Je ne dois plus que la confession de mes inquiétudes paternelles.
Je me suis cru obligé de raconter, en détails, l'histoire de cette
paternité coupable. Mais j'ai tenu à montrer comment elle devait
inspirer de pitié. J'ai eu peur si souvent d'avoir besoin de m'adresser
à des coeurs, farouches dans leurs vertus ou leurs préventions, qui
verraient, d'abord et surtout, dans ma fille, un scandale monstrueux,
que j'ai toujours eu la crainte d'oublier une excuse concernant sa
naissance.
Ce n'est pas mon pardon que je plaide, c'est celui de cette chère et
belle innocente.
J'ai abrégé, j'ai refroidi bien des confidences dont je n'ai montré que
la cendre, dont j'ai gardé le feu...
On me dispensera donc de raconter ma douleur, mon deuil, mon remords,
mes visites au tombeau de la duchesse de Thorvilliers, si vite abandonné
par ceux qui le firent bâtir fastueux et mensonger.
Tout ce côté sombre de ma vie, saignant encore, je le garde. Il est
inutile au but que je veux atteindre. J'ai tant à parler de ma fille,
que je ne parlerai plus autant de moi.
Je le répète, si j'écrivais un livre, j'aurais quelques chapitres de
mélancolie à ajouter, et pour ceux qui veulent dans les histoires
romanesques, invraisemblables à force de vérité, autre chose que
l'extraordinaire dans les événements, c'est-à-dire un intérêt
philosophique, cette analyse du veuvage d'un prêtre, qui acceptait la
paternité comme une grâce et une expiation, cette analyse-là serait
curieuse à faire, curieuse à lire.
Mais il suffit aux hommes discrets et graves qui doivent lire
spécialement ces pages, de savoir que, si je fus accablé de ce malheur,
j'eus bientôt repris le courage, l'énergie, l'activité nécessaires pour
veiller sur mon enfant.
Le duc joua convenablement son rôle. Il revint assez à temps pour les
funérailles; il eut l'apparat d'un très grand deuil.
Le docteur, dans plusieurs conférences, régla avec lui ce qui concernait
la petite fille, et le duc parut très reconnaissant au grand médecin de
la peine qu'il acceptait. Il s'excusa, pour sa part, de ne pouvoir
garder près de lui _son_ enfant. Il n'avait ni mère, ni soeur, ni
cousine, aucune parente à qui il pût la confier. Tous les arrangements
que le docteur prendrait, et qui seraient compatibles avec le nom de
Thorvilliers, avec l'affection légitime d'un père pour sa fille, avec la
fortune aussi dont l'enfant héritait et dont il avait à régler l'emploi,
étaient acceptés d'avance.
Il ne voulait certes pas qu'on mît vulgairement en nourrice la fille du
duc de Thorvilliers! Mais il consentit à ce qu'on louât pour elle, aux
portes de Paris, à Meudon, dans une situation particulièrement salubre,
une jolie villa; qu'une dame présentée par le docteur, eût la direction
de cette _nursery_ élégante. Il prit lui-même la peine de visiter une
fois l'installation, trouva tout parfait, et déclara qu'il pourrait
repartir désormais sans inquiétude. Les intérêts qu'il avait en Italie
nécessitaient son prompt départ et servaient sa douleur.
Il comptait bien, d'ailleurs, recevoir du docteur des bulletins
réguliers sur la santé de la petite fille; tous les mois, ce serait
assez.
Je ne sais au juste tout ce qui fut dit dans ces conférences courtes,
hâtives. Je crois qu'il fut inutile au médecin d'exercer aucune
pression, ni de faire aucune allusion à ce qu'il savait.
Le duc, convaincu de la fermeté, de l'habileté, de la discrétion du
savant, n'eut pas la maladresse d'hésiter, et ne joua que tout juste ce
qu'il fallait pour la comédie sentimentale et paternelle à laquelle sa
première fourberie le condamnait.
