Comme je parlais toujours de retourner promptement à Paris, et que je me

levais même à tous moments pour cela, mon père vit bien que, dans le

transport où j'étais, rien ne serait capable de m'arrêter il me

conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques avec moi

pour me garder à vue. Je ne me possédais point. J'aurais donné mille

vies pour être seulement un quart d'heure à Paris. Je compris que,

m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettrait pas aisément de

sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres, ne

voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je m'adressai

doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, à

faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir à mon évasion. Je

les pressai, je les caressai, je les menaçai; mais cette tentative fut

encore inutile.

Je perdis alors toute espérance. Je résolus de mourir, et je me jetai

sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la

nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture

qu'on m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut

la bonté de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il

m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par

respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent, pendant lesquels

je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. Il continuait

toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens

et m'inspirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est certain que je ne

l'estimais plus; comment aurais-je estimé la plus volage et la plus

perfide de toutes les créatures? Mais son image, ses traits charmants

que je portais au fond du coeur, y subsistaient toujours. Je le sentais

bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais même, après tant de honte

et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier

l'ingrate Manon.

Mon père était surpris de me voir toujours si fortement touché. Il me

connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa

trahison ne me la fît mépriser, il s'imagina que ma constance venait

moins de cette passion en particulier que d'un penchant général pour les

femmes. Il s'attacha tellement à cette pensée que, ne consultant que sa

tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me

dit-il, j'ai eu dessein, jusqu'à présent, de te faire porter la croix de

Malte, mais je vois que tes inclinations ne sont point tournées de ce

côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une

qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses là-dessus. Je

lui répondis que je ne mettais plus de distinction entre les femmes, et

qu'après le malheur qui venait de m'arriver je les détestais toutes

également. Je t'en chercherai une, reprit mon père en souriant, qui

ressemblera à Manon, et qui sera plus fidèle. Ah! si vous avez quelque

bonté pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr,

mon cher père, qu'elle ne m'a point trahi; elle n'est pas capable d'une

si noire et si cruelle lâcheté. C'est le perfide B... qui nous trompe,

vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincère, si

vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-même. Vous êtes un enfant,

repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point,

après ce que je vous ai raconté d'elle? C'est elle-même qui vous a livré

à votre frère. Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et profiter si vous

êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop

clairement qu'il avait raison. C'était un mouvement involontaire qui me

faisait prendre ainsi le parti de mon infidèle. Hélas! repris-je, après

un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux

objet de la plus lâche de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en

versant des larmes de dépit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant.

Ma crédulité ne leur coûtait guère à tromper. Mais je sais bien ce que

j'ai à faire pour me venger. Mon père voulut savoir quel était mon

dessein. J'irai à Paris, lui dis-je, je mettrai le feu à la maison de

B..., et je le brûlerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement

fit rire mon père et ne servit qu'à me faire garder plus étroitement

dans ma prison.

J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de

changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'étaient qu'une

alternative perpétuelle de haine et d'amour, d'espérance ou de

désespoir, selon l'idée sous laquelle Manon s'offrait à mon esprit.

Tantôt je ne considérais en elle que la plus aimable de toutes les

filles, et je languissais du désir de la revoir; tantôt je n'y

apercevais qu'une lâche et perfide maîtresse, et je faisais mille

serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres,

qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je relus tous

mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un goût

infini pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il me fut dans la

suite. Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la

clarté dans quantités d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient

paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième

livre de L'Énéide; je le destine à voir le jour et je me flatte que le

public en sera satisfait. Hélas! disais-je en le faisant, c'était un

coeur tel que le mien qu'il fallait à la fidèle Didon.

Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport

avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son

affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une

simple amitié de collège, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens

qui sont à peu près du même âge. Je le trouvai si changé et si formé,

depuis cinq ou six mois que j'avais passés sans le voir, que sa figure

et le ton de son discours m'inspirèrent du respect. Il me parla en

conseiller sage, plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit l'égarement où

j'étais tombé. Il me félicita de ma guérison, qu'il croyait avancée;

enfin il m'exhorta à profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir

les yeux sur la vanité des plaisirs. Je le regardai avec étonnement. Il

s'en aperçut. Mon cher Chevalier me dit-il, je ne vous dis rien qui ne

soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un sérieux

examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupté, mais le

Ciel m'avait donné, en même temps, du goût pour la vertu. Je me suis

servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre et je

n'ai pas tardé longtemps à découvrir leurs différences. Le secours du

Ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris

auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient,

ajouta-t-il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude? C'est

uniquement la tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais l'excellence

de votre coeur et de votre esprit; il n'y a rien de bon dont vous ne

puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter

du chemin. Quelle perte pour la vertu! Votre fuite d'Amiens m'a causé

tant de douleur, que je n'ai pas goûté, depuis, un seul moment de

satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. Il me

raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais

parti avec ma maîtresse, il était monté à cheval pour me suivre; mais

qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait été

impossible de me joindre; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une

