J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas! que n

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Abbé Prévost

MANON LESCAUT

(1731)

Table des matières

AVIS DE L'AUTEUR

PREMIERE PARTIE

DEUXIEME PARTIE

AVIS DE L'AUTEUR

DES

Mémoires d'un Homme de Qualité

Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes Mémoires les aventures du

chevalier des Grieux, il m'a semblé que n'y ayant point un rapport

nécessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction à les voir

séparément. Un récit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps

le fil de ma propre histoire. Tout éloigné que je suis de prétendre à la

qualité d'écrivain exact, je n'ignore point qu'une narration doit être

déchargée des circonstances qui la rendraient pesante et embarrassée.

C'est le précepte d'Horace:

Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici

Pleraque differat, ac proesens in tempus omittat

Il n'est pas même besoin d'une si grave autorité pour prouver une vérité

si simple; car le bon sens est la première source de cette règle.

Si le public a trouvé quelque chose d'agréable et d'intéressant dans

l'histoire de ma vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins

satisfait de cette addition. Il verra, dans la conduite de M. des

Grieux, un exemple terrible de la force des passions. J'ai à peindre un

jeune aveugle, qui refuse d'être heureux, pour se précipiter

volontairement dans les dernières infortunes; qui, avec toutes les

qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère, par choix, une

vie obscure et vagabonde, à tous les avantages de la fortune et de la

nature; qui prévoit ses malheurs, sans vouloir les éviter; qui les sent

et qui en est accablé, sans profiter des remèdes qu'on lui offre sans

cesse et qui peuvent à tous moments les finir; enfin un caractère

ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons

sentiments et d'actions mauvaises. Tel est le fond du tableau que je

présente. Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de

cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d'une lecture

agréable, on y trouvera peu d'événements qui ne puissent servir à

l'instruction des moeurs; et c'est rendre, à mon avis, un service

considérable au public, que de l'instruire en l'amusant.

On ne peut réfléchir sur les préceptes de la morale, sans être étonné de

les voir tout à la fois estimés et négligés; et l'on se demande la

raison de cette bizarrerie du coeur humain, qui lui fait goûter des

idées de bien et de perfection, dont il s'éloigne dans la pratique. Si

les personnes d'un certain ordre d'esprit et de politesse veulent

examiner quelle est la matière la plus commune de leurs conversations,

ou même de leurs rêveries solitaires, il leur sera aisé de remarquer

qu'elles tournent presque toujours sur quelques considérations morales.

Les plus doux moments de leur vie sont ceux qu'ils passent, ou seuls, ou

avec un ami, à s'entretenir à coeur ouvert des charmes de la vertu, des

douceurs de l'amitié, des moyens d'arriver au bonheur des faiblesses de

la nature qui nous en éloignent, et des remèdes qui peuvent les guérir

Horace et Boileau marquent cet entretien comme un des plus beaux traits

dont ils composent l'image d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il donc

qu'on tombe si facilement de ces hautes spéculations et qu'on se

retrouve sitôt au niveau du commun des hommes? Je suis trompé si la

raison que je vais en apporter n'explique bien cette contradiction de

nos idées et de notre conduite; c'est que, tous les préceptes de la

morale n'étant que des principes vagues et généraux, il est très

difficile d'en faire une application particulière au détail des moeurs

et des actions: Mettons la chose dans un exemple. Les âmes bien nées

sentent que la douceur et l'humanité sont des vertus aimables, et sont

portées d'inclination à les pratiquer; mais sont-elles au moment de

l'exercice, elles demeurent souvent suspendues. En est-ce réellement

l'occasion? Sait-on bien qu'elle en doit être la mesure? Ne se

trompe-t-on point sur l'objet? Cent difficultés arrêtent. On craint de

devenir dupe en voulant être bien faisant et libéral; de passer pour

faible en paraissant trop tendre et trop sensible; en un mot, d'excéder

ou de ne pas remplir assez des devoirs qui sont renfermés d'une manière

trop obscure dans les notions générales d'humanité et de douceur. Dans

cette incertitude, il n'y a que l'expérience ou l'exemple qui puisse

déterminer raisonnablement le penchant du coeur. Or l'expérience n'est

point un avantage qu'il, soit libre à tout le monde de se donner; elle

dépend des situations différentes où l'on se trouve placé par la

fortune. Il ne reste donc que l'exemple qui puisse servir de règle à

quantité de personnes dans l'exercice de la vertu. C'est précisément

pour cette sorte de lecteurs que des ouvrages tels que celui-ci peuvent

être d'une extrême utilité, du moins lorsqu'ils sont écrits par une

personne d'honneur et de bon sens. Chaque fait qu'on y rapporte est un

degré de lumière, une instruction qui supplée à l'expérience; chaque

aventure est un modèle d'après lequel on peut se former; il n'y manque

que d'être ajusté aux circonstances où l'on se trouve. L'ouvrage entier

est un traité de morale, réduit agréablement en exercice.

