XIX

Gaston avait promis de se venger; il se vengea.

Deux jours après cette scène, j'étais mandé à l'archevêché. Le duc

m'avait dénoncé, en m'accusant de je ne sais quelle intrigue subalterne,

honteuse.

Il m'eût été facile de me défendre; il eût peut-être été dangereux pour

la duchesse de repousser cette dénonciation. Je ne me défendis pas.

On voulut bien m'écrire à plusieurs reprises, par une condescendance

qu'on paraissait devoir à mes services, pour me prier de répondre aux

dénonciations dont j'étais l'objet. J'ajoutai aux griefs faux un grief

vrai, en ne tenant pas compte par une réplique polie de cette politesse.

Dès lors, on n'avait plus de considération à garder. On attendit deux

mois avant de me frapper, et, au bout de ces deux mois, la sentence me

fut signifiée.

Je n'étais plus qu'un prêtre interdit.

Si j'étais la victime d'une dénonciation mensongère, je n'en étais pas

moins coupable. Je pensai à ma faute, pour accepter plus docilement

l'injustice d'un châtiment mérité.

J'étais, socialement, un assez important personnage, et j'avais, dans

l'Église, un rang assez élevé pour que cette punition ne fût, à la

rigueur, qu'une disgrâce passagère; pour qu'il me parût facile de m'en

faire relever, quand il me plairait de donner des explications, même

incomplètes.

Je ne protestai pas; j'étonnai mes juges par mon silence. Ils me

rendaient la liberté que je me faisais scrupule de prendre moi-même,

liberté qui soulageait ma conscience, en m'imposant la règle d'une

dignité volontaire plus étroite.

Rien dans le costume laïque que j'adoptai ne rappelait mon état.

Je quittai Paris pendant trois mois, pour dépister des curiosités que je

n'aurais pu satisfaire, pour laisser se calmer et s'effacer ces cercles

concentriques que fait, dans l'eau qui passe, une nouvelle subite, un

scandale qui y tombe.

Je ne m'inquiétai pas de savoir quelle interprétation on donnerait à ma

déchéance.

J'ai su, par hasard, depuis, qu'on voulut voir une persécution contre ma

foi indépendante et la censure de quelques paroles téméraires, dans

cette interdiction. Des insinuations me furent faites pour m'attirer

dans des camps absolument hostiles. Il était tout simple qu'on me crût

disposé à me venger d'une injustice, à m'insurger.

Je suppose aussi que, malgré la rectitude de ma vie antérieure, mes

moeurs furent calomniées. Quand j'eus le soupçon de cette ignominie, j'en

frémis. Cette fois, la malignité instinctive et routinière pouvait

effleurer la vérité.

Je lus aussi dans un journal que ma disgrâce était une conséquence de

mon attitude aux Tuileries.

Je n'eus jamais occasion de réfuter ces erreurs, ni même de repousser

une indiscrétion trop directe.

Quand je revins de ce petit voyage de précaution, le bruit léger qui

s'était fait dans le monde de mes auditeurs habituels était apaisé. Les

ecclésiastiques me saluaient gravement, comme un pestiféré qui sort du

lazaret, qu'on plaint, mais dont on redoute la contagion. Les gens du

monde eurent une façon de me serrer la main qui me parut en général

bienveillante, mais dont le sens variait selon les caractères.

Les uns me reprochaient de m'être fait prêtre, pour subir cet affront,

moi gentilhomme de si haute naissance; d'autres soupçonnaient une

histoire de femme et souriaient; d'autres, n'y comprenant rien, avaient

l'air mystérieux de gens qui ont pris l'engagement formel de respecter

un secret, même devant celui qui le sait mieux qu'eux.

J'étais calme, en apparence, bien que je portasse en moi une angoisse

terrible, que la prière, l'étude, n'attiédissaient pas.

Je me reprochais de subir si facilement mon expiation, de ne pouvoir

rien pour l'inquiétude dont j'étais cause. Je croyais bien n'avoir plus

d'autre sentiment qu'une compassion passionnée, attendrie; c'était

l'illusion définitive d'un amour obstiné; mais je ne pouvais l'éteindre

en moi. En tout cas, le trouble de cet amour était salutaire à porter,

et n'offensait pas ma conscience. Que faisait-elle? Comment vivait-elle?

Une femme si fière devant ce mari démasqué!

