Dans la rue de Grenelle,--je vois encore l'endroit où commença cet
entretien qui enchaîna ma vie; c'était devant une haute porte, un lion
tenant dans sa gueule un serpent enroulé servait de marteau,--Gaston,
sans attendre une question, passa son bras sous le mien et me dit
gaiement:
--Te voilà sur la liste des prétendants!
--Quels prétendants?
--Hypocrite! Tu n'as pas entendu la marquise?
--Elle a été aimable, gracieuse.
--Oui, mais elle t'a étiqueté! C'est son idée fixe, à la pauvre femme!
Voilà pourquoi je me suis amusé à la taquiner. Je savais bien qu'au fond
je flattais sa manie. Moi, je n'ai pas assez de vocation.
Je répliquai assez vivement:
--Il est assez naturel qu'elle veuille marier sa petite-fille et qu'elle
soit inquiète...
--Elle, inquiète! de quoi donc? de la mort? Elle n'y croit que tout
juste pour donner, à l'occasion, à sa voix, toujours un peu criarde, un
son plus doux. De la jeunesse de sa petite-fille? Elle la respire comme
un bouquet qui ne doit jamais se faner. De ce que Reine pourrait
demeurer seule au monde? Elle ne peut pas croire cela. Si elle songeait
à son départ, ce serait pour regretter de ne pas voir, le lendemain, les
princes de féerie qui viendront faire cortège à sa petite-fille. Non,
elle racole des soupirants, par tradition, pour se dédommager de n'en
plus voir à ses genoux et pour se venger des airs dédaigneux de Reine.
Ne te laisse pas prendre à cette sentimentalité ridicule... La marquise
est la plus grande _marieuse_ du faubourg Saint-Germain. Voilà ce que
c'est que d'avoir été la plus enragée _démarieuse_ de son temps.
Je regardai Gaston, sans comprendre.
--Ah ça! tu ne connais donc rien? Ton père, qui était un homme aimable,
ne t'a donc jamais parlé, de la marquise de Chavanges?
--Jamais.
--Eh bien, on a respecté ton innocence. Cette vénérable dame a été la
plus folle, la plus étourdie des coquettes. On assure que le pauvre
marquis, son mari, n'osait plus courir les cerfs, de peur de mettre trop
de dépit dans la poursuite, et tant ses oreilles tintaient d'un hallali
perpétuel. La marquise s'est mariée à dix-huit ans. Reine en a plus de
dix-sept, et elle trouve que Reine est en retard. A vingt-deux ans, elle
s'est fait enlever par le chevalier de Mettrais. A trente-cinq ans, elle
a enlevé, à son tour, un pianiste (c'était la mode), mais elle l'a lâché
sur la route d'Italie, oh! pas bien loin, à Fontainebleau; plus tard,
pendant une crise de dévotion, vers cinquante ans, elle a voulu aller à
Rome, confesser ses péchés au pape lui-même. Elle s'était fait
accompagner par un jeune abbé, qui n'est jamais revenu à Saint-Thomas
d'Aquin, et qu'elle a lancé à Rome. Il paraît que le pape lui avait
donné un approvisionnement d'absolutions; car elle en a distribué à
toutes ses amies et elle a gaspillé le reste. Elle avait un fils qui,
par bonheur ou par hasard, ressemblait au marquis. Il s'est honnêtement
marié à une femme honnête. Voilà ce qui explique quelque chose du
caractère de Reine. Ce couple vertueux est mort du choléra. La marquise,
veuve déjà, a eu un peu de chagrin, car elle est bonne, au fond et à la
surface. Mais elle a été bientôt ravie d'avoir une belle petite-fille à
habiller, à gâter, à faire aimer. Elle s'était garée de la manie des
épagneuls, du goût des cartes; elle attendait inactive qu'on remît des
ailes à son pauvre coeur alourdi. Reine lui a ramené les zéphirs. Comme
il avait neigé sur les roses de son teint, elle s'est barbouillée des
baisers de sa petite-fille et a planté des roses vraies dans toutes ses
corbeilles. La petite boutique de la vente de charité est un rêve de
Watteau qu'elle a tenu à réaliser. Le monde a pardonné à cette
pécheresse, poudrée de grâce maternelle. Rien d'ailleurs dans cette
tutelle n'est de nature à scandaliser le monde, notre monde. La marquise
fait les choses, comme il faut les faire, et toutes celles qu'il faut
faire. Elle va à la messe. Elle s'y tient, comme tu l'as vue à
l'instant. Je crois bien même qu'elle fait de bonne foi des minauderies
au bon Dieu, et qu'elle lui brûle des petites bougies roses, pour qu'il
envoie des maris à sa petite-fille. Après avoir tant fourragé le
mariage, la bonne vieille ne voudrait pas s'en aller, sans avoir
arrangé, béni un joli petit mariage. Voilà, mon cher, pourquoi je l'ai
mise si facilement sur ce chapitre-là; pourquoi du premier coup, elle
t'a _reluqué_, inscrit sur sa liste, et voilà pourquoi te voyant un peu
ténébreux, elle t'a joué un petit air de tristesse.