Un lecteur sévère s'offensera peut-être de me voir reprendre la plume, à

mon âge, pour écrire des aventures de fortune et d'amour; mais, si la

réflexion que je viens de faire est solide, elle me justifie; si elle

est fausse, mon erreur sera mon excuse.

PREMIERE PARTIE

Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je

rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ

six mois avant mon départ pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement

de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait

quelquefois à divers petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il

m'était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m'avait prié

d'aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la

succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des

prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin

par Evreux, où je couchai la première nuit, j'arrivai le lendemain pour

dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris,

en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se

précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une

mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les

chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de

fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient

qu'arriver. Je m'arrêtai un moment pour m'informer d'où venait le

tumulte; mais je tirai peu d'éclaircissement d'une populace curieuse,

qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui s'avançait

toujours vers l'hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion.

Enfin, un archer revêtu d'une bandoulière, et le mousquet sur l'épaule,

ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le

priai de m'apprendre le sujet de ce désordre. Ce n'est rien, monsieur me

dit-il; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes

compagnons, jusqu'au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour

l'Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est, apparemment ce

qui excite la curiosité de ces bons paysans. J'aurais passé après cette

explication, si je n'eusse été arrêté par les exclamations d'une vieille

femme qui sortait de l'hôtellerie en joignant les mains, et criant que

c'était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion.

De quoi s'agit-il donc? lui dis-je. Ah! monsieur entrez, répondit-elle,

et voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le coeur! La

curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai, à mon

palefrenier. J'entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en

effet, quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui

étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une

dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en

tout autre état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa

tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si

peu que sa vue m'inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait

néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour

dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait

pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment

de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse

bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et

je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il

ne put m'en donner que de fort générales. Nous l'avons tirée de

l'Hôpital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant général de Police.

Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour ses bonnes

actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle s'obstine

à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la

ménager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques égards

pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses

compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l'archer qui pourrait vous

instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce; il l'a suivie

depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer Il faut que ce

soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où

ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie

profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était

mis fort simplement; mais on distingue, au premier coup d'oeil, un homme

qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui. Il se

leva; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses

mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté

naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui

dis-je, en m'asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la

curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît

point faite pour le triste état où je la vois? Il me répondit

honnêtement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle était sans se faire

connaître lui-même, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de

demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables

n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je

l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortuné de

tous les hommes. J'ai tout employé, à Paris, pour obtenir sa liberté.

Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont été inutiles; j'ai pris

le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai

avec elle; je passerai en Amérique. Mais ce qui est de la dernière

inhumanité, ces lâches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne

veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein était de les

attaquer ouvertement, à quelques lieues de Paris. Je m'étais associé

quatre hommes qui m'avaient promis leur secours pour une somme

considérable. Les traîtres m'ont laissé seul aux mains et sont partis

avec mon argent. L'impossibilité de réussir par la force m'a fait mettre

les armes bas. J'ai proposé aux archers de me permettre du moins de les

suivre en leur offrant de les récompenser. Le désir du gain les y a fait

consentir. Ils ont voulu être payés chaque fois qu'ils m'ont accordé la

liberté de parler à ma maîtresse. Ma bourse s'est épuisée en peu de

temps, et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me

repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un

instant, qu'ayant osé m'en approcher malgré leurs menaces, ils ont eu

l'insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis obligé, pour

satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de continuer la route

à pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à présent de

monture.

Quoiqu'il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber

quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus

extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui

dis-je, de me découvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous

être utile à quelque chose, je m'offre volontiers à vous rendre service.

Hélas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour à l'espérance. Il faut

que je me soumette à toute la rigueur de mon sort. J'irai en Amérique.