Je m'effrayais à l'idée qu'elle pouvait se guérir par l'ironie, et je

m'effrayais davantage encore à l'idée qu'elle ne guérirait pas.

Je ne fis rien pour la voir, même de loin. Je n'oubliais pas que j'avais

promis de quitter Paris, la France; mais je me souvenais que j'avais

fait cette promesse, avant l'intervention du duc de Thorvilliers, avant

ses menaces, avant l'interdiction dont j'étais frappé.

Rien ne pouvait être changé à la détermination que j'avais prise.

J'avais seulement le devoir de certaines précautions, et je ne voulais

pas paraître fuir Gaston, en voulant m'éloigner de la duchesse.

Il me fallait être prêt à un scandale si le duc se ravisait et en

provoquait un. Il fallait rester exposé à d'autres vengeances, si Gaston

ne se contentait pas de celle qu'il avait improvisée.

Elle était excellente, cependant. Il me retranchait du monde, du mien et

de celui des autres. Je n'étais plus ni gentilhomme, ni prêtre, et,

comme homme, je devais éveiller partout la méfiance. Les déclassés ont

toujours un stigmate.

Peut-être aussi Gaston, à qui nul détail positif, financier,

n'échappait, savait-il que je n'avais plus de fortune, et que si j'avais

gardé de quoi conserver mon indépendance, je n'avais pas les ressources

d'armer ma révolte, si je songeais à la révolte, et de reprendre

seulement l'apparence extérieure de la situation morale que j'avais

perdue.

L'abbé Cabirand avait eu raison de me mettre en garde contre

l'imprévoyance de ma charité.

Au défaut des rentes qui me suffisaient pour vivre, voyager, quelles

fonctions aurais-je remplies? J'aurais écrit. Mais quoi? Suspect à la

libre pensée pour mon passé, suspect aux chrétiens pour mon présent,

j'aurais été un traître aux yeux de ceux-ci, un inconséquent aux yeux de

ceux-là, pour tous un hypocrite.

J'ai pu étudier la question des prêtres interdits. C'est une des plus

douloureuses, à tous les points de vue. L'armée a des corps

disciplinaires, pourquoi l'Église n'en a-t-elle pas? Pourquoi

jette-t-elle sans ressources des êtres qu'elle croit entachés d'un vice

à la société dont les vices mêmes leur sont familiers, et qui peuvent

difficilement y vivre, rarement s'y relever?

Les prêtres de campagne ont la ressource de se faire cochers de fiacre,

charretiers, comme ils l'étaient dans la ferme paternelle. Mais l'homme

d'une instruction, d'une éducation supérieure, dont la société laïque

suspecte même l'abjuration forcée, que la société religieuse

anathématise, que peut-il faire pour se maintenir à son rang?

J'ai connu d'autres prêtres frappés comme moi. Je ne veux pas savoir

s'ils avaient mérité plus ou autant que moi leur châtiment. Je n'en ai

connu aucun qui ait pu dominer sa déchéance, et j'en ai connu un grand

nombre qui ont roulé plus bas, faute d'avoir trouvé dans l'Église, qui

les frappait, un encouragement à remonter, dans la société civile, un

secours qui fût d'accord avec la dignité de leur conscience.

Je me permets ces réflexions, parce que j'espère être lu par ceux qui

songent ou doivent songer, par devoir, à l'imperfection des lois

humaines... Qu'on me les pardonne! Elles ne sont pas d'ailleurs, au

point de vue de ma confession, un hors-d'oeuvre. Elles précèdent le récit

des difficultés nouvelles, des tortures qui m'attendaient.

J'étais décidé à voyager, à écrire mes voyages, à m'intéresser à quelque

oeuvre de découvertes lointaines, à devenir un missionnaire de la

science, puisque je ne pouvais plus l'être de la foi. En attendant, je

passais mes journées dans les bibliothèques, à augmenter cette curiosité

d'apprendre, qu'on appelle le savoir, à me procurer toutes les notions

indispensables pour le but que j'aurais choisi.

J'ajouterai, afin d'en finir avec cette phase de ma vie, et pour ne rien

omettre, sans avoir à m'étendre sur ses tristesses, que je continuai

toutes les pratiques de l'état religieux.

Je dis cela, pour qu'on sache bien que je restais soumis, et non pour me

vanter. Les douleurs nouvelles qui m'étaient réservées, les difficultés

de la tâche que j'allais avoir à remplir devaient s'accroître et se

compliquer de cette fidélité même, tout à la fois instinctive et

volontaire, du prêtre interdit.

