levais même à tous moments pour cela, mon père vit bien que, dans le
transport où j'étais, rien ne serait capable de m'arrêter il me
conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques avec moi
pour me garder à vue. Je ne me possédais point. J'aurais donné mille
vies pour être seulement un quart d'heure à Paris. Je compris que,
m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettrait pas aisément de
sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres, ne
voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je m'adressai
doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, à
faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir à mon évasion. Je
les pressai, je les caressai, je les menaçai; mais cette tentative fut
encore inutile.
Je perdis alors toute espérance. Je résolus de mourir, et je me jetai
sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la
nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture
qu'on m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut
la bonté de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il
m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par
respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent, pendant lesquels
je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. Il continuait
toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens
et m'inspirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est certain que je ne
l'estimais plus; comment aurais-je estimé la plus volage et la plus
perfide de toutes les créatures? Mais son image, ses traits charmants
que je portais au fond du coeur, y subsistaient toujours. Je le sentais
bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais même, après tant de honte
et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier
l'ingrate Manon.
Mon père était surpris de me voir toujours si fortement touché. Il me
connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa
trahison ne me la fît mépriser, il s'imagina que ma constance venait
moins de cette passion en particulier que d'un penchant général pour les
femmes. Il s'attacha tellement à cette pensée que, ne consultant que sa
tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me
dit-il, j'ai eu dessein, jusqu'à présent, de te faire porter la croix de
Malte, mais je vois que tes inclinations ne sont point tournées de ce
côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une
qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses là-dessus. Je
lui répondis que je ne mettais plus de distinction entre les femmes, et
qu'après le malheur qui venait de m'arriver je les détestais toutes
également. Je t'en chercherai une, reprit mon père en souriant, qui
ressemblera à Manon, et qui sera plus fidèle. Ah! si vous avez quelque
bonté pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr,
mon cher père, qu'elle ne m'a point trahi; elle n'est pas capable d'une
si noire et si cruelle lâcheté. C'est le perfide B... qui nous trompe,
vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincère, si
vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-même. Vous êtes un enfant,
repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point,
après ce que je vous ai raconté d'elle? C'est elle-même qui vous a livré
à votre frère. Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et profiter si vous
êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop
clairement qu'il avait raison. C'était un mouvement involontaire qui me
faisait prendre ainsi le parti de mon infidèle. Hélas! repris-je, après
un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux
objet de la plus lâche de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en
versant des larmes de dépit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant.
Ma crédulité ne leur coûtait guère à tromper. Mais je sais bien ce que
j'ai à faire pour me venger. Mon père voulut savoir quel était mon
dessein. J'irai à Paris, lui dis-je, je mettrai le feu à la maison de
B..., et je le brûlerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement
fit rire mon père et ne servit qu'à me faire garder plus étroitement
dans ma prison.
J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de
changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'étaient qu'une
alternative perpétuelle de haine et d'amour, d'espérance ou de
désespoir, selon l'idée sous laquelle Manon s'offrait à mon esprit.
Tantôt je ne considérais en elle que la plus aimable de toutes les
filles, et je languissais du désir de la revoir; tantôt je n'y
apercevais qu'une lâche et perfide maîtresse, et je faisais mille
serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres,
qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je relus tous
mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un goût
infini pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il me fut dans la
suite. Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la
clarté dans quantités d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient
paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième
livre de L'Énéide; je le destine à voir le jour et je me flatte que le
public en sera satisfait. Hélas! disais-je en le faisant, c'était un
coeur tel que le mien qu'il fallait à la fidèle Didon.
Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport
avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son
affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une
simple amitié de collège, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens
qui sont à peu près du même âge. Je le trouvai si changé et si formé,
depuis cinq ou six mois que j'avais passés sans le voir, que sa figure
et le ton de son discours m'inspirèrent du respect. Il me parla en
conseiller sage, plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit l'égarement où
j'étais tombé. Il me félicita de ma guérison, qu'il croyait avancée;
enfin il m'exhorta à profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir
les yeux sur la vanité des plaisirs. Je le regardai avec étonnement. Il
s'en aperçut. Mon cher Chevalier me dit-il, je ne vous dis rien qui ne
soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un sérieux
examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupté, mais le
Ciel m'avait donné, en même temps, du goût pour la vertu. Je me suis
servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre et je
n'ai pas tardé longtemps à découvrir leurs différences. Le secours du
Ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris
auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient,
ajouta-t-il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude? C'est
uniquement la tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais l'excellence
de votre coeur et de votre esprit; il n'y a rien de bon dont vous ne
puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter
du chemin. Quelle perte pour la vertu! Votre fuite d'Amiens m'a causé
tant de douleur, que je n'ai pas goûté, depuis, un seul moment de
satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. Il me
raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais
parti avec ma maîtresse, il était monté à cheval pour me suivre; mais
qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait été
impossible de me joindre; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une
demi-heure après mon départ; qu'étant bien certain que je me serais
arrêté à Paris, il y avait passé six semaines à me chercher inutilement;
qu'il allait dans tous les lieux où il se flattait de pouvoir me
trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma maîtresse à la Comédie;
qu'elle y était dans une parure si éclatante qu'il s'était imaginé
qu'elle devait cette fortune à un nouvel amant; qu'il avait suivi son
carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique
qu'elle était entretenue par les libéralités de Monsieur B... Je ne
m'arrêtai point là, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour
apprendre d'elle-même ce que vous étiez devenu; elle me quitta
brusquement, lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de
revenir en province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre
aventure et la consternation extrême qu'elle vous a causée; mais je n'ai
pas voulu vous voir, sans être assuré de vous trouver plus tranquille.