J'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai écrit à un de mes amis

qui me fera tenir quelque secours au Havre-de-Grâce. Je ne suis

embarrassé que pour m'y conduire et pour procurer à cette pauvre

créature, ajouta-t-il en regardant tristement sa maîtresse, quelque

soulagement sur la route. Hé bien, lui dis-je, je vais finir votre

embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis

fâché de ne pouvoir vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis

d'or, sans que les gardes s'en aperçussent, car je jugeais bien que,

s'ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus chèrement leurs

secours. Il me vint même à l'esprit de faire marché avec eux pour

obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement à sa

maîtresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui

en fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie. Ce

n'est pas, monsieur, répondit-il d'un air embarrassé, que nous refusions

de le laisser parler à cette fille, mais il voudrait être sans cesse

auprès d'elle; cela nous est incommode; il est bien juste qu'il paye

pour l'incommodité. Voyons donc, lui dis-je, ce qu'il faudrait pour vous

empêcher de la sentir. Il eut l'audace de me demander deux louis. Je les

lui donnai sur-le-champ: Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous

échappe quelque friponnerie; car je vais laisser mon adresse à ce jeune

homme, afin qu'il puisse m'en informer, et comptez que j'aurai le

pouvoir de vous faire punir. Il m'en coûta six louis d'or. La bonne

grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me

remercia, achevèrent de me persuader qu'il était né quelque chose, et

qu'il méritait ma libéralité. Je dis quelques mots à sa maîtresse avant

que de sortir. Elle me répondit avec une modestie si douce et si

charmante, que je ne pus m'empêcher de faire, en sortant, mille

réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes.

Étant retourné à ma solitude, je ne fus point informé de la suite de

cette aventure. Il se passa près de deux ans, qui me la firent oublier

tout à fait, jusqu'à ce que le hasard me fît renaître l'occasion d'en

apprendre à fond toutes les circonstances. J'arrivais de Londres à

Calais, avec le marquis de..., mon élève. Nous logeâmes, si je m'en

souviens bien, au Lion d'Or, où quelques raisons nous obligèrent de

passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l'après-midi dans

les rues, je crus apercevoir ce même jeune homme dont j'avais fait la

rencontre à Pacy Il était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus

pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un

vieux portemanteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. Cependant,

comme il avait la physionomie trop belle pour n'être pas reconnu

facilement, je le remis aussitôt. Il faut, dis-je au marquis, que nous

abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression,

lorsqu'il m'eut remis à son tour. Ah! monsieur, s'écria-t-il en me

baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon

immortelle reconnaissance! Je lui demandai d'où il venait. Il me

répondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de-Grâce, où il était revenu

de l'Amérique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en

argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d'Or, où je suis logé. Je vous

rejoindrai dans un moment. J'y retournai en effet, plein d'impatience

d'apprendre le détail de son infortune et les circonstances de son

voyage d'Amérique. Je lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne le

laissât manquer de rien. Il n'attendit point que je le pressasse de me

raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez si

noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude,

d'avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre, non

seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes

plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu'en me condamnant, vous ne

pourrez pas vous empêcher de me plaindre.

Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis son histoire presque

aussitôt après l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer par conséquent,

que rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis

fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le

jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici donc

son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu'à la fin, rien qui ne soit de

lui.

J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens,

où mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P., m'avaient

envoyé. Je menais une vie si sage et si réglée, que mes maîtres me

proposaient pour l'exemple du collège. Non que je fisse des efforts

extraordinaires pour mériter cet éloge, mais j'ai l'humeur naturellement

douce et tranquille: je m'appliquais à l'étude par inclination, et l'on

me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour

le vice. Ma naissance, le succès de mes études et quelques agréments

extérieurs m'avaient fait connaître et estimer de tous les honnêtes gens

de la ville. J'achevai mes exercices publics avec une approbation si

générale, que Monsieur l'Évêque, qui y assistait, me proposa d'entrer

dans l'état ecclésiastique, où je ne manquerais pas, disait-il, de

m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes

parents me destinaient. Ils me faisaient déjà porter la croix, avec le

nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me préparais à

retourner chez mon père, qui m'avait promis de m'envoyer bientôt à

l'Académie. Mon seul regret, en quittant Amiens, était d'y laisser un

ami avec lequel j'avais toujours été tendrement uni. Il était de

quelques années plus âgé que moi. Nous avions été élevés ensemble, mais

le bien de sa maison étant des plus médiocres, il était obligé de

prendre l'état ecclésiastique, et de demeurer à Amiens après moi, pour y

faire les études qui conviennent à cette profession. Il avait mille

bonnes qualités. Vous le connaîtrez par les meilleures dans la suite de

mon histoire, et surtout, par un zèle et une générosité en amitié qui

surpassent les plus célèbres exemples de l'antiquité. Si j'eusse alors

suivi ses conseils, j'aurais toujours été sage et heureux. Si j'avais,

du moins, profité de ses reproches dans le précipice où mes passions

m'ont entraîné, j'aurais sauvé quelque chose du naufrage de ma fortune

et de ma réputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses

soins que le chagrin de les voir inutiles et, quelquefois, durement

récompensés par un ingrat qui s'en offensait, et qui les traitait

d'importunités.

J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas! que ne le

marquais-je un jour plus tôt! j'aurais porté chez mon père toute mon

innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville,

étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes

arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où

ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la

curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt.

Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour

pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de

conducteur s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle

me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence

des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je,

dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai

enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être

excessivement timide et facile à déconcerter; mais loin d'être arrêté

alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon coeur.

Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses

sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et

si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit

ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse.

L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans

mon coeur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes

désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes

sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était

malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son

penchant au plaisir qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la

suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention

de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon

éloquence scolastique purent me suggérer Elle n'affecta ni rigueur ni

dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait

que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était apparemment

la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter La

douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces

paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma

perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je

l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur

la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais ma vie pour

la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse.

Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors

tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer; mais on ne ferait pas une

divinité de l'amour, s'il n'opérait souvent des prodiges. J'ajoutai

mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point

trompeur à mon âge; elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la

pouvoir mettre en liberté, elle croirait m'être redevable de quelque

chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j'étais prêt à tout

entreprendre, mais, n'ayant point assez d'expérience pour imaginer tout

d'un coup les moyens de la servir je m'en tenais à cette assurance

générale, qui ne pouvait être d'un grand secours pour elle et pour moi.

Son vieil Argus étant venu nous rejoindre, mes espérances allaient

échouer si elle n'eût eu assez d'esprit pour suppléer à la stérilité du

mien. Je fus surpris, à l'arrivée de son conducteur qu'elle m'appelât

son cousin et que, sans paraître déconcertée le moins du monde, elle me

dît que, puisqu'elle était assez heureuse pour me rencontrer à Amiens,

elle remettait au lendemain son entrée dans le couvent, afin de se

procurer le plaisir de souper avec moi. J'entrai fort bien dans le sens

de cette ruse. Je lui proposai de se loger dans une hôtellerie, dont le

maître, qui s'était établi à Amiens, après avoir été longtemps cocher de

mon père, était dévoué entièrement à mes ordres. Je l'y conduisis

moi-même, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer et

que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me suivait

sans prononcer une parole. Il n'avait point entendu notre entretien. Il

était demeuré à se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour

à ma belle maîtresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me défis de lui

par une commission dont je le priai de se charger Ainsi j'eus le

plaisir, en arrivant à l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon

coeur. Je reconnus bientôt que j'étais moins enfant que je ne le

croyais. Mon coeur s'ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je

n'avais jamais eu l'idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes

veines. J'étais dans une espèce de transport, qui m'ôta pour quelque

temps, la liberté de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux.

Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait,

parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir

qu'elle n'était pas moins émue que moi. Elle me confessa qu'elle me

trouvait aimable et qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de sa

liberté. Elle voulut savoir qui j'étais, et cette connaissance augmenta

son affection, parce qu'étant d'une naissance commune, elle se trouva

flattée d'avoir fait la conquête d'un amant tel que moi. Nous nous

entretînmes des moyens d'être l'un à l'autre. Après, quantité de

réflexions, nous ne trouvâmes point d'autre voie que celle de la fuite.

Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui était un homme à

ménager quoiqu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes que je ferais

préparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de

grand matin à l'auberge avant qu'il fût éveillé; que nous nous

déroberions secrètement, et que nous irions droit à Paris, où nous nous

ferions marier en arrivant. J'avais environ cinquante écus, qui étaient

le fruit de mes petites épargnes; elle en avait à peu près le double.

Nous nous imaginâmes, comme des enfants sans expérience, que cette somme

ne finirait jamais, et nous ne comptâmes pas moins sur le succès de nos

autres mesures.

Après avoir soupé avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais

ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. Mes arrangements

furent d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le

lendemain chez mon père, mon petit équipage était déjà préparé. Je n'eus

donc nulle peine à faire transporter ma malle, et à faire tenir une

chaise prête pour cinq heures du matin, qui étaient le temps où les

portes de la ville devaient être ouvertes; mais je trouvai un obstacle

dont je ne me défiais point, et qui faillit de rompre entièrement mon

dessein.

Tiberge, quoique âgé seulement de trois ans plus que moi, était un

garçon d'un sens mûr et d'une conduite fort réglée. Il m'aimait avec une

tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que

Mademoiselle Manon, mon empressement à la conduire, et le soin que

j'avais eu de me défaire de lui en l'éloignant, lui firent naître

quelques soupçons de mon amour Il n'avait osé revenir à l'auberge, où il

m'avait laissé, de peur de m'offenser par son retour; mais il était allé

m'attendre à mon logis, où je le trouvai en arrivant, quoiqu'il fût dix

heures du soir. Sa présence me chagrina. Il s'aperçut facilement de la

contrainte qu'elle me causait. Je suis sûr me dit-il sans déguisement,

que vous méditez quelque dessein que vous me voulez cacher; je le vois à

votre air. Je lui répondis assez brusquement que je n'étais pas obligé

de lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il, mais vous

m'avez toujours traité en ami, et cette qualité suppose un peu de

confiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui

découvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de réserve avec lui, je lui