Quant à moi, je n'apparus pas dans ces explications. Qu'étais-je? Une
nuée qui avait contenu un orage, un fantôme de nuée vide et éraillée qui
flottait à l'horizon. Il ne convenait pas au duc de s'inquiéter de moi,
de paraître rien prescrire ou rien défendre qui me concernât.
J'ai dit que l'enfant de la duchesse héritait de la grande fortune qui
n'avait pas été adjugée par contrat au duc de Thorvilliers. Gaston, pour
épouser cette riche héritière prévenue contre lui, avait dû se défendre
d'un calcul d'intérêt. Il l'avait pris de très haut, quand le vieux
notaire de la famille de Chavanges s'était excusé pour des conditions
qui étaient traditionnelles dans la famille.
Ce désintéressement, assez habile dans le présent, et qui ne pouvait
être préjudiciable dans l'avenir que si le duc n'avait pas d'enfant,
avait été pour Reine une des raisons déterminantes de ce mariage. La
jeune fille qui se croyait trahie, méconnue par moi, s'était dit
qu'après tout Gaston était moins ambitieux de fortune qu'elle ne l'avait
cru. Elle l'estima presque de n'avoir pas été un spéculateur, le jour où
il avait conduit à l'autel l'amie d'enfance, l'admirable créature qu'un
grand désespoir lui donnait à consoler.
Cette résignation du duc à un contrat qui limitait sa gestion des biens
de la duchesse, facile au début, devint bientôt forcée. La duchesse, en
se réveillant de ce sommeil douloureux de son âme, pendant lequel elle
s'était livrée à un homme qu'elle n'aimait pas, n'avait pu songer à
corriger par des libéralités dont elle avait gardé le droit, ce qu'il
avait pu y avoir de rigoureux ou d'injuste dans les précautions du
contrat.
Gaston avait donc un intérêt positif à être père. La crainte d'un
scandale et d'un ridicule désastreux, qui se mêle toujours aux plus
tragiques aventures conjugales, ne l'eût pas arrêté, que la raison
économique l'eût fléchi. C'était à son orgueil à s'arranger avec sa
résignation.
Si Gaston songeait à moi, s'il pouvait me supposer (ce qui eût été bien
invraisemblable de sa part) une tendresse paternelle capable de me
pousser au rapt de mon enfant, il était si sûr de sa force, si certain
de n'avoir qu'à étendre la main, qu'à faire un signe pour écraser le
prêtre interdit, qu'il ne craignait rien. D'ailleurs, le docteur était
ma caution, et puis Gaston pouvait me haïr, mais il ne pouvait pas ne
pas m'estimer.
Il est plus facile de duper son coeur que sa raison, de s'infiltrer la
haine que le mépris.
--Me haïssait-t-il? me hait-il? Je n'en sais rien.
Tout homme d'esprit a un fonds inaltérable de justice qu'il violente, à
son gré, mais qu'il ne peut méconnaître. Voilà pourquoi il y a toujours
une ressource pour la vertu avec un coquin spirituel qu'on peut
convaincre, et pourquoi il y a-t-il toujours aussi un danger permanent
pour l'innocence devant l'égoïsme avisé qui ne veut pas qu'on le
persuade.
La méchanceté est une des formes de l'ignorance, et souvent une des
feintes de l'esprit. La brute se satisfait; l'homme d'esprit se
contraint dans la méchanceté.
Voilà mon sentiment. Je veux être juste envers l'homme que je veux
vaincre.
Je crois donc que si je pouvais, que si quelqu'un pouvait offrir
aujourd'hui au duc de Thorvilliers un gendre plus riche, plus en crédit,
non en France, mais dans le grand monde européen, que le piètre débauché
qu'il a choisi, il consentirait à l'échange.
Ce n'est pas par férocité d'instinct, par vengeance fatale qu'il livre
cette belle et pure victime à ce monstre.
Il y a bien de tout cela dans sa conduite; mais il y a surtout le dédain
du bonheur des autres, l'ambition de l'influence, de la fortune,
l'esprit d'orgueil. Il faudrait lui prouver que son calcul est
maladroit, pour le dissuader d'une action vile, dont il ne voit que les
avantages mondains.
