III

Aujourd'hui, il se fait vieux, le conteur d'histoires d'amour, le

marchand de rêves. Cinquante ans tout à l'heure, les cheveux poivre et

sel, la patte d'oie au coin de l'oeil et l'estomac gâté,--une mauvaise

pierre dans son sac, comme on dit.

Ce matin, lorsqu'il s'est réveillé, la bouche amère, et qu'il a lu

le billet de faire-part, il n'a pas voulu, tout d'abord, aller à cet

enterrement. Saluer le cercueil d'un homme qu'il méprisait! A quoi

bon cette hypocrisie? C'était un «confrère», sans doute,--quel mot

absurde!--mais un drôle, une plume vénale. Pourtant, il n'avait pas eu

à se plaindre de ce malheureux. Au contraire. Sans intérêt personnel,

par simple goût, ce journaliste lui avait toujours montré une

sympathie dont il rougissait, l'avait loué avec tact et même

chaudement défendu dans de mauvais jours. On était sinon des amis, du

moins des camarades; on se serrait la main quand on se rencontrait,

par hasard, dans la rue, aux «premières». Allons! il suivrait ce

convoi; il devait au mort cette politesse.

Et, par ce sale et pluvieux matin de Novembre, il s'était rasé

et habillé de bonne heure, il avait déjeuné à la hâte,--les oeufs

n'étaient pas frais, pouah!--il avait pris un fiacre qui sentait

le chien mouillé, et il était arrivé en retard à l'église, quand le

service funèbre était presque terminé.

--«Portez... armes! Présentez... armes!»

Et le tambour voilé battait aux champs.

Des soldats?... Ah! oui, c'est vrai, il y a une croix d'honneur sur le

catafalque. Celui qu'on enterrait l'avait autrefois ramassée dans la

boue d'une intrigue politique, où des filles se trouvaient mêlées. Et

le poète, en s'inclinant pour l'Élévation, se sent tout honteux de son

ruban rouge.

Mais, puisqu'il est venu, il ira jusqu'au bout. On vient de donner

l'absoute. Il prend la file, jette l'eau bénite, remonte dans son

fiacre; et le cortège se met en route vers les faubourgs, sous la

pluie fine et froide. Puis, au cimetière, c'est l'éternelle et lugubre

comédie: les gens qui, tout le long du chemin, ont ri d'un scandale

arrivé la veille, et qui se composent un visage digne ou chagrin en se

rangeant autour de la fosse béante; l'orateur ridicule qui ment comme

un dentiste, en parlant du mort, dans l'espoir de quelque réclame;

et, dans un coin, témoignage de la belle existence du défunt, sa

maîtresse, une catin hors d'âge, dont le deuil semble un déguisement

et dont les larmes font couler le maquillage.

Il en a assez, l'homme nerveux. Il prévoit qu'à la sortie il faudra

encore distribuer des poignées de main déshonorantes. Il s'esquive

avant la fin, et se dérobant derrière un magnifique monument-annonce

élevé à la mémoire d'un fameux marchand de nouveautés, il s'enfuit

dans une allée déserte du cimetière.

Il ne pleut plus; mais ce ciel couleur de suie, ces feuilles mortes

dans la boue, ces arbres noirs dégouttant sur les tombes, et ce vent

malsain, ce vent d'épidémie, qui passe en gémissant, c'est sinistre!

Le rêveur solitaire éprouve tout à coup une inexprimable détresse.

Il songe qu'il n'est plus jeune, qu'il se porte mal, que sa vie est

contentieuse et précaire, et que ce n'est rien, mais rien, que sa

réputation si enviée par ses «confrères», que sa gloire de papier.

Il se dit que lorsqu'on le mettra en terre, bientôt, les choses se

passeront comme pour cet homme taré: mêmes crosses de fusil sonnant

sur les dalles de l'église, mêmes indifférents dans des fiacres

causant de leurs petites affaires, même grotesque en cravate blanche,

débitant des sottises avec une émotion de cabotin, tandis qu'un ami

complaisant l'abrite sous un parapluie.

Et il est tellement saturé de tristesse et de dégoût qu'il voudrait

être mort déjà, et que ce fût fini, fini tout à fait. Oh! comme on

doit bien se reposer ici!

Alors, dans le vent qui murmure et qui pleure en inclinant les ifs,

il croit entendre--réponse à son affreux désir--les paroles qui lui

rappellent les heures excellentes de sa vie, les paroles qu'il n'a

entendu prononcer que par sa mère bien aimée et par sa maîtresse la

mieux chérie:

«Maintenant, il s'agit de faire dodo!»

Contes rapides · 第 7 / 26 题