fis l'entière confidence de ma passion. Il la reçut avec une apparence

de mécontentement qui me fit frémir. Je me repentis surtout de

l'indiscrétion avec laquelle je lui avais découvert le dessein de ma

fuite. Il me dit qu'il était trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y

opposer de tout son pouvoir; qu'il voulait me représenter d'abord tout

ce qu'il croyait capable de m'en détourner mais que, si je ne renonçais

pas ensuite à cette misérable résolution, il avertirait des personnes

qui pourraient l'arrêter à coup sûr Il me tint là-dessus un discours

sérieux qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la

menace de me dénoncer si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec

plus de sagesse et de raison. J'étais au désespoir de m'être trahi si

mal à propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert extrêmement l'esprit

depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas

découvert que mon dessein devait s'exécuter le lendemain, et je résolus

de le tromper à la faveur d'une équivoque: Tiberge, lui dis-je, j'ai cru

jusqu'à présent que vous étiez mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par

cette confidence, il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompé,

mais, pour ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise à

former au hasard. Venez me prendre demain à neuf heures, je vous ferai

voir s'il se peut, ma maîtresse, et vous jugerez si elle mérite que je

fasse cette démarche pour elle. Il me laissa seul, après mille

protestations d'amitié. J'employai la nuit à mettre ordre à mes

affaires, et m'étant rendu à l'hôtellerie de Mademoiselle Manon vers la

pointe du jour je la trouvai qui m'attendait. Elle était à sa fenêtre,

qui donnait sur la rue, de sorte que, m'ayant aperçu, elle vint m'ouvrir

elle-même. Nous sortîmes sans bruit. Elle n'avait point d'autre équipage

que son linge, dont je me chargeai moi-même. La chaise était en état de

partir; nous nous éloignâmes aussitôt de la ville. Je rapporterai, dans

la suite, quelle fut la conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aperçut que je

l'avais trompé. Son zèle n'en devint pas moins ardent. Vous verrez à

quel excès il le porta, et combien je devrais verser de larmes en

songeant quelle en atoujours été la récompense.

Nous nous hâtâmes tellement d'avancer que nous arrivâmes à Saint-Denis

avant la nuit. J'avais couru à cheval à côté de la chaise, ce qui ne

nous avait guère permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux;

mais lorsque nous nous vîmes si proche de Paris, c'est-à-dire presque en

sûreté, nous prîmes le temps de nous rafraîchir, n'ayant rien mangé

depuis notre départ d'Amiens. Quelque passionné que je fusse pour Manon,

elle sut me persuader qu'elle ne l'était pas moins pour moi. Nous étions

si peu réservés dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience

d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos hôtes nous

regardaient avec admiration, et je remarquais qu'ils étaient surpris de

voir deux enfants de notre âge, qui paraissaient s'aimer jusqu'à la

fureur. Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis; nous

fraudâmes les droits de l'Église, et nous nous trouvâmes époux sans y

avoir fait réflexion. Il est sûr que, du naturel tendre et constant dont

je suis, j'étais heureux pour toute ma vie, si Manon m'eût été fidèle.

Plus je la connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités

aimables. Son esprit, son coeur sa douceur et sa beauté formaient une

chaîne si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon bonheur à

n'en sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon désespoir a pu

faire ma félicité. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes,

par cette même constance dont je devais attendre le plus doux de tous

les sorts, et les plus parfaites récompenses de l'amour.

Nous prîmes un appartement meublé à Paris. Ce fut dans la rue V... et,

pour mon malheur auprès de la maison de M. de B..., célèbre fermier

général. Trois semaines se passèrent, pendant lesquelles j'avais été si

rempli de ma passion que j'avais peu songé à ma famille et au chagrin

que mon père avait dû ressentir de mon absence. Cependant, comme la

débauche n'avait nulle part à ma conduite, et que Manon se comportait

aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillité où nous vivions servit à