Peut-être, en croyant rester fidèle à Dieu, n'étais-je fidèle qu'à

l'amour! Le besoin de sacrifice me consacrait de nouveau, et je ne

priais pas pour moi, sans prier en même temps pour elle. L'homme sincère

ne peut se définir et se contenir dans une formule. A mesure que je

m'étudie, même à mon âge je me découvre des dessous inconnus. L'unité de

l'âme est comme l'unité du monde: l'harmonie de milliers de petits

mondes qu'on ne finirait jamais d'analyser, de subdiviser.

Je m'étais assigné un an de délai, avant de partir.

Un soir d'hiver, huit mois environ après ma dernière entrevue avec la

duchesse de Thorvilliers, j'étais dans mon cabinet de travail; je

lisais, pour prendre sur ma nuit tout ce que je pouvais enlever à mon

insomnie habituelle, quand on sonna à ma porte. J'étais seul. Très

surpris d'une visite à pareille heure (il était près de minuit), moi qui

recevais si rarement des visites dans le jour, j'allai ouvrir.

Je me trouvai en face d'un vieillard de grand air, de tenue un peu

pareille à la mienne, qui me demanda si j'étais le comte d'Altenbourg.

Je remarquai qu'il avait eu une légère hésitation, comme s'il avait pu

être tenté de dire: l'_abbé_ d'Altenbourg.

Je l'introduisis, et, quand je lui offris un siège:

--Non, monsieur, me dit-il gravement, nous n'avons pas le temps de

causer, je viens vous chercher.

J'eus peur, et je le regardai. Mon regard l'interrogeait.

--Je suis le docteur X... me dit-il.

Je connaissais son nom, c'était celui d'un médecin célèbre.

Il ajouta, avec une nuance de respect qui me toucha et m'effraya:

--Nos professions se ressemblent, monsieur... J'ai reçu une confession

qui nous associe à la même oeuvre.

--Que se passe-t-il? balbutiai-je, et, ne me contenant plus devant cette

sympathie si touchante, si discrète dans sa gravité, sentant un frère

dans ce médecin confesseur:

--Elle est malade? m'écriai-je.

--Très malade. Oui, monsieur.

--Elle veut me voir?

--Tout de suite.

--Partons!

--Ma voiture est en bas.

Pendant que je m'apprêtais à la hâte, le docteur, qui trouvait tout

simple ce qui s'échangeait de paroles étranges entre nous, me disait,

pour empêcher le silence:

--J'ai eu de la peine à vous trouver. Je craignais aussi que vous ne

fussiez absent. On m'avait dit que vous deviez être loin de Paris.

J'étais prêt; j'ouvris ma porte, j'éteignis ma lampe.

--C'est à l'archevêché qu'on m'a donné votre adresse, ajouta le docteur

en prenant la rampe de l'escalier.

Il disait tout cela avec bonhomie. Mais ce grand savant était plein de

précautions pour les blessures. Il tenait sans doute à me persuader

qu'en apprenant mon secret, il avait appris aussi la rigidité de ma vie.

Reine de Chavanges n'avait pu lui dire où je demeurais; elle me croyait

parti. Il n'avait pas craint d'aller à l'archevêché s'informer de la

demeure d'un prêtre qui pour lui n'était pas déchu.

Je ne pensais pas à ces délicatesses; je les sentais instinctivement.

Nous descendîmes en silence. Quand nous fûmes assis dans le coupé,

j'aurais dû, j'aurais voulu interroger le docteur. Je n'osai pas.

J'étais épouvanté de ce qu'il pouvait me répondre et j'aimais mieux

cette torture vague.

Dans l'angoisse d'une tendresse qui recevait le droit de se manifester,

je songeais qu'elle était bien malade, qu'elle était en danger, que

j'allais la revoir; qu'il me fallait obtenir de Dieu son salut, puisque

le médecin se sentait vaincu et venait me chercher comme auxiliaire.

Deux ou trois fois, pendant le trajet, je me tournai vers le docteur,

pour lui demander un renseignement sur la maladie de la duchesse; chaque

fois j'hésitai.

A quoi bon connaître le mal qui la tuait? Elle allait mourir; elle

mourait de notre faute; elle m'appelait; tout ce qu'il y avait de

terrible et de précis tenait dans cette idée. Je n'avais pas besoin d'en

savoir plus.