Après tout, ce mariage, envié par bien des mères, n'a d'inconvénient
qu'à cause de l'état physique du prince de Lévigny. Mais le prince est
homme du monde, et parera sa pourriture. Peut-être n'est-il pas
inguérissable! Mais s'il l'était, sa mort, pourvu qu'elle arrivât quand
le duc aurait obtenu de cette alliance tout ce qu'il en espère,
laisserait une jeune veuve très riche, très jolie, qui pourrait être
l'enjeu d'une nouvelle spéculation.
Voilà ce que pense le duc de Thorvilliers, et voilà ce qui m'épouvante.
Voilà ce qui sert de prétexte à sa vengeance. Mais encore une fois, il
n'y aurait pas de vengeance, si le duc trouvait plus d'intérêt à un bon
et honnête mariage. Est-ce là l'envers ou le beau côté du crime?
Dieu sait si j'ai cherché ce beau et loyal mariage, si je l'ai rêvé, si,
un moment même, je n'ai pas cru l'avoir trouvé! Mais que puis-je tout
seul, pauvre, désarmé, redevenu obscur, interdit?
Ah! si j'avais le temps de redevenir le prêtre célèbre, honoré, respecté
d'autrefois, je pourrais peut-être à moi seul sauver ma fille!
On m'a offert plusieurs fois de me relever d'un châtiment que j'ai si
facilement accepté qu'il semble plutôt une humiliation volontaire. On
trouve, en tout cas, que j'ai assez expié cette faute, restée
mystérieuse, vagué. Les prêtres avec qui j'ai conservé des relations, ne
sentant en moi ni révolte contre l'Église, ni cause de séparation plus
longue, m'ont souvent offert leur intervention. Même aujourd'hui, après
des refus qui tenaient à mes scrupules paternels, je n'aurais qu'à
consentir à ma grâce!
A quoi bon? Je n'ai pas le temps; le danger est là; menaçant, terrible.
On tue ma fille! Puis-je agir mieux que je ne le fais? Puis-je lui
crier, à cette chère victime, que je suis son père? que l'autre la
sacrifie, la vend? Elle ne le croirait pas; je l'ai si purement élevée.
D'ailleurs elle est enchaînée par son nom.
Je ne puis lui flétrir le coeur pour la sauver, lui donner le mépris de
sa mère, l'horreur de ma paternité sacrilège, en lui donnant l'horreur
de la paternité apparente!
Voilà pourquoi j'appelle les honnêtes gens à mon secours.
* * * * *
Quand ma fille fut installée à Meudon, il me fut facile de louer une
maisonnette tout près de là, et grâce au docteur X., qui sut me
présenter avec assez de franchise, comme son ami, pour ne pas mettre en
défiance la dame chargée de veiller sur la petite Marie-Louise; grâce
peut-être aux conjectures que fit discrètement cette dame, qui ne
devinrent jamais de sa part l'objet d'une tentative de curiosité; grâce
à la nourrice qui m'avait vu chez la duchesse de Thorvilliers la nuit de
la mort, et qui me prenait pour un médecin, je fus admis sans difficulté
dans la villa, amené par le docteur, et quand j'appris que le duc, les
affaires réglées, était reparti pour l'étranger, j'y vins assidûment,
quotidiennement, m'initier à cette joie d'être père, regarder fleurir et
s'épanouir ma fille.
Ce cher petit être, que je vis tout de suite dans sa beauté future, et
qui dès le premier jour m'apparut rayonnant, ineffable, comme ces
enfants divins auxquels les peintres donnent l'indulgence des fautes,
dès les premiers balbutiements de la crèche, et qui bénissent de leurs
doigts levés le monde, tout en cherchant la mamelle, cette adorable
créature paraissait me comprendre.
Elle ne me consola pas. Les enfants, même quand on peut les avouer,
après un grand deuil, n'en consolent pas; ils ajoutent à la sensibilité,
loin de la calmer. On leur doit de pleurer plus aisément: c'est là leur
grand bienfait.