me faire rappeler peu à peu l'idée de mon devoir. Je résolus de me

réconcilier, s'il était possible, avec mon père. Ma maîtresse était si

aimable que je ne doutai point qu'elle ne pût lui plaire, si je trouvais

moyen de lui faire connaître sa sagesse et son mérite: en un mot, je me

flattai d'obtenir de lui la liberté de l'épouser ayant été désabusé de

l'espérance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce

projet à Manon, et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et

du devoir celui de la nécessité pouvait y entrer aussi pour quelque

chose, car nos fonds étaient extrêmement altérés, et je commençais à

revenir de l'opinion qu'ils étaient inépuisables. Manon reçut froidement

cette proposition. Cependant, les difficultés qu'elle y opposa n'étant

prises que de sa tendresse même et de la crainte de me perdre, si mon

père n'entrait point dans notre dessein après avoir connu le lieu de

notre retraite, je n'eus pas le moindre soupçon du coup cruel qu'on se

préparait à me porter. À l'objection de la nécessité, elle répondit

qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'elle

trouverait, après cela, des ressources dans l'affection de quelques

parents à qui elle écrirait en province. Elle adoucit son refus par des

caresses si tendres et si passionnées, que moi, qui ne vivais que dans

elle, et qui n'avais pas la moindre défiance de son coeur, j'applaudis à

toutes ses réponses et à toutes ses résolutions. Je lui avais laissé la

disposition de notre bourse, et le soin de payer notre dépense

ordinaire. Je m'aperçus, peu après, que notre table était mieux servie,

et qu'elle s'était donné quelques ajustements d'un prix considérable.

Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester à peine douze ou quinze

pistoles, je lui marquai mon étonnement de cette augmentation apparente

de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'être sans embarras. Ne vous

ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources? Je

l'aimais avec trop de simplicité pour m'alarmer facilement.

Un jour que j'étais sorti l'après-midi, et que je l'avais avertie que je

serais dehors plus longtemps qu'à l'ordinaire, je fus étonné qu'à mon

retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous

n'étions servis que par une petite bonne qui était à peu près de notre

âge. Étant venue m'ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tardé si

longtemps. Elle me répondit, d'un air embarrassé, qu'elle ne m'avait

point entendu frapper Je n'avais frappé qu'une fois; je lui dis: mais,

si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi êtes-vous donc venue m'ouvrir?

Cette question la déconcerta si fort, que, n'ayant point assez de

présence d'esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer en m'assurant

que ce n'était point sa faute, et que madame lui avait défendu d'ouvrir

la porte jusqu'à ce que M. de B... fût sorti par l'autre escalier qui

répondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force

d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre sous prétexte

d'une affaire, et j'ordonnai à cet enfant de dire à sa maîtresse que je

retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connaître qu'elle

m'eût parlé de M. de B...

Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant

l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient.

J'entrai dans le premier café et m'y étant assis près d'une table,

j'appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passait

dans mon coeur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre. Je

voulais le considérer comme une illusion, et je fus prêt deux ou trois

fois de retourner au logis, sans marquer que j'y eusse fait attention.

Il me paraissait si impossible que Manon m'eût trahi, que je craignais

de lui faire injure en la soupçonnant. Je l'adorais, cela était sûr; je

ne lui avais pas donné plus de preuves d'amour que je n'en avais reçu

d'elle; pourquoi l'aurais-je accusée d'être moins sincère et moins

constante que moi? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper? Il n'y

avait que trois heures qu'elle m'avait accablé de ses plus tendres

caresses et qu'elle avait reçu les miennes avec transport; je ne

connaissais pas mieux mon coeur que le sien. Non, non, repris-je, il

n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne

vis que pour elle. Elle sait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas là

un sujet de me haïr.

Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B... me causaient de

l'embarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me

semblaient surpasser nos richesses présentes. Cela paraissait sentir les

libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait

marquée pour des ressources qui m'étaient inconnues! J'avais peine à

donner à tant d'énigmes un sens aussi favorable que mon coeur le

souhaitait. D'un autre côté, je ne l'avais presque pas perdue de vue

depuis que nous étions à Paris. Occupations, promenades,

divertissements, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre; mon

Dieu! un instant de séparation nous aurait trop affligés. Il fallait

nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts

d'inquiétude sans cela. Je ne pouvais donc m'imaginer presque un seul

moment où Manon pût s'être occupée d'un autre que moi. A la fin, je crus

avoir trouvé le dénouement de ce mystère. M. de B..., dis-je en

moi-même, est un homme qui fait de grosses affaires, et qui a de grandes

relations; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui

faire tenir quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu de lui; il est

venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un

jeu de me le cacher, pour me surprendre agréablement. Peut-être m'en

aurait-elle parlé si j'étais rentré à l'ordinaire, au lieu de venir ici

m'affliger; elle ne me le cachera pas, du moins, lorsque je lui en

parlerai moi-même.

Je me remplis si fortement de cette opinion, qu'elle eut la force de

diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis.

J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me reçut fort bien.