Sans que je m'en aperçusse, je laissais venir à mes lèvres, non ce que

je voulais demander, non pas même ce que je croyais penser, mais

l'arrière sentiment qui s'agitait en moi, et je répétais à mi-voix:

--C'est horrible! c'est horrible!

Le docteur mit sa main douce et froide sur la mienne.

--Du courage, monsieur.

Pourquoi ne me disait-il que cela? Il n'espérait donc plus rien?

J'eus alors la hardiesse désespérée de lui demander le nom de la

maladie. Il me le donna. Je ne le compris pas, si je l'entendis. C'était

un nom technique, scientifique. Je secouai la tête, comme si ce terme

mettait une lueur dans mon esprit, et je retombai dans le bercement de

ma terreur vague.

Au bout de dix minutes, nous étions à la porte de l'hôtel.

Le marteau me retentit au coeur, quand le docteur le laissa retomber.

La cour était sombre; la lanterne du vestibule n'était pas allumée;

aucun domestique de l'antichambre n'attendait.

Seulement, quand le docteur eut ouvert la porte vitrée du vestibule, une

lueur apparut dans les hauteurs d'un escalier solennel, puis descendit

en s'élargissant.

Une soeur de charité, de celles qui veillent les malades, parut, tenant

une bougie.

--Eh bien? demanda le docteur.

--Toujours dans le même état; peut-être la fièvre est-elle moins forte.

Madame la duchesse a entendu venir la voiture et m'a envoyée au-devant

de ces messieurs.

Je crus que cette religieuse allait reconnaître en moi un prêtre. Mais

la sainte fille n'avait sans doute jamais eu le temps de venir à mes

sermons, et elle ne songeait pas à m'examiner.

Elle passa devant nous, en nous éclairant, monta jusqu'au premier étage,

et, avant d'ouvrir la porte d'une chambre, sur un vaste palier, elle dit

tout bas, en montrant une autre porte plus petite, à côté:

--Je serai là, monsieur le docteur. Après la consultation, s'il y a une

ordonnance à faire faire, ces messieurs n'auront qu'à me sonner.

Elle me prenait pour un médecin, ou bien on avait pris la précaution de

lui mentir.

Elle ouvrit la porte, et, d'une voix douce, s'adressant à la malade:

--Madame, ce sont MM. les docteurs.

Puis, faisant une révérence, elle passa devant nous et nous laissa.

La chambre était éclairée par une lampe posée en arrière du lit, qui

occupait le milieu de la pièce; un abat-jour jeté sur le globe

adoucissait la lumière et la rendait flottante; mais on voyait bien le

grand lit à colonnes, de la Renaissance, et, se détachant sur l'oreiller

blanc, le visage de madame de Thorvilliers. Les yeux avaient leur

flamme, battue d'un souffle intérieur qui l'attisait jusqu'à l'épuiser.

Cette clarté fixe, dans cette lumière ambiante et voilée m'attirait. Je

m'avançai sur le tapis épais de la chambre, comme si j'avais marché sur

une nuée; je n'avais pas, dans cette minute, la notoriété du réel. Mes

sentiments entiers, confondus, s'exhalaient de moi avec ce mélange de

passion et de mysticisme que les diversités de ma vie leur avaient

donné, et me soulevaient.

J'en atteste Dieu qui ne m'a jamais abandonné, j'en atteste l'innocence

de ma fille, je ne veux rien écrire qui ne soit à l'honneur d'un amour

purifié, et je me trouverais misérable pourtant de profaner en moi le

caractère indélébile du prêtre. Il me faut avouer que le prêtre et

l'amant ne faisaient qu'un, en entrant dans ce sanctuaire où la mort

mettait sa solennité, et que rien de sacrilège ne battait en moi.

Le docteur était resté un peu en arrière.

Reine me regardait venir, avec un sourire qui tremblait sur sa bouche et

une fièvre menaçante dans les yeux.

Comment se pouvait-il qu'elle fût mourante? Elle était si belle! Mais

dès que je me fus approché de son lit, dès que, se tournant avec effort

de côté, elle m'eut indiqué par ce mouvement un fauteuil placé près du

chevet, je vis bien que la fièvre seule la soutenait, et que cette vie

qui rayonnait encore en elle n'était que la palpitation suprême d'une

âme qui concentre tous ses rayons avant de s'envoler dans un éclair.