Je me souviens des paroles de Gaston comme de toutes celles qui ont pour
la première fois ensemencé mon coeur. Elles pétillaient en moi. Je voulus
répondre en plaisantant aussi:
--Et toi, quel rang as-tu parmi les prétendants?
--Moi! je suis un en-cas, mais peu sérieux. J'ai été élevé avec Reine;
sa mère était une amie, un peu cousine de la mienne. Elle me connaît à
fond. Nous nous sommes fièrement battus dans le château de Chavanges!
Reine a gardé l'habitude de me maltraiter. Quand elle me donne une
poignée de main, c'est encore une tape sur les doigts. Nous avons été si
camarades que nous ne pouvons pas nous aimer; or, je suis sûr que Reine
voudra aimer son mari.
Je me mordis la lèvre, pour empêcher un spasme qui me montait de la
poitrine. Gaston, comme s'il eût deviné cet espoir subit, ajouta:
--Tu ferais bien mieux son affaire, toi... Mais je t'avertis qu'elle
n'aime pas les bigots.
--Est-ce que je le suis?
--Peut-être pas; mais tu t'en donnes la mine. Après tout, mon cher, cela
te regarde. Tu es présenté; on t'a invité; Reine, je m'y connais, t'a
admis dans sa collection. Nous irons demain rendre notre visite, et
quand ces dames seront à Chavanges, nous irons passer quelques jours au
château.
--Comment? Elles reçoivent des jeunes gens?
--Et aussi quelques vieux... Mais oui, la marquise est trop grande dame
pour ne pas recevoir qui elle veut. Cela ne semble pas plus
extraordinaire et cela paraît aussi innocent que le reste. Quant à
Reine, elle est avec les danseurs, les visiteurs, comme tu l'as vue avec
les acheteurs, toujours la même, simple, ou terriblement coquette,
hardie, libre, point sentimentale, positive et tiède... Entre nous, pour
être franc, je t'avouerai que je ne la comprends pas tout à fait. Elle a
une belle santé, un appétit de la vie qui jaillit de ses yeux, assez peu
d'illusions, car sa grand'maman en les lui caressant les étouffe sous
ses caresses; pourtant, par instants, on la dirait fixée, emprisonnée
dans une candeur marmoréenne, comme ces statues qui ne sont des femmes
que jusqu'au buste et qui finissent en termes de marbre. Tu vois comme
elle a été élevée, pas bégueule, pas fière, et pourtant il serait
impossible de pousser avec elle la gaminerie un peu loin. C'est bien à
elle seule, ou à une influence de race honnête qui aura passé par-dessus
la grand'maman, qu'elle doit ce qu'elle vaut. Si elle a des petites
idées malsaines, blotties quelque part, crois bien que c'est sa
grand'mère qui les a nichées ou laissées se nicher là. Te voilà mis au
courant. Je résume mon opinion sur Reine de Chavanges. Belle et bonne
personne, poussée droit et non maintenue droite par un tuteur, charmante
à voir, à entendre, facile à fréquenter, difficile à séduire, plus
difficile encore à épouser, qui redoute d'être dupe d'elle-même et dupe
des autres, qui vous regarde, qui se garde, et à qui, lorsqu'on est un
platonique comme toi, il faut prendre bien garde!
Gaston continua à me donner sur la famille de Chavanges, sur sa fortune,
plus de détails que je ne lui en demandais. Sur la fortune surtout, il
était exactement informé. Si la jolie marchande de roses avait un peu
exagéré, en reprochant à mon ami son avarice, il n'en était pas moins
vrai que Gaston aimait l'argent, les belles propriétés, les gros
revenus. Il en parlait volontiers. Il supputait sur le bout du doigt les
dots qui méritaient d'être considérées dans le faubourg Saint-Germain,
et même ailleurs. Il les énumérait avec le plaisir d'un musicien qui se
chante des airs de musique.