J'étais tenté d'abord de lui découvrir mes conjectures, que je regardais

plus que jamais comme certaines; je me retins, dans l'espérance qu'il

lui arriverait peut-être de me prévenir en m'apprenant tout ce qui

s'était passé. On nous servit à souper. Je me mis à table d'un air fort

gai; mais à la lumière de la chandelle qui était entre elle et moi, je

crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma

chère maîtresse. Cette pensée m'en inspira aussi. Je remarquai que ses

regards s'attachaient sur moi d'une autre façon qu'ils n'avaient

accoutumé. Je ne pouvais démêler si c'était de l'amour ou de la

compassion, quoiqu'il me parût que c'était un sentiment doux et

languissant. Je la regardai avec la même attention; et peut-être

n'avait-elle pas moins de peine à juger de la situation de mon coeur par

mes regards. Nous ne pensions ni à parler, ni à manger. Enfin, je vis

tomber des larmes de ses beaux yeux: perfides larmes! Ah Dieux!

m'écriai-je, vous pleurez, ma chère Manon; vous êtes affligée jusqu'à

pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. Elle ne me

répondit que par quelques soupirs qui augmentèrent mon inquiétude. Je me

levai en tremblant. Je la conjurai, avec tous les empressements de

l'amour, de me découvrir le sujet de ses pleurs; j'en versai moi-même en

essuyant les siens; j'étais plus mort que vif. Un barbare aurait été

attendri des témoignages de ma douleur et de ma crainte. Dans le temps

que j'étais ainsi tout occupé d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs

personnes qui montaient l'escalier. On frappa doucement à la porte.

Manon me donna un baiser et s'échappant de mes bras, elle entra

rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussitôt sur elle. Je me

figurai qu'étant un peu en désordre, elle voulait se cacher aux yeux des

étrangers qui avaient frappé. J'allai leur ouvrir moi-même. A peine

avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes, que je reconnus

pour les laquais de mon père. Ils ne me firent point de violence; mais

deux d'entre eux m'ayant pris par le bras, le troisième visita mes

poches, dont il tira un petit couteau qui était le seul fer que j'eusse

sur moi. Ils me demandèrent pardon de la nécessité où ils étaient de me

manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par

l'ordre de mon père, et que mon frère aîné m'attendait en bas dans un

carrosse. J'étais si troublé, que je me laissai conduire sans résister

et sans répondre. Mon frère était effectivement à m'attendre. On me mit

dans le carrosse, auprès de lui, et le cocher, qui avait ses ordres,

nous conduisit à grand train jusqu'à Saint-Denis. Mon frère m'embrassa

tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir

dont j'avais besoin, pour rêver à mon infortune.

J'y trouvai d'abord tant d'obscurité que je ne voyais pas de jour à la

moindre conjecture. J'étais trahi cruellement. Mais par qui? Tiberge fut

le premier qui me vint à l'esprit. Traître! disais-je, c'est fait de ta

vie si mes soupçons se trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu'il

ignorait le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait, par conséquent,

l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon coeur n'osait se

rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue

comme accablée, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donné en se

retirant, me paraissaient bien une énigme; mais je me sentais porté à

l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun, et dans le

temps que je me désespérais de l'accident qui m'arrachait à elle,

j'avais la crédulité de m'imaginer qu'elle était encore plus à plaindre

que moi. Le résultat de ma méditation fut de me persuader que j'avais

été aperçu dans les rues de Paris par quelques personnes de

connaissance, qui en avaient donné avis à mon père. Cette pensée me

consola. Je comptais d'en être quitte pour des reproches ou pour

quelques mauvais traitements, qu'il me faudrait essuyer de l'autorité

paternelle. Je résolus de les souffrir avec patience, et de promettre

tout ce qu'on exigerait de moi, pour me faciliter l'occasion de

retourner plus promptement à Paris, et d'aller rendre la vie et la joie

à ma chère Manon.

Nous arrivâmes, en peu de temps, à Saint-Denis. Mon frère, surpris de

mon silence, s'imagina que c'était un effet de ma crainte. Il entreprit

de me consoler en m'assurant que je n'avais rien à redouter de la

sévérité de mon père, pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement

dans le devoir et à mériter l'affection qu'il avait pour moi. Il me fit

passer la nuit à Saint-Denis, avec la précaution de faire coucher les

trois laquais dans ma chambre. Ce qui me causa une peine sensible, fut

de me voir dans la même hôtellerie où je m'étais arrêté avec Manon, en

venant d'Amiens à Paris. L'hôte et les domestiques me reconnurent, et

devinèrent en même temps la vérité de mon histoire. J'entendis dire à

l'hôte: Ah! c'est ce joli monsieur qui passait, il y a six semaines,

avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle était

charmante! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient! Pardi, c'est

dommage qu'on les ait séparés. Je feignais de ne rien entendre, et je me

laissais voir le moins qu'il m'était possible. Mon frère avait, à

Saint-Denis, une chaise à deux, dans laquelle nous partîmes de grand

matin, et nous arrivâmes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon père