J'avais le coeur rempli d'une immense pitié et d'un incommensurable

amour; mais je ne songeai qu'à pleurer, qu'à laisser voir lâchement ma

terreur. Je voulus m'agenouiller, et, comme sa main moite était tendue

vers moi, je la pris doucement et la baisai.

Mais en appuyant ses doigts sur ma bouche, Reine me repoussait et me

défendait de me prosterner. Elle non plus, ne voulait pas que la mort

dominât l'amour qui avait cette dernière minute, avant l'infini, et mît

trop de solennité dans cette effusion humaine.

--Je suis heureuse... bien heureuse de vous voir, me dit-elle d'une voix

oppressée. Je me reprochais de vous avoir dit de partir. Merci de

m'avoir désobéi.

Elle laissa retomber sa tête qu'elle avait levée. Le docteur s'approcha

du lit, lui prit le poignet, tâta le pouls, se baissa pour regarder de

plus près la dilatation de la pupille de ces yeux éclatants.

La malade devina l'intention de cet examen.

--Je souffre moins, docteur. Je ne veux pas souffrir. Il est inutile de

me mettre encore du poison sous la peau... Merci... Vous avez été bien

bon... Quel dommage que vous ne puissiez pas me ramener aussi, moi!

Elle voulut agrandir son sourire, mais un tressaillement de la douleur

l'interrompit. Un spasme fit trembler sa bouche, ses yeux se voilèrent;

elle mit les deux mains sur sa poitrine, les appuya, comme pour empêcher

le mal de monter jusqu'au coeur, et, après une minute, rouvrant les

paupières:

--Pourquoi me plaindrais-je? Docteur, vous me donnez plus que la vie...

Écoutez-moi, mon ami. J'ai des choses bien sérieuses à vous dire.

Elle m'attira d'un geste du doigt, je me penchai; sa voix était

haletante; une convulsion l'entrecoupait:

--J'ai voulu vous voir. Il vous eût été trop pénible d'apprendre par une

note de journal que j'étais partie; comme vous avez appris autrefois que

je vous avais été infidèle... Vous pouviez me supposer des idées que je

n'ai pas... Je suis aujourd'hui ce que j'étais la première fois que nous

nous sommes vus. Il n'y a plus de danger à vous dire que je vous aime

tout autant... sinon plus qu'au premier jour... Vous entendez,

docteur... Il faut que vous entendiez cela... Ne vous éloignez pas, pour

ne pas entendre... Quand je vous ai tout avoué, vous avez reconnu que

cet amour loyal, vrai, qu'on a trompé, volé, était légitime... La faute

qui nous a unis doit-elle nous séparer à jamais?... Il me faut bien

croire maintenant que nous nous rejoindrons. Je veux revivre, pour me

dédommager de la vie infâme qu'on m'a faite ici...

Elle fut interrompue par une douleur plus vive; mais, la surmontant avec

un courage de martyre:

--Il faut que je me dépêche... J'ai écrit à miss Sharp, j'ai voulu avoir

sa confession... La voici, aussi sincère qu'on peut l'espérer d'une

vieille fille qui a respiré et exhalé l'hypocrisie toute sa vie...

Elle avait devant elle, sur la couverture, une lettre, qu'elle me

tendit.

Je ne voulais pas la prendre. Que m'importait miss Sharp! Elle insista:

--Il faut que vous la preniez; que vous la gardiez!... C'est la seule

arme que je puisse vous léguer, et il faut que vous soyez armé!

A ce moment, derrière le rideau qui retombait sur un des côtés du lit,

un petit cri se fit entendre.

Je me dressai debout à cette voix, à ce vagissement. Une morsure au sein

m'aurait arraché un cri de douleur, si j'avais été capable d'autre chose

que d'une stupeur muette, d'une sorte de joie foudroyante, d'une

révélation paternelle qui m'envahit par toutes les veines.

Instantanément, je compris pourquoi j'étais là.

Mon effarement était si vrai que Reine dit au docteur:

--Comment! Il ne savait donc pas?...

--Non, répondit le médecin avec bonhomie, M. d'Altenbourg ne m'a pas

interrogé... D'ailleurs, nous n'avons pas eu le temps...

En disant cela, le docteur faisait le tour du lit et allait à un berceau

que le rideau cachait; et, pendant que, haletant, suant d'une angoisse

sublime, je regardais Reine qui s'efforçait de sourire à mon émotion

comme à une découverte de plus qui nous unissait, le médecin revint à

moi tenant un enfant.