Je l'écoutais mal. Il me plaisait qu'il fît à côté de moi un bruit dans
lequel le nom de Reine de Chavanges tintait avec sonorité. Cela me
suffisait pour rêver; je ne l'interrompais plus; je n'avais plus besoin
de l'interroger.
Je suis de ceux qui croient au chemin de Damas. Je le cherchais; je
l'avais rencontré.
Je devais revoir mademoiselle de Chavanges; je pouvais concevoir
l'espérance d'en être aimé, d'en être choisi. J'étais de son monde.
J'ignorais au juste ce que la succession paternelle, liquidée, me
laisserait de fortune; mais, je ne voyais pas là d'obstacle; au surplus,
je ne voulais pas en voir.
Je sentais sourdre une volonté, une vocation. Il s'y mêlait, à coup sûr,
une ivresse physique; mais, par pudeur, je n'en rêvais que plus vivement
la possession d'une âme fière, indépendante, retenue, froissée dans un
milieu qui l'alarmait.
Je serais pour elle un mari honnête, comme l'avait été son père. Je lui
apporterais un amour fidèle qui avait manqué à ma mère. Je m'imaginais
qu'en me faisant connaître, qu'en amenant la confiance entre
mademoiselle Reine et moi, je dégagerais sa pensée hésitante qui
cherchait, sans doute, comme la mienne, à s'affranchir de certains
souvenirs de famille.
Ce que j'avais retenu avec un empressement jaloux, c'était cet hommage
sincère rendu par Gaston à la pureté de cette pupille d'une vieille
femme légère. J'y croyais avec extase. Les antécédents mythologiques de
son aïeule la maintenaient chaste, comme les gaîtés de mon père
m'avaient rendu triste. Nos consciences d'orphelins étaient
fraternelles.
Pauvre enfant! je la devinais, je la lisais dans mon coeur. Je l'aiderais
à rentrer en possession de la belle vie régulière, dans un devoir doux
et partagé, à laquelle, sans s'en douter, peut-être, elle aspirait comme
moi.
Elle semblait coquette à un être frivole comme Gaston; mais sa
coquetterie était la bravoure de sa mélancolie. Elle se défendait contre
les convoitises banales, par ses beaux éclats de rire. Quel homme
heureux serait celui qui amènerait des larmes dans ces yeux noirs, et
qui, s'agenouillant quand elle pleurerait, lui prendrait les mains et
lui dirait doucement:--Ma chère femme!--provoquant ainsi le sourire
immuable des amours profondes et vraies!...
Je remuais confusément ces idées, en revenant à l'hôtel de Thorvilliers.
Une lumière attendue, espérée, mais inconnue pourtant, descendait en moi
et me révélait à moi-même.
Mes dispositions mystiques, poétiques, n'étaient que l'aurore brumeuse
de cette vocation conjugale qui m'apparaissait un apostolat. Mari! père!
Ces deux idées jaillissaient avant toutes les autres, purifiant la voie
sur laquelle d'autres rêves profanes viendraient ensuite...
Encore une fois, je n'écris pas un roman; je ne veux pas non plus me
défendre. J'explique comment j'aurais été un chef de famille, aussi
ardent que j'ai été depuis un missionnaire célèbre; comment cette
timidité, que mes camarades calomniaient, était sincère; comment, avec
une prédisposition à recevoir les coups du ciel, je ne luttai pas contre
ce foudroiement d'un amour absolu, qui a été bien torturé, bien égaré,
bien puni, et qui, maudit par les autres, condamné même par moi, n'a pu
s'éteindre à aucune heure de ma vie, et s'alimente de mes remords, des
angoisses de ma douloureuse paternité. Je veux que l'on comprenne bien
mon droit mystérieux, humain, que les hommes me nient, que Dieu m'a
donné...
A plusieurs reprises dans la journée et dans la soirée, Gaston me
reparla de Reine de Chavanges. Y mettait-il de la raillerie? Se
doutait-il de cette possession qui commençait? Étais-je plus pâle que
d'habitude, ou bien étais-je trahi par ma rougeur? Une joie qui
bouillonnait en moi me rendait-elle, par crainte, plus triste
d'apparence, ou bien laissais-je voir que j'étais jeune aussi, et plus
amoureux que tous mes camarades?