Aujourd'hui, il se fait vieux, le conteur d'histoires d'amour, le
marchand de rêves. Cinquante ans tout à l'heure, les cheveux poivre et
sel, la patte d'oie au coin de l'oeil et l'estomac gâté,--une mauvaise
pierre dans son sac, comme on dit.
Ce matin, lorsqu'il s'est réveillé, la bouche amère, et qu'il a lu
le billet de faire-part, il n'a pas voulu, tout d'abord, aller à cet
enterrement. Saluer le cercueil d'un homme qu'il méprisait! A quoi
bon cette hypocrisie? C'était un «confrère», sans doute,--quel mot
absurde!--mais un drôle, une plume vénale. Pourtant, il n'avait pas eu
à se plaindre de ce malheureux. Au contraire. Sans intérêt personnel,
par simple goût, ce journaliste lui avait toujours montré une
sympathie dont il rougissait, l'avait loué avec tact et même
chaudement défendu dans de mauvais jours. On était sinon des amis, du
moins des camarades; on se serrait la main quand on se rencontrait,
par hasard, dans la rue, aux «premières». Allons! il suivrait ce
convoi; il devait au mort cette politesse.
Et, par ce sale et pluvieux matin de Novembre, il s'était rasé
et habillé de bonne heure, il avait déjeuné à la hâte,--les oeufs
n'étaient pas frais, pouah!--il avait pris un fiacre qui sentait
le chien mouillé, et il était arrivé en retard à l'église, quand le
service funèbre était presque terminé.
--«Portez... armes! Présentez... armes!»
Et le tambour voilé battait aux champs.
Des soldats?... Ah! oui, c'est vrai, il y a une croix d'honneur sur le
catafalque. Celui qu'on enterrait l'avait autrefois ramassée dans la
boue d'une intrigue politique, où des filles se trouvaient mêlées. Et
le poète, en s'inclinant pour l'Élévation, se sent tout honteux de son
ruban rouge.
Mais, puisqu'il est venu, il ira jusqu'au bout. On vient de donner
l'absoute. Il prend la file, jette l'eau bénite, remonte dans son
fiacre; et le cortège se met en route vers les faubourgs, sous la
pluie fine et froide. Puis, au cimetière, c'est l'éternelle et lugubre
comédie: les gens qui, tout le long du chemin, ont ri d'un scandale
arrivé la veille, et qui se composent un visage digne ou chagrin en se
rangeant autour de la fosse béante; l'orateur ridicule qui ment comme
un dentiste, en parlant du mort, dans l'espoir de quelque réclame;
et, dans un coin, témoignage de la belle existence du défunt, sa
maîtresse, une catin hors d'âge, dont le deuil semble un déguisement
et dont les larmes font couler le maquillage.
Il en a assez, l'homme nerveux. Il prévoit qu'à la sortie il faudra
encore distribuer des poignées de main déshonorantes. Il s'esquive
avant la fin, et se dérobant derrière un magnifique monument-annonce
élevé à la mémoire d'un fameux marchand de nouveautés, il s'enfuit
dans une allée déserte du cimetière.
Il ne pleut plus; mais ce ciel couleur de suie, ces feuilles mortes
dans la boue, ces arbres noirs dégouttant sur les tombes, et ce vent
malsain, ce vent d'épidémie, qui passe en gémissant, c'est sinistre!
Le rêveur solitaire éprouve tout à coup une inexprimable détresse.
Il songe qu'il n'est plus jeune, qu'il se porte mal, que sa vie est
contentieuse et précaire, et que ce n'est rien, mais rien, que sa
réputation si enviée par ses «confrères», que sa gloire de papier.
Il se dit que lorsqu'on le mettra en terre, bientôt, les choses se
passeront comme pour cet homme taré: mêmes crosses de fusil sonnant
sur les dalles de l'église, mêmes indifférents dans des fiacres
causant de leurs petites affaires, même grotesque en cravate blanche,
débitant des sottises avec une émotion de cabotin, tandis qu'un ami
complaisant l'abrite sous un parapluie.
Et il est tellement saturé de tristesse et de dégoût qu'il voudrait
être mort déjà, et que ce fût fini, fini tout à fait. Oh! comme on
doit bien se reposer ici!
Alors, dans le vent qui murmure et qui pleure en inclinant les ifs,
il croit entendre--réponse à son affreux désir--les paroles qui lui
rappellent les heures excellentes de sa vie, les paroles qu'il n'a
entendu prononcer que par sa mère bien aimée et par sa maîtresse la
mieux chérie:
«Maintenant, il s'agit de faire dodo!»