--C'est une fille, me dit-il en la posant dans mes bras.

--C'est notre fille! murmura Reine de Chavanges.

Je regardais ce petit être qui cessait de pleurer, distrait par le

mouvement. Un besoin terrible d'adoration, d'assouvissement, de

tendresse me pénétrait; mon coeur fondait dans ma poitrine; je la

baptisai d'une larme.

J'approchai ma bouche timidement de cette petite bouche si frêle; j'y

mis un baiser qui lui communiquait toute mon âme, et, avec un égoïsme

qui n'enlevait rien pourtant à ma douleur, je pensai en moi-même:

--Vous êtes bon, mon Dieu!

On ne sait jamais tout ce que peut contenir de pensées un éclair si

profond.

J'entrevoyais un but nouveau, un devoir, une protection, un supplice

nouveau à compter dans la vie et je m'extasiais.

Ma fille recommença à crier. Je la tenais mal sans doute. Mes lèvres

impies ne s'étaient pas faites assez chastes, assez douces pour ce

baiser. Une porte s'ouvrit, la porte de la chambre où la religieuse

attendait l'issue de la consultation. Elle pensait bien que la

consultation n'était pas finie; mais l'enfant l'interrompait, et elle

venait chercher l'enfant pour la remettre à la nourrice.

Cette religieuse emporta l'enfant d'un prêtre avec une tendresse naïve,

qui se fût étrangement changée en horreur, dans ce coeur simple, si elle

avait pu soupçonner la vérité.

Je retombai dans le fauteuil et je pleurai, dès que ma fille eut

disparu.

--Oui, reprit Reine d'une voix plus faible et plus agitée, c'est notre

fille. C'est pour elle encore, c'est pour elle surtout que j'ai voulu

vous voir. Le duc ne s'y est pas trompé, et le doute d'ailleurs n'était

plus possible pour lui. Il s'est arrangé pour n'être pas ici... Il a un

prétexte pour voyager en Italie... Il saura du même coup qu'il est veuf

et père... Il ne désavouera pas cette enfant; il ne peut pas la

désavouer... L'orgueil lui donnera la force de mentir. Quant à moi, je

ne peux pas infliger au duc de Thorvilliers une honte, qui serait

peut-être un acte de justice... Ah! si je devais vivre, peut-être lui

disputerais-je notre enfant. Pauvre petite fille! Il ne la tuera pas! Il

lui laissera donner les soins qu'on donnerait à son enfant. Le duc sait

que je me suis confessée au docteur et que j'ai constitué ce grand

honnête homme le gardien de ma fille. Vous ne serez pas trop de deux

pour veiller sur elle... Le docteur a de grandes occupations. Vous, vous

ne penserez qu'à cela. Le duc aura toujours peur d'un scandale... Voilà

ce que je voulais vous dire... Le reste n'est plus rien!

La voix de Reine s'éteignit en finissant. Elle parut subitement épuisée;

sa tête retomba plus lourdement sur l'oreiller. Le docteur fronça le

sourcil, se pencha sur la malade, l'examina, et se tournant vers moi me

regarda, sans dire un mot.

Quel regard effrayant dans son calme! Le médecin réclamait la place pour

lui seul, et m'avertissait de partir. Tout ce qui était humain était

fini; l'autre mystère allait commencer. Je n'avais aucun droit légitime

d'y assister.

Pouvais-je obéir facilement? Il me semblait que j'étais le médecin,

puisqu'il était le confesseur, et que c'était moi qui la retenais, qui

la retiendrais dans la vie.

Il devinait évident que le mal, sinon interrompu, du moins retardé par

la volonté de Reine, et, je l'ai su, par des piqûres de morphine, allait

redoubler. Il y a des luttes qu'on ne recommence pas contre la mort, Je

vis pourtant que le docteur songeait à renouveler les piqûres

bienfaisantes, mais je vis aussi qu'après avoir regardé les yeux de la

duchesse, il hésita.

Elle eut conscience de cette hésitation. Dans le trouble qui commençait,

dans l'hallucination qui précédait la nuit cérébrale, elle redit, en

donnant un autre ton à ses dernières paroles:

--Plus rien! N'est-ce pas, docteur, plus rien? C'est fini.

Chose horrible! en même temps que son regard divin se noyait dans une

brume, sa voix au timbre d'or s'alourdissait, s'épaississait dans un

balbutiement sourd.