avant moi, pour le prévenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle

douceur je m'étais laissé conduire, de sorte que j'en fus reçu moins

durement que je ne m'y étais attendu. Il se contenta de me faire

quelques reproches généraux sur la faute que j'avais commise en

m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma maîtresse, il

me dit que j'avais bien mérité ce qui venait de m'arriver, en me livrant

à une inconnue; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence, mais

qu'il espérait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne

pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes idées. Je

remerciai mon père de la bonté qu'il avait de me pardonner, et je lui

promis de prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je

triomphais au fond du coeur, car de la manière dont les choses

s'arrangeaient, je ne doutais point que je n'eusse la liberté de me

dérober de la maison, même avant la fin de la nuit.

On se mit à table pour souper; on me railla sur ma conquête d'Amiens, et

sur ma fuite avec cette fidèle maîtresse. Je reçus les coups de bonne

grâce. J'étais même charmé qu'il me fût permis de m'entretenir de ce qui

m'occupait continuellement l'esprit. Mais, quelques mots lâchés par mon

père me firent prêter l'oreille avec la dernière attention: il parla de

perfidie et de service intéressé, rendu par Monsieur B... Je demeurai

interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de

s'expliquer davantage. Il se tourna vers mon frère, pour lui demander

s'il ne m'avait pas raconté toute l'histoire. Mon frère lui répondit que

je lui avais paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru que

j'eusse besoin de ce remède pour me guérir de ma folie. Je remarquai que

mon père balançait s'il achèverait de s'expliquer Je l'en suppliai si

instamment, qu'il me satisfit, ou plutôt, qu'il m'assassina cruellement

par le plus terrible de tous les récits.

Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicité de croire que

je fusse aimé de ma maîtresse. Je lui dis hardiment que j'en étais si

sûr que rien ne pouvait m'en donner la moindre défiance. Ha! ha! ha!

s'écria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une

jolie dupe, et j'aime à te voir dans ces sentiments-là. C'est grand

dommage, mon pauvre Chevalier de te faire entrer dans l'Ordre de Malte,

puisque tu as tant de disposition à faire un mari patient et commode. Il

ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu'il appelait ma sottise

et ma crédulité. Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua

de me dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps depuis

mon départ d'Amiens, Manon m'avait aimé environ douze jours: car

ajouta-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous

sommes au 29 du présent; il y en a onze que Monsieur B... m'a écrit; je

suppose qu'il lui en a fallu huit pour lier une parfaite connaissance

avec ta maîtresse; ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jours qu'il

y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu

plus ou moins. Là-dessus, les éclats de rire recommencèrent. J'écoutais

tout avec un saisissement de coeur auquel j'appréhendais de ne pouvoir

résister jusqu'à la fin de cette triste comédie. Tu sauras donc, reprit

mon père, puisque tu l'ignores, que Monsieur B... a gagné le coeur de ta

princesse, car il se moque de moi, de prétendre me persuader que c'est

par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever.

C'est bien d'un homme tel que lui, de qui, d'ailleurs, je ne suis pas

connu, qu'il faut attendre des sentiments si nobles! Il a su d'elle que

tu es mon fils, et pour se délivrer de tes importunités, il m'a écrit le

lieu de ta demeure et le désordre où tu vivais, en me faisant entendre

qu'il fallait main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me

faciliter les moyens de te saisir au collet, et c'est par sa direction

et celle de ta maîtresse même que ton frère a trouvé le moment de te

prendre sans vert. Félicite-toi maintenant de la durée de ton triomphe.

Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier; mais tu ne sais pas

conserver tes conquêtes.

Je n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque

mot m'avait percé le coeur Je me levai de table, et je n'avais pas fait

quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans

sentiment et sans connaissance. On me les rappela par se prompts

secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la

bouche pour proférer les plaintes les plus tristes et les plus

touchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement, s'employa avec

toute son affection pour me consoler. Je l'écoutais, mais sans

l'entendre. Je me jetai à ses genoux, je le conjurai, en joignant les

mains, de me laisser retourner à Paris pour aller poignarder B... Non,

disais-je, il n'a pas gagné le coeur de Manon, il lui a fait violence;

il l'a séduite par un charme ou par un poison; il l'a peut-être forcée

brutalement. Manon m'aime. Ne le sais-je pas bien? Il l'aura menacée, le

poignard à la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il

pas fait pour me ravir une si charmante maîtresse! Ô dieux! dieux!

serait-il possible que Manon m'eût trahi, et qu'elle eût cessé de

m'aimer!

Manon Lescaut(#17983) · 第 1 / 14 段