Les joies particulières de la paternité ont ce mérite de ne rien
distraire des émotions pieuses dont le coeur s'est empli. Ma fille
mettait plus de ciel au-dessus, autour de ma douleur, et quand je la
regardais dans ses langes, la dilatation de cet orgueil caché qui me
gonflait le coeur, me soulevait de la terre, bien haut. Parfois, je me
rêvais agenouillé dans un nuage, au pied d'un _bambino_ qui m'emportait
avec lui vers Dieu.
Mais les voluptés les plus profondes, les plus réelles, les plus
humaines de cette contemplation m'étaient révélées dans les promenades
que l'on faisait, par les beaux jours, dans la forêt.
La voiture s'arrêtait dans l'allée; la nourrice et la dame de compagnie
entraient sous les arbres. Alors j'intervenais; je prenais un prétexte,
ou plutôt je n'en prenais plus au bout de trois ou quatre fois, et,
m'emparant de ma fille, j'étais père librement, au murmure des feuilles
dans les arbres, au gazouillement des oiseaux qui chantaient le cantique
de la vie; je la portais, je la berçais, je la regardais, je la buvais
des yeux, l'effleurant, la goûtant de temps en temps de ma bouche,
voulant lui communiquer mon âme, le secret de ma paternité, dans le
souffle chaud et tremblant dont je l'enveloppais.
Je connus toute la plénitude de ce sentiment, supérieur à tous les
autres, celui qui donne à l'homme plus qu'il ne lui promet, dont les
déceptions sont encore une ivresse, puisqu'elles révèlent la gloire
secrète du martyre.
Le roi Lear est digne d'envie; il souffre par tout ce qu'il y a de divin
dans l'homme.
Comme je m'émerveillais de cette vocation paternelle, qui m'agrandissait
en élargissant ma vie!...
Je ne veux faire aucune théorie, et ce n'est pas le cas de plaider une
cause sociale, quand je plaide ma cause particulière. Les prêtres qui
ont eu besoin de se marier sont des avocats suspects du mariage. On les
croirait davantage, s'ils étaient désintéressés. Je ne veux pas, même à
bonne intention, me dissimuler derrière les autres hommes, et solliciter
les sympathies, en parlant au nom d'une foule. Je dirai seulement qu'il
y a bien de l'amour paternel comprimé, déçu, refoulé, inconscient, dans
des ardeurs, dans des résolutions de sacrifice qui se croient
désintéressées des passions humaines.
Quant à moi, je me trouvais, je me découvrais; je savais pourquoi
j'avais été amoureux de la pureté. J'étais dans la vie, pour aimer
surtout de cet amour qui contient tous les autres.
Quand je me croyais poète, je cédais à un courant de tendresse qui me
faisait rêver une oeuvre palpitante à créer, à aimer.
Quand j'aimais de cet amour violent, viril, humain, dont les fièvres
étaient entrecoupées d'apaisements chastes comme des bénédictions, je
cédais à un amour qui ne se fût satisfait de rien d'égoïste et de
simplement terrestre.
Quand, me croyant trahi, j'allais me jeter grelottant d'amour, avec un
désespoir filial, au pied de la croix, c'était la vocation trompée de
l'amour paternel qui me prosternait.
Combien de fois, à l'écart, sous les arbres, tout seul, en murmurant à
l'oreille rose, aux yeux voilés de longs cils, à la bouche moulée par
l'allaitement, ces mots qui me semblaient une formule créatrice, un
_fiat lux_ prêté par Dieu aux hommes: Ma fille! ma file! combien de fois
ne me suis-je pas rappelé que du haut de la chaire, dans certaines
minutes d'extase évangélique, j'avais eu du plaisir à dire à ceux qui
m'écoutaient: _Mes enfants!_ _mes fils!_
Ma fille me donnait le droit de penser à sa mère. Il me semblait que mon
amour était légitimé dans le passé par cette innocence qui le purifiait
dans l'avenir, dans l'infini. Je n'évoquais rien de profane; je voyais
Reine de Chavanges pâle, mourante, brisée de sa maternité, me confiant
notre fille, et en lui jurant de la protéger, de la garder avec un amour
jaloux, qui nous unissait au delà de la mort, je la remerciais de
m'avoir légué ce trésor.