--Ah! je souffre! dit-elle. C'est bien dur de mourir, et pourtant c'est

bon!

Elle eut une seconde d'assoupissement; puis elle tourna la tête à droite

et à gauche, regardant, cherchant à voir; mais un voile s'amassait sur

ses yeux. Ses prunelles dilatées m'enveloppèrent sans m'étreindre. Tout

lui échappait.

Je ne pus retenir un murmure d'épouvante:

--Docteur! docteur!

Comme si j'avais eu besoin de rappeler son devoir à ce grand médecin!

Il me rappela le mien, en levant les yeux au plafond. Je tombai à

genoux; mais j'oubliais que j'étais prêtre; savais-je encore que j'étais

chrétien? J'étais tremblant devant ce supplice qui m'apparaissait comme

une péripétie dernière d'un meurtre accompli par moi. Je voyais pâlir,

et pour ainsi dire se dissoudre dans une vague blancheur, ce beau visage

dont j'aurais voulu retenir sous mon regard les lignes délicates et

superbes, le rayonnement même fiévreux.

J'étais désespéré et je n'étais que désespéré.

Reine ne reprit plus connaissance. Il y a de ces chutes subites dans les

crépuscules que la volonté prolonge. La mort a de ces revanches

soudaines, sournoises, après avoir cédé.

A plusieurs reprises, le docteur, tout en donnant à la malade ces soins

inutiles qui sont les dernières piétés de la science envers l'inconnu,

me toucha l'épaule pour m'avertir de me retirer.

Mais je ne comprenais pas. J'attendais, ou l'irréparable ou le réveil.

Je ressaisissais dans ma mémoire, je retenais les paroles que Reine

avait prononcées quelques minutes auparavant, comme si elles eussent été

emportées à demi déjà dans un lointain qui me les volait. Je voulais,

lui parler à mon tour, l'évoquer, la ressaisir. Si j'avais pu, si

j'avais osé lui dire ce que j'avais dans l'âme, peut-être bien qu'elle

eût hésité à mourir. Sa main n'était pas froide; je l'empêcherais de se

refroidir sous ma bouche. Il était impie de songer à me renvoyer, tant

que sa main ne serait pas refroidie.

Devant l'obstination de ma douleur, le médecin fut obligé de devenir

clair, catégorique; il me dit avec autorité, mais doucement:

--Votre place n'est plus ici, monsieur... Voulez-vous dire à la

religieuse d'entrer?

J'obéis. Je me levai, je reculai. Le docteur en prenant ma place, en se

penchant de nouveau sur la malade, me la cacha. Je reculai jusqu'à la

porte de la chambre qui communiquait avec celle de la nourrice.

La religieuse, tout en étant prête à entrer dans la chambre de la

malade, regardait ma fille qu'une belle paysanne allaitait. Elle fut

frappée de ma pâleur et comprit.

--Ah! la chère dame! murmura-t-elle en froissant son chapelet, a-t-elle

demandé un prêtre?

Elle passa vivement devant moi, referma la porte, me laissant devant ce

groupe de la nourrice et de mon enfant. Je ne pouvais pas pleurer.

Cherchant à me retenir à une image vivante, je contemplai ce pauvre

petit être qui m'était légué.

La nourrice, gênée de cette contemplation et troublée de ce qui se

passait de l'autre côté de la porte, me dit, croyant parler à un

médecin:

--C'est un grand malheur qu'une si jolie petite fille qui ne demande

qu'à vivre fasse mourir sa mère; elle a pris le sein tout de suite!

Ces mots me donnèrent le frisson. J'étais condamné à ne pouvoir

prononcer une parole. Je me retournai vers la chambre de Reine. Mais de

quel droit, maintenant, en aurais-je franchi le seuil? Le masque de

médecin ne pouvait plus me servir; on n'avait besoin que d'un prêtre, et

je n'étais plus prêtre! Je n'osai rester.

Je ne sais comment je sortis, sans tomber à genoux, pour demander pardon

à ma fille de la vie qu'elle recevait, pour demander pardon à la mère de

de la mort que je lui avais donnée.

Je m'en allai, à tâtons, dans cet appartement obscur, courbé sous ma

douleur, la retenant; je gagnai l'escalier et je le descendis,

m'arrêtant à chaque marche, m'imaginant qu'on allait me rappeler, que

Reine n'était pas mourante, qu'elle avait encore des choses à me dire.