Vous avez donc vu Manon, lui répondis-je en soupirant. Hélas! vous êtes
plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais. Il me fit
des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour
elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et sur
mes inclinations, qu'il me fit naître dès cette première visite, une
forte envie de renoncer comme lui à tous les plaisirs du siècle pour
entrer dans l'état ecclésiastique.
Je goûtai tellement cette idée que, lorsque je me trouvai seul, je ne
m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'Évêque
d'Amiens, qui m'avait donné le même conseil, et les présages heureux
qu'il avait formés en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti.
La piété se mêla aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage
et chrétienne, disais-je; je m'occuperai de l'étude et de la religion,
qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour.
Je mépriserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez
que mon coeur ne désirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu
d'inquiétudes que de désirs. Je formai là-dessus, d'avance, un système
de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée,
avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une
bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux
et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais
un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui
m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma
curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des
hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prétentions ne
seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait
extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un si sage arrangement,
je sentais que mon coeur attendit encore quelque chose, et que, pour
n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait
être avec Manon.
Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites, dans
le dessein qu'il m'avait inspiré, je pris l'occasion d'en faire
l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention était de laisser
ses enfants libres dans le choix de leur condition et que, de quelque
manière que je voulusse disposer de moi, il ne se réserverait que le
droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui
tendaient moins à me dégoûter de mon projet, qu'à me le faire embrasser
avec connaissance. Le renouvellement de l'année scolastique approchait.
Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de
Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie, et moi pour
commencer les miennes. Son mérite, qui était connu de l'évêque du
diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un bénéfice considérable avant
notre départ.
Mon père, me croyant tout à fait revenu de ma passion, ne fit aucune
difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit
ecclésiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbé des
Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant
d'application, que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois.
J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du
jour. Ma réputation eut tant d'éclat, qu'on me félicitait déjà sur les
dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans l'avoir sollicité,
mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'était pas
plus négligée; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge
était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu
plusieurs fois répandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il
nommait ma conversion. Que les résolutions humaines soient sujettes à
changer, c'est ce qui ne m'a jamais causé d'étonnement; une passion les
fait naître, une autre passion peut les détruire; mais quand je pense à
la sainteté de celles qui m'avaient conduit à Saint-Sulpice et à la joie
intérieure que le Ciel m'y faisait goûter en les exécutant, je suis
effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai
que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle
des passions. Qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se
trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir sans se trouver capable
de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me
croyais absolument délivré des faiblesses de l'amour. Il me semblait que
j'aurais préféré la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart
d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans
excepter ceux qui m'auraient été offerts par Manon. Cependant, un
instant malheureux me fit retomber dans le précipice, et ma chute fut
d'autant plus irréparable que, me trouvant tout d'un coup au même degré
de profondeur d'où j'étais sorti, les nouveaux désordres où je tombai me
portèrent bien plus loin vers le fond de l'abîme.
J'avais passé près d'un an à Paris, sans m'informer des affaires de
Manon. Il m'en avait d'abord coûté beaucoup pour me faire cette
violence; mais les conseils toujours présents de Tiberge, et mes propres
réflexions, m'avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois
s'étaient écoulés si tranquillement que je me croyais sur le point
d'oublier éternellement cette charmante et perfide créature. Le temps
arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'École de
Théologie. Je fis prier plusieurs personnes de considération de
m'honorer de leur présence. Mon nom fut ainsi répandu dans tous les
quartiers de Paris: il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle. Elle ne
le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais un reste de
curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi ce n'ai jamais
pu démêler lequel de ces deux sentiments lui fit prendre intérêt à un
nom si semblable au mien; elle vint en Sorbonne avec quelques autres
dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu
de peine à me remettre.
Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a,
dans ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont
cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de
gloire et chargé de compliments. Il était six heures du soir. On vint
m'avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir
J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux! quelle apparition surprenante!
j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que
je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année. Ses
charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était un air si fin,
si doux, si engageant, l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut
un enchantement.
Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le
dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec
tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque
temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit
la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un
ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine;
mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour
elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans
sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait
beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence, sans
lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant, ne saurait
être exprimé.
Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant
l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je
n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier
douloureusement: Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! Elle me répéta, en
pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa
perfidie. Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore. Je prétends
mourir répondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il
est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle! repris-je en
versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir.
Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier; car
mon coeur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces
derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser.
Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les
noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y
répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la
situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je
sentais renaître! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive
lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée: on se croit
transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur
secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les
environs.
Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les
miennes. Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un oeil triste, je ne
m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour.
Il vous était bien facile de tromper un coeur dont vous étiez la
souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à
vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres
et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même trempe
que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regretté.
Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène
aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous êtes plus
charmante que jamais; mais au nom de toutes les peines que j'ai
souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.
Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir et elle
s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments,
qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable. Chère Manon! lui dis-je,
avec un mélange profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es
trop adorable pour une créature. Je me sens le coeur emporté par une
délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice
est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je
le prévois bien; je lis ma destinée dans tes beaux yeux; mais de quelles
pertes ne serai-je pas consolé par ton amour! Les faveurs de la fortune
ne me touchent point; la gloire me paraît une fumée; tous mes projets de
vie ecclésiastique étaient de folles imaginations; enfin tous les biens
différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables,
puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon coeur contre un seul
de tes regards.
En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus
être informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par B... Elle
m'apprit que, l'ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour
elle; qu'il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire
en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionné aux
faveurs; qu'elle avait capitulé d'abord, mais sans autre dessein que de
tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire
vivre commodément; qu'il l'avait éblouie par de si magnifiques
promesses, qu'elle s'était laissé ébranler par degrés; que je devais
juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laissé
voir des témoignages, la veille de notre séparation; que, malgré
l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais
goûté de bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait
point, me dit-elle, la délicatesse de mes sentiments et l'agrément de
mes manières, mais parce qu'au milieu même des plaisirs qu'il lui
procurait sans cesse, elle portait, au fond du coeur le souvenir de mon
amour et le remords de son infidélité. Elle me parla de Tiberge et de la
confusion extrême que sa visite lui avait causée. Un coup d'épée dans le
coeur ajouta-t-elle, m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos,
sans pouvoir soutenir un moment sa présence. Elle continua de me
raconter par quels moyens elle avait été instruite de mon séjour à
Paris, du changement de ma condition, et de mes exercices de Sorbonne.
Elle m'assura qu'elle avait été si agitée, pendant la dispute, qu'elle
avait eu beaucoup de peine, non seulement à retenir ses larmes, mais ses
gémissements mêmes et ses cris, qui avaient été plus d'une fois sur le
point d'éclater. Enfin, elle me dit qu'elle était sortie de ce lieu la
dernière, pour cacher son désordre, et que, ne suivant que le mouvement
de son coeur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au
séminaire, avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas
disposé à lui pardonner.
Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas
touché? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié pour
Manon tous les évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel
ordre elle jugeait à propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit
qu'il fallait sur-le-champ sortir du séminaire, et remettre à nous
arranger dans un lieu plus sûr. Je consentis à toutes ses volontés sans
réplique. Elle entra dans son carrosse, pour aller m'attendre au coin de
la rue. Je m'échappai un moment après, sans être aperçu du portier. Je
montai avec elle. Nous passâmes à la friperie. Je repris les galons et
l'épée. Manon fournit aux frais, car j'étais sans un sou; et dans la
crainte que je ne trouvasse de l'obstacle à ma sortie de Saint-Sulpice,
elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment à ma chambre pour y
prendre mon argent. Mon trésor d'ailleurs, était médiocre, et elle assez
riche des libéralités de B... pour mépriser ce qu'elle me faisait
abandonner. Nous conférâmes, chez le fripier même, sur le parti que nous
allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me
faisait de B..., elle résolut de ne pas garder avec lui le moindre
ménagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont à
lui; mais j'emporterai, comme de justice, les bijoux et près de soixante
mille francs que j'ai tirés de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donné
nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle; ainsi nous pouvons demeurer sans
crainte à Paris, en prenant une maison commode où nous vivrons
heureusement. Je lui représentai que, s'il n'y avait point de péril pour
elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point tôt ou
tard d'être reconnu, et qui serais continuellement exposé au malheur que
j'avais déjà essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret à
quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner qu'il n'y avait point
de hasards, que je ne méprisasse pour lui plaire; cependant, nous
trouvâmes un tempérament raisonnable, qui fut de louer une maison dans
quelque village voisin de Paris, d'où il nous serait aisé d'aller à la
ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choisîmes
Chaillot, qui n'en est pas éloigné. Manon retourna sur-le-champ chez
elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des Tuileries. Elle
revint une heure après, dans un carrosse de louage, avec une fille qui
la servait, et quelques malles où ses habits et tout ce qu'elle avait de
précieux était renfermé.
Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes la première nuit
à l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du
moins un appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de
notre goût.