Quelle eût été ma vie, si j'avais appris que la duchesse de Thorvilliers
était morte, laissant une fille, et sans que j'eusse aucun moyen de m'en
approcher!
Je frémissais, en la serrant contre ma poitrine, à l'idée que j'aurais
pu la désirer, en être séparé.
J'aimais passionnément le bon docteur, pour avoir été le confident de
Reine, pour rester le mien, pour me garantir cette possession de mon
enfant.
Hélas! je ne prévoyais pas, je ne voulais pas prévoir que la séparation
était inévitable, foudroyante...
Pendant six ans tout entiers, qui furent six années de printemps,
d'aurore, de fleurs épanouies, de parfums, sans hiver, malgré les hivers
(car les contemplations auprès du feu valaient les promenades au bois),
pendant six ans, je savourai, je n'ose dire ce bonheur, mais cette vertu
qui me rachetait.
Pendant six ans, j'eus une famille. J'avais avec le docteur toutes
sortes de consultations, à la moindre indisposition de ma fille. Je lui
appris ses premiers mots; je les entendis le premier. J'éveillai sa
petite conscience. C'est moi qui lui enseignai à marcher, et quand elle
trébuchait, j'étais aussi ravi qu'effrayé, car j'étais, d'avance,
accroupi, courbé, prosterné devant elle et je pouvais la recevoir dans
mes bras, comme dans un refuge, la rassurer en l'embrassant, me relever
en l'emportant!...
Le duc recevait des nouvelles du docteur, en envoyait, sans donner
aucune instruction superflue. Moi, je m'appliquais à restreindre, à
dissimuler ma possession, à mesure que ma fille grandissait.
Ce ne fut pas moi qui lui enseignai le mot _papa_.
Mais en encourageant celle qui le lui apprenait, je savourais la mélodie
de cette formule enfantine et je la prenais pour moi.
On ne m'appelait que le docteur Hermann à la villa de Meudon et dans le
pays. Le grand médecin lui-même donnait l'exemple. Il avait d'abord
souri de cette tricherie; puis il avait fini par s'y habituer tout le
premier, et quand je lui faisais parfois remarquer en plaisantant que je
n'avais pas de brevet, il me répondait à demi sérieusement:
--Voilà une petite fille qui vous donne vos grades. Vous verrez que vous
serez bientôt aussi médecin que moi.
Mes prescriptions, en effet, en l'absence du docteur, étaient reçues
avec autant de déférence que s'il les avait formulées lui-même.
Ma fille s'appelle Marie-Louise. La duchesse, qui l'avait fait baptiser,
le jour même de sa naissance, avait voulu qu'elle eût ces deux noms, qui
étaient ceux de sa mère. Le dernier m'associait indirectement à ce
baptême, mais, sous prétexte d'abréviation, je disais simplement Louise.
Quand elle put parler, elle m'appela _mon ami_, et je partageai ce terme
avec le docteur.
Au bout de six ans de cette vie contemplative, qui me paraissait si
belle, que je la croyais éternelle, un jour, vers midi, le docteur vint
me trouver.
Ce n'était pas l'heure des visites du docteur, qui étaient matinales ou
tardives.
Je n'eus besoin que d'un regard, pour comprendre qu'il m'apportait une
mauvaise nouvelle.
--Louise est malade?
--Non, mais le duc est à Paris, et je l'attends.
--Pourquoi?
--Il vient chercher sa fille.
--Sa fille!
Cela me parut subitement monstrueux que cet homme eût des droits sur mon
enfant et songeât à venir la chercher.
--Il ne faut pas qu'il l'emmène, docteur.
--Vous êtes fou, mon pauvre ami.
En effet, j'étais fou; car je sentis immédiatement, dans ma tête, le
retour d'une idée folle que j'avais eue et repoussée souvent, l'idée
d'enlever ma fille, de partir avec elle, de fuir au loin, de disparaître
pour le monde.