Ou bien, espérant qu'on me heurterait, qu'on me chasserait comme un

intrus, comme un meurtrier. J'avais besoin d'être frappé physiquement,

d'être insulté. Ce coup invisible, ce châtiment silencieux était trop

lourd à porter.

Au bas de l'escalier, sur la dernière marche, dans la nuit, je m'assis

et j'attendis; puis, entendant du bruit au premier étage, voyant

reparaître une lueur semblable à celle qui nous avait accueillis, je me

redressai, je traversai le vestibule et la cour, m'évadant de la mort de

Reine, comme je m'étais évadé de son amour.

La porte cochère était entr'ouverte, une lumière était allumée dans la

loge du concierge. Quelqu'un était sorti en courant; sans doute, la

religieuse avait envoyé chercher le prêtre. Je ne voulus pas le

rencontrer; le jour eût reparu soudainement pour me dénoncer à lui.

La voiture du docteur était toujours à la porte: j'y montai, et là,

enfermé, bien seul, j'eus la force de pleurer comme j'avais pleuré

dix-neuf ans auparavant, dans le jardin de Chavanges, quand je croyais

tout perdu; comme j'avais pleuré, huit mois auparavant.

Je restai une heure dans cet abandon, secoué de remords qui m'entraient

comme des pointes aiguës dans toutes mes fibres, secoué de désespoirs

qui alternaient avec mes remords, me trouvant odieux de vivre,

puisqu'elle mourait par moi, et m'étonnant tout ensemble que Dieu permît

cette mort, et qu'il eût ainsi châtié un amour dont il avait vu la

pureté primitive et la sincérité.

La glace de la voiture était levée; je vis passer à plusieurs reprises,

comme à travers un brouillard, des ombres qui entraient dans l'hôtel ou

qui en sortaient...

Au bout d'une heure de cette torture, le docteur ouvrit la portière.

--Je pensais vous trouver là, monsieur l'abbé, me dit-il avec la même

douceur, mais en me traitant maintenant de prêtre, et non plus d'homme

du monde.

Espérait-il ainsi me donner plus de courage? Croyait-il nécessaire de me

rappeler que je devais élever ma douleur et l'idéaliser?

--Elle a bien souffert? demandai-je à voix basse.

Je ressemblais à un de ces meurtriers qui ont la curiosité de leur crime

et qui retournent au cadavre, pour en mesurer la plaie.

--Non, me répondit le docteur, elle avait presque fini de souffrir quand

vous êtes venu. Le cerveau est si vite atteint! Je suis étonné de la

lucidité qu'elle a gardée, pendant une partie de votre visite.

La voiture partit; le docteur me reconduisait.

Il me donna en route des explications, que j'écoutai cette fois et que

je compris, sur la maladie de la duchesse. Ces détails techniques,

douloureux pour tout homme qui les eût reçus à propos d'une femme

ardemment aimée, l'étaient doublement pour moi, prêtre, en dénudant une

fois de plus la pudeur de mon amour. Je dus apprendre, malgré les

précautions du récit, que cette grossesse tardive avait rendu plus

difficile la délivrance. Depuis plusieurs mois, Reine était malade. Le

docteur avait redouté qu'elle ne pût atteindre le terme ordinaire; elle

l'avait devancé d'un mois. Pendant deux ou trois jours on avait espéré

le salut; puis une péritonite était survenue, que les médecins les plus

exercés, réunis en consultation, n'avaient pu conjurer.

Le docteur essayait de lasser ma douleur par les détails mêmes.

Quand je fus arrivé à ma porte:

--Je reviendrai vous voir demain, me dit-il avec bonté. Vous êtes mon

malade, vous m'êtes confié. Nous avons aussi à nous concerter pour le

legs qui nous a été fait... J'ai envoyé, cette nuit même, une dépêche au

duc. Il est convenable qu'il revienne. J'oserai lui dire bien des

choses... Quant à vous, je ne vous demande pas d'avoir du courage. Vous

en avez. Voulez-vous me permettre seulement, à partir de cette nuit, de

vous considérer comme mon ami... comme mon enfant. Puisque je suis le

grand-père de cette petite fille, il faut bien que vous soyez mon fils.

Je répondis par un sanglot cette effusion cordiale. Je crois me rappeler

que le docteur me serra dans ses bras, me secoua... Je montai chez moi

en haletant, et enfermé, libre, je pus laisser rugir tout à son aise mon

effroyable douleur.

La confession d'un abbé · 第 30 / 39 题