demi-heure après mon départ; qu'étant bien certain que je me serais

arrêté à Paris, il y avait passé six semaines à me chercher inutilement;

qu'il allait dans tous les lieux où il se flattait de pouvoir me

trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma maîtresse à la Comédie;

qu'elle y était dans une parure si éclatante qu'il s'était imaginé

qu'elle devait cette fortune à un nouvel amant; qu'il avait suivi son

carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique

qu'elle était entretenue par les libéralités de Monsieur B... Je ne

m'arrêtai point là, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour

apprendre d'elle-même ce que vous étiez devenu; elle me quitta

brusquement, lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de

revenir en province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre

aventure et la consternation extrême qu'elle vous a causée; mais je n'ai

pas voulu vous voir, sans être assuré de vous trouver plus tranquille.

Vous avez donc vu Manon, lui répondis-je en soupirant. Hélas! vous êtes

plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais. Il me fit

des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour

elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et sur

mes inclinations, qu'il me fit naître dès cette première visite, une

forte envie de renoncer comme lui à tous les plaisirs du siècle pour

entrer dans l'état ecclésiastique.

Je goûtai tellement cette idée que, lorsque je me trouvai seul, je ne

m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'Évêque

d'Amiens, qui m'avait donné le même conseil, et les présages heureux

qu'il avait formés en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti.

La piété se mêla aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage

et chrétienne, disais-je; je m'occuperai de l'étude et de la religion,

qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour.

Je mépriserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez

que mon coeur ne désirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu

d'inquiétudes que de désirs. Je formai là-dessus, d'avance, un système

de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée,

avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une

bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux

et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais

un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui

m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma

curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des

hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prétentions ne

seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait

extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un si sage arrangement,

je sentais que mon coeur attendit encore quelque chose, et que, pour

n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait

être avec Manon.

Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites, dans

le dessein qu'il m'avait inspiré, je pris l'occasion d'en faire

l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention était de laisser

ses enfants libres dans le choix de leur condition et que, de quelque

manière que je voulusse disposer de moi, il ne se réserverait que le

droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui

tendaient moins à me dégoûter de mon projet, qu'à me le faire embrasser

avec connaissance. Le renouvellement de l'année scolastique approchait.

Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de

Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie, et moi pour

commencer les miennes. Son mérite, qui était connu de l'évêque du

diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un bénéfice considérable avant

notre départ.

Mon père, me croyant tout à fait revenu de ma passion, ne fit aucune

difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit

ecclésiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbé des

Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant

d'application, que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois.

J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du

jour. Ma réputation eut tant d'éclat, qu'on me félicitait déjà sur les

dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans l'avoir sollicité,

mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'était pas

plus négligée; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge

était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu

plusieurs fois répandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il

nommait ma conversion. Que les résolutions humaines soient sujettes à

changer, c'est ce qui ne m'a jamais causé d'étonnement; une passion les

fait naître, une autre passion peut les détruire; mais quand je pense à

la sainteté de celles qui m'avaient conduit à Saint-Sulpice et à la joie

intérieure que le Ciel m'y faisait goûter en les exécutant, je suis

effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai

que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle

des passions. Qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se

trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir sans se trouver capable

de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me

croyais absolument délivré des faiblesses de l'amour. Il me semblait que

j'aurais préféré la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart

d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans

excepter ceux qui m'auraient été offerts par Manon. Cependant, un

instant malheureux me fit retomber dans le précipice, et ma chute fut

d'autant plus irréparable que, me trouvant tout d'un coup au même degré

de profondeur d'où j'étais sorti, les nouveaux désordres où je tombai me

portèrent bien plus loin vers le fond de l'abîme.

J'avais passé près d'un an à Paris, sans m'informer des affaires de

Manon. Il m'en avait d'abord coûté beaucoup pour me faire cette

violence; mais les conseils toujours présents de Tiberge, et mes propres

réflexions, m'avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois

s'étaient écoulés si tranquillement que je me croyais sur le point

d'oublier éternellement cette charmante et perfide créature. Le temps

arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'École de

Théologie. Je fis prier plusieurs personnes de considération de

m'honorer de leur présence. Mon nom fut ainsi répandu dans tous les

quartiers de Paris: il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle. Elle ne

le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais un reste de

curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi ce n'ai jamais

pu démêler lequel de ces deux sentiments lui fit prendre intérêt à un

nom si semblable au mien; elle vint en Sorbonne avec quelques autres

dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu

de peine à me remettre.

Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a,

dans ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont

cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de

gloire et chargé de compliments. Il était six heures du soir. On vint

m'avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir

J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux! quelle apparition surprenante!

j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que

je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année. Ses

charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était un air si fin,

si doux, si engageant, l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut

un enchantement.

Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le

dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec

tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque

temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit

la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un

ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine;

mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour

elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans

sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait

beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence, sans

lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant, ne saurait

être exprimé.

Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant

l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je

n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier

douloureusement: Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! Elle me répéta, en

pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa

perfidie. Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore. Je prétends

mourir répondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il

est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle! repris-je en

versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir.

Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier; car

mon coeur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces

derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser.

Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les

noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y

répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la

situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je

sentais renaître! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive

lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée: on se croit

transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur

secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les

environs.

Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les

miennes. Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un oeil triste, je ne

m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour.

Il vous était bien facile de tromper un coeur dont vous étiez la

souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à

vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres

et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même trempe

que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regretté.

Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène

aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous êtes plus

charmante que jamais; mais au nom de toutes les peines que j'ai

souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir et elle

s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments,

qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable. Chère Manon! lui dis-je,

avec un mélange profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es

trop adorable pour une créature. Je me sens le coeur emporté par une

délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice

est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je

le prévois bien; je lis ma destinée dans tes beaux yeux; mais de quelles

pertes ne serai-je pas consolé par ton amour! Les faveurs de la fortune

ne me touchent point; la gloire me paraît une fumée; tous mes projets de

vie ecclésiastique étaient de folles imaginations; enfin tous les biens

différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables,

puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon coeur contre un seul

de tes regards.

En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus

être informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par B... Elle

m'apprit que, l'ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour

elle; qu'il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire

en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionné aux

faveurs; qu'elle avait capitulé d'abord, mais sans autre dessein que de

tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire

vivre commodément; qu'il l'avait éblouie par de si magnifiques

promesses, qu'elle s'était laissé ébranler par degrés; que je devais

juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laissé

voir des témoignages, la veille de notre séparation; que, malgré

l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais

goûté de bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait

point, me dit-elle, la délicatesse de mes sentiments et l'agrément de

mes manières, mais parce qu'au milieu même des plaisirs qu'il lui

procurait sans cesse, elle portait, au fond du coeur le souvenir de mon

amour et le remords de son infidélité. Elle me parla de Tiberge et de la

confusion extrême que sa visite lui avait causée. Un coup d'épée dans le

coeur ajouta-t-elle, m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos,

sans pouvoir soutenir un moment sa présence. Elle continua de me

raconter par quels moyens elle avait été instruite de mon séjour à

Paris, du changement de ma condition, et de mes exercices de Sorbonne.

Elle m'assura qu'elle avait été si agitée, pendant la dispute, qu'elle

avait eu beaucoup de peine, non seulement à retenir ses larmes, mais ses

gémissements mêmes et ses cris, qui avaient été plus d'une fois sur le

point d'éclater. Enfin, elle me dit qu'elle était sortie de ce lieu la

dernière, pour cacher son désordre, et que, ne suivant que le mouvement

de son coeur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au

séminaire, avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas

disposé à lui pardonner.

Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas

touché? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié pour

Manon tous les évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel

ordre elle jugeait à propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit

qu'il fallait sur-le-champ sortir du séminaire, et remettre à nous

arranger dans un lieu plus sûr. Je consentis à toutes ses volontés sans

réplique. Elle entra dans son carrosse, pour aller m'attendre au coin de

la rue. Je m'échappai un moment après, sans être aperçu du portier. Je

montai avec elle. Nous passâmes à la friperie. Je repris les galons et

l'épée. Manon fournit aux frais, car j'étais sans un sou; et dans la

crainte que je ne trouvasse de l'obstacle à ma sortie de Saint-Sulpice,

elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment à ma chambre pour y

prendre mon argent. Mon trésor d'ailleurs, était médiocre, et elle assez

riche des libéralités de B... pour mépriser ce qu'elle me faisait

abandonner. Nous conférâmes, chez le fripier même, sur le parti que nous

allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me

faisait de B..., elle résolut de ne pas garder avec lui le moindre

ménagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont à

lui; mais j'emporterai, comme de justice, les bijoux et près de soixante

mille francs que j'ai tirés de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donné

nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle; ainsi nous pouvons demeurer sans

crainte à Paris, en prenant une maison commode où nous vivrons

heureusement. Je lui représentai que, s'il n'y avait point de péril pour

elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point tôt ou

tard d'être reconnu, et qui serais continuellement exposé au malheur que

j'avais déjà essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret à

quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner qu'il n'y avait point

de hasards, que je ne méprisasse pour lui plaire; cependant, nous

trouvâmes un tempérament raisonnable, qui fut de louer une maison dans

quelque village voisin de Paris, d'où il nous serait aisé d'aller à la

ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choisîmes

Chaillot, qui n'en est pas éloigné. Manon retourna sur-le-champ chez

elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des Tuileries. Elle

revint une heure après, dans un carrosse de louage, avec une fille qui

la servait, et quelques malles où ses habits et tout ce qu'elle avait de

précieux était renfermé.

Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes la première nuit

à l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du

moins un appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de

notre goût.

Manon Lescaut(#17983) · 第 2 / 14 段