C'était le droit de mon coeur, c'était le devoir de ma sollicitude
paternelle. Ce qui m'était resté de fortune, après le naufrage de ma
charité, suffirait à nous faire vivre, et puis je travaillerais, je
donnerais des leçons à l'étranger. Quel bonheur! Travailler pour elle!
Le docteur qui m'observait vit ce rêve insensé mais naturel, flamber
dans mes yeux. Il appuya sa main douce et ferme sur ma main, ainsi qu'il
avait fait six ans auparavant, et me répéta ce qu'il m'avait dit dans la
nuit funèbre:
--Du courage, mon ami.
N'était-ce pas un appel direct à ma raison?
--J'aurais du courage, répondis-je avec un embarras mal dissimulé, s'il
ne s'agissait que d'une séparation; mais pouvons-nous savoir ce qu'il
fera de cette âme?
Le docteur eut un sourire de compassion à cette subtilité, à cette
hypocrisie de ma conscience. Le père doublé du prêtre se servait de ce
biais. Était-ce bien l'âme de ma fille que je voulais garder? N'était-ce
pas aussi, et surtout, cette petite tête rose, ces cheveux bouclés,
cette bouche adorée qui versait des harmonies si profondes et si
délicates dans le mot d'_ami_?
--Rassurez-vous, me dit l'excellent docteur, avec une prescience
admirable, cette enfant est un otage trop précieux pour que le duc n'en
ait pas grand soin.
--J'ai peur de ses soins!
--Dites que vous en êtes jaloux!
Je répondis par un soupir.
--Eh bien! ne suis-je pas là?, continua le médecin. Pendant ces six
années, le duc m'a donné des droits que je continuerai à faire valoir,
et m'a confirmé ceux que j'avais reçus; et, à moins que je ne meure
bientôt...
Il s'interrompit, frappé peut-être de cette éventualité, plus menaçante
pour moi que pour lui.
Étrange égoïsme de la passion paternelle, j'eus un petit frisson; je
regardai le docteur avec des yeux de médecin; je ressentis l'effroi de
son âge; il avait trente ans de plus que moi. En effet, il pouvait
mourir bientôt! Je n'avais pas pensé à cela. Que deviendrais-je, s'il
mourait, si je restais seul! Il ne me resterait que la ressource de ce
vol de mon enfant.
Mais quand le duc me l'aurait reprise, et l'aurait gardée pendant
quelques années ou quelques mois même, me serait-il possible de la
retrouver comme je la lui laissais? M'aimerait-elle encore? A six ans on
oublie vite! Qu'est-ce que le souvenir pour ces ailes qui ne
s'alourdissent de rien jusqu'à ce qu'elles aient la force de voler
seules! Reconnaîtrait-elle son _bon ami_ dans le ravisseur qui viendrait
l'enlever à ses curiosités nouvelles? N'invoquerait-elle pas son faux
père pour se défendre de son père véritable?
J'eus la terreur de ce danger, avec celle de la mort possible du
docteur.
--Il serait plus prudent de ne pas la laisser partir! dis-je naïvement.
--De quelle façon?
--En osant poser des conditions au duc. Vous savez que je puis le
démasquer, que j'ai une arme...
Le docteur, cette fois, haussa doucement les épaules.
--Pauvre ami! De quelle arme parlez-vous? De cette lettre qui vous a été
léguée? C'est tout au plus une arme défensive contre le mari: ce n'en
est pas une contre le père putatif. C'est l'illusion, le prétexte d'une
mourante, pour vous faire aimer la vie. Que ferait au duc cette bulle de
savon? Nous nous heurtons à un fait brutal. Il est le père selon la loi,
et quand vous le menaceriez de démontrer que vous êtes le père selon la
nature; que cette paternité clandestine est une revanche de sa félonie,
vous auriez remué de la honte autour de votre fille, autour de sa mère,
autour de vous, sans entamer, sans érailler seulement le granit sur
lequel il s'appuie. Prenez garde! si vous tentez un acte violent, vous
autorisez le duc à user de tous les moyens violents pour se défendre. La
légalité est pour lui; ne mettez pas encore de son côté la pudeur, et ne
l'obligez pas à paraître défendre l'honneur de sa femme, la légitimité
de son enfant... Soumettez-vous, mon ami.
