclairée. Enfin il était interdit aux

habitants de se montrer dans la rue ou aux fenêtres et de traverser le

couloir de leur maison. (Les Allemands ont de ces précautions; j'ai vécu

pendant plus de quinze jours avec eux et je puis affirmer qu'ils

n'abandonnent rien au hasard, particulièrement quand il s'agit de

garantir leur vie.)

Un habitant de la rue de la Station--le père Catala, supérieur de

l'école espagnole--m'a rapporté que vers sept heures, le soir de ce 25

août, étant allé trouver les soldats qu'il logeait, il leur sourit

tristement en leur faisant comprendre, par geste, qu'on devait se battre

au loin. Mais les hommes, qui étaient sur leur lit, clignèrent de

l'oeil, montrèrent leur coussin, rirent de bon coeur et se recouchèrent.

Un peu après sept heures, les soldats qui étaient attablés dans les

estaminets et dans les maisons particulières se mirent à boire

effroyablement: un combat semblait prochain, il fallait se donner du

coeur au ventre.

Vers sept heures et demie, rue de la Station, le père Catala distingua

le bruit d'une dispute entre Allemands.

Soudain, un coup de fusil éclata, aussitôt suivi d'un autre et la

fusillade gagna la ville. A partir de ce moment, on ne cessa de tirer de

partout,--rue des Chevaliers, rue des Récollets, rue de Namur. On

entendait des cris, des protestations, des supplications.

Rue de la Station, le père Catala s'en fut retrouver ses militaires; il

les vit debout, anxieux, semblant ne rien comprendre à l'aventure et

semblant, surtout, ne pas être pressés de sortir de la maison. A cet

instant, le frère convers de l'institution accourut pour informer son

supérieur qu'une maison brûlait. Le père sortit par le jardin, vit la

lueur de l'incendie, retourna près de ses soldats, mais ne les trouva

plus.

A dix heures, tout le quartier de la gare était en feu.

Le père supérieur et ses frères s'étaient réfugiés au fond du jardin de

l'école; les coups de feu éclataient toujours et l'incendie gagnait le

centre de la ville.

Jugeant que les hommes dont il avait la responsabilité n'étaient pas en

sécurité au fond de ce jardin, il leur fit franchir le mur d'un enclos

voisin, les cacha dans de grandes caisses d'emballage et ils attendirent

là, en priant, jusqu'à ce qu'une longue lueur, toute proche, les

éclairât... Leur maison flambait. Ce fut alors que le père Catala sortit

de sa cachette: il avait oublié les saintes hosties dans la petite

chapelle de l'école. Il embrassa ses compagnons et, malgré leurs

supplications, il s'éloigna. Quand il revint, il annonça que toute la

rue était livrée aux flammes et qu'on voyait des corps sur la chaussée.

Le lendemain, au jour, la plupart de ces corps avaient disparu; on ne

devait retrouver que ceux des civils.

Enfin, lorsque le jour se leva, les fusils se turent.

A neuf heures, ordre fut donné à tout le monde de s'assembler dans les

rues; on sépara les hommes des femmes et des enfants, on choisit deux ou

trois cents citoyens les mieux vêtus, on leur lia fortement les mains et

l'on se mit en route par les rues de la ville. A certains endroits, on

était obligé de courir pour ne pas être grillés par l'incendie. Un

vieillard, qui ne pouvait avancer assez vite, était tiré par un soldat,

tandis qu'un sous-officier lui lançait des coups de pied et des coups de

crosse. Enfin, après des pauses, des contremarches, des conseils tenus

dans les carrefours, on décida d'emprunter la chaussée de Malines. On

marcha durant tout l'après-midi.

Dans la soirée, la bande fit halte à Campenhout; on enferma les otages

de Louvain dans l'église où ils demeurèrent jusqu'au matin. Alors, on

les fit sortir de là et, sans explication, sans un mot pour les rassurer

sur leur propre sort, tandis que des troupes passaient, se dirigeant

vers Malines, on relâcha les Louvanistes en leur enjoignant de retourner

_chez eux_.

Ceux qui y retournèrent furent arrêtés trois ou quatre fois et, quand

les plus solides atteignirent leur ville, ils ne purent que la

considérer de loin. Lorsque, enfin, le lendemain, il leur fut permis

d'en franchir les remparts, ils ne virent plus que des cendres, des

décombres et des cadavres. Quant aux femmes et aux enfants qu'ils

avaient quittés l'avant-veille, plus de traces!

La semaine dernière, après m'être échappé de Bruxelles, j'ai trouvé à

Gand, à Ostende et jusqu'à Folkestone, de petites affiches, écrites à la

main, collées sur les murs et aux devantures des magasins:

_La mère du petit Jean X..., perdu à Louvain le jeudi 20 août, est à...

Envoyer des nouvelles de Jean d'urgence._

Ou bien:

_François Vandermal informe sa femme qu'il est chez M. Y..., à Bruges;

il y est seul, sans Elie et sans Marie._

Et d'autres, beaucoup d'autres, dans ce genre.

Certaines familles ne réclameront pas: la mère a été tuée dans une

petite rue voisine de la place, l'enfant a été fusillé à cent pas plus

loin, le père a été jeté dans le canal...

Voilà la guerre de Guillaume II, élève de Bismarck!

Des villages ont été anéantis parce que des paysans, des ouvriers, des

bourgeois, qui avaient vu brutaliser leurs femmes et battre leurs

enfants, n'avaient pu s'empêcher de saisir un fusil et de tirer; mais si

Louvain a été brûlée et rasée, si la population a été disséminée ou

fusillée, c'est que des soldats, ivres de bière et d'alcool, hallucinés

par la terreur qui fait trembler tous leurs chefs sans exception,

jusqu'aux plus grands, ont commencé à s'entretuer dans la nuit du 25 au

26 août.

Une ville sur les pavés de laquelle le sang allemand avait été versé par

des mains teutonnes devait disparaître. Elle a disparu. C'est un fait

d'armes dont pourra se repaître l'orgueil germanique.

GASTON CHÉRAU.

L'Illustration, No. 3733, 12-19 Septembre 1914 · 第 3 / 11 题