--Me soumettre à ne plus la voir! à la perdre pour toujours!
--Qui parle de cela? C'est une crise, mais ce n'est pas une maladie,
fatalement mortelle. Je n'en connais pas qui doive décourager le
médecin. Est-ce que je vais être obligé, mon ami, de vous parler du bon
Dieu, qui se mêle parfois des intérêts des honnêtes gens? Laissez-moi
faire. Je m'imagine que le duc tient à une démonstration paternelle,
plus qu'à l'exercice mensonger de sa paternité légale. On lui aura sans
doute demandé trop souvent des nouvelles de sa fille; il veut en donner,
en la montrant. Il craint qu'on ne trouve les années de nourrice un peu
longues. Cette enfant le gênerait; il ne la prend que pour mettre plus
de précaution dans sa façon définitive de la placer, hors de sa vie
galante et affairée. Croyez-moi, c'est une épreuve de quelques mois, de
quelques semaines, de quelques jours. Résignez-vous, et comptez sur moi.
Il fallut bien me résigner.
Le duc vint dans la journée; le docteur l'attendait à la villa. Quant à
moi, je le guettai de loin.
Je trouvai qu'il restait bien longtemps.
Enfin, vers cinq heures, le duc sortit de la villa tenant par la main
Louise, pimpante, habillée de velours, de dentelles, qui sautillait, en
remuant les plumes d'un grand chapeau. Elle s'admirait; elle se savait
belle; dès la première entrevue, il lui avait appris la coquetterie;
elle montait gaiement dans la belle voiture qui venait la chercher.
Elle ne songeait guère à son bon ami! Le docteur qui était resté à
Meudon, sacrifiant, ce jour-là, sa clientèle, afin de ne perdre sans
doute aucun détail de ce qui se passerait, et sous le prétexte de causer
longuement avec le duc de la santé de l'enfant, le docteur prit bien
garde que Louise ne pensât à moi.
Du massif d'arbres, dans une avenue où je m'étais établi, sans être vu,
j'assistai à ce départ. J'entendis le roulement de la voiture sur le
sable; je crus qu'un petit bruit, clair, sautillant, comme celui d'un
rire enfantin qui s'envole, accompagnait ce roulement. Le duc avait fait
monter le docteur avec lui. La femme de chambre suivait dans la voiture
du docteur. La dame de compagnie qui devait rejoindre, plus tard, Louise
à l'hôtel de Thorvilliers restait pour tout fermer dans la villa, pour
veiller au déménagement.
Un léger tourbillon de poussière s'éleva derrière le landau du duc,
comme un symbole de tout ce qui finit et ne laisse plus de trace; puis
tout disparut.
Je restai jusqu'à la nuit close, sentant et laissant saigner ma
déchirure. Je pleurais et je murmurais, de minute en minute: ma fille!
ma fille! ma fille!
Elle riait, en toute innocence, à son ravisseur. Ce beau rire avait dû
s'augmenter, s'exalter en entrant dans Paris. Le duc avait dû faire une
course triomphale dans le bois de Boulogne, dans les Champs-Élysées,
pour se parer, devant tout Paris, de la petite duchesse qu'il ramenait,
et elle, à la portière, battant des mains aux belles voitures, aux beaux
cavaliers, entrant dans la féerie de ce piège, se trouvait bien
contente, se servait des mots que je lui avais enseignés pour exprimer
sa joie, et proclamait que son papa était magnifiquement bon de lui
montrer, de lui donner de si belles choses!
J'évoquais le triomphe. Peut-être sa grâce enfantine allait-elle entamer
l'égoïsme, l'indifférence de cet homme! Peut-être lui qui réglait ses
sentiments par vanité, allait-il aimer ma fille, en faire la sienne!
Une âpre jalousie, celle qui met dans le sang des fureurs de meurtre, me
saisit tout à coup. Mon Dieu, étais-je condamné à être toujours jaloux
de lui, et devait-il me prendre toujours ce